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La Vie Est Un Jeu Truqué

Manuscrit privé

 

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LA VIE EST UN JEU TRUQUÉ

Chroniques d'un survivant lucide

Aaron B.

~200 min de lecture

En 2019, Julien Cohen publiait La vie est un jeu chez Robert Laffont.
Il y racontait sa version.
Voici la mienne.
V7, mars 2026
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Avertissement

Ce livre est un témoignage. Mais c'est aussi un appel.

Un appel à tous ceux qui, enfants, ont subi des violences de la part d'adultes qui n'étaient pas leurs parents biologiques. Beaux-pÚres, belles-mÚres, compagnons de passage, figures d'autorité imposées. Des adultes qui avaient le pouvoir d'un parent sans en porter la responsabilité, et qui ont utilisé ce pouvoir pour briser.

On a parlé de #MeToo pour les femmes. On n'a pas encore trouvé le mot pour les enfants qui ont grandi sous la main d'un autre. Pas leur pÚre. Pas leur mÚre. Quelqu'un d'autre, installé dans le salon, qui a décidé que la peur était un outil éducatif et que le silence valait consentement.

Ce livre est pour eux. Pour nous. #KidsToo.

Et si je peux parler aussi ouvertement de mon beau-pĂšre, j'aimerais que d'autres aient le courage de parler de leur pĂšre. De leur vrai pĂšre. De leur mĂšre. De leurs parents biologiques. Parce que la violence ne s'arrĂȘte pas aux familles recomposĂ©es. Elle vit dans toutes les maisons oĂč un adulte dĂ©cide que la peur est un outil. Lien de sang ou non.

Il y a prescription juridique, mais pas émotionnelle. On ne parle pas des enfants battus parce qu'ils ne savent pas parler. Et quand ils apprennent enfin à le faire, on leur dit que c'était il y a longtemps. Moi, je n'ai pas oublié.

Ce livre est une preuve, pas une plainte. Une déclaration de guerre à ceux qui veulent faire taire ceux qu'ils ont déjà brisés.

Prologue, Le jeu truqué

Le jeu commence avant nous. Les rĂšgles sont posĂ©es par des adultes fatiguĂ©s, des hĂ©ritages de peur, des mythes qui ne nous appartiennent pas. On avance sur un plateau oĂč certains dĂ©s sont pipĂ©s : le corps se souvient quand la mĂ©moire s'Ă©teint, la honte s'infiltre lĂ  oĂč le langage a manquĂ©. Fuir devient une ruse, aimer un casque, travailler un refuge. Alors on nĂ©gocie avec le rĂ©el : un jour aprĂšs l'autre, on réécrit la notice d'un jeu qu'on n'a pas conçu.

Quelqu'un a écrit que la vie est un jeu. Il avait raison sur la métaphore, tort sur le sens. La vie est un jeu truqué. Les cartes sont distribuées avant qu'on sache les lire. Les rÚgles changent quand on commence à les comprendre. Et certains joueurs, protégés par leur visibilité, par leurs réseaux, par le silence des autres, ne perdent jamais.

Ce livre est la notice du jeu tel qu'il est vraiment. Pas tel qu'on le raconte à la télévision.

Bienvenue dans mon livre. MĂȘme si plus rien ne fonctionne comme ma tĂȘte, j'ai toujours essayĂ© de faire la part des choses, de relativiser, d'Ă©quilibrer. Ça m'a aidĂ©. Ça m'a aussi dĂ©formĂ©. Ce qui va suivre, c'est le dĂ©but de la rĂ©alitĂ©, celle qui pourrait laisser penser qu'il y a du bon au nĂ©gatif. C'est vrai. Il y en a. Mais ça ne change rien au nĂ©gatif.

Ce livre est aussi une guérison. Enfin une voie, aprÚs en avoir emprunté beaucoup. Et un appel. #KidsToo. Parce qu'on a parlé de #MeToo pour les femmes. On n'a pas encore trouvé les mots pour les enfants. Voici les miens.

Partie I

Les fissures

« L'enfance, crescendo de violence. »

Niveau 1 : L'Enfance Minée

Objectif : Survivre Ă  l'enfance sans se perdre entiĂšrement.

Ennemis : La vitre brisée, le feu dans la cuisine, les mains qui frappent, le silence des adultes.

Équipement : La danse, le silence, la dissociation, un corps qui parle quand la bouche ne peut pas.

Issue : Sortie partielle. Cicatrices visibles sur le langage.

Glitch mémoire : Zones blanches entre 4 et 12 ans. Le P et le B qui s'inversent.

La famille, avant moi

Pour comprendre d'oĂč vient la boule noire, il faut remonter avant moi. Avant Julien. Avant mĂȘme ma mĂšre. Il faut commencer par la famille, les deux cĂŽtĂ©s, les deux hĂ©ritages qui se sont croisĂ©s pour fabriquer l'enfant que je suis devenu.

Le cÎté tunisien : les Besnainou

Mon arriÚre-grand-pÚre, Albert Besnainou, né en 1893, était gouverneur du marché de poisson à Tunis et président de la chambre de commerce. Un grand blond aux yeux bleus, ce qui se voyait peu en Tunisie à l'époque. Il a séduit mon arriÚre-grand-mÚre lors de la promenade du dimanche, avenue de Paris. Ils se sont installés dans le quartier de Bab el Khadra, un quartier de souk populaire, avec ses maisons peintes à la chaux, bleues à l'extérieur, blanches à l'intérieur.

Ils ont eu deux fils : Georges, né en 1921, parti vivre en Israël en 1948 et mort trÚs jeune dans un accident de chantier, et André, mon grand-pÚre, né le 18 septembre 1923. Quand l'arriÚre-grand-pÚre est mort jeune, les deux fils avaient dix-huit et dix-neuf ans. Ils ont dû interrompre leurs études pour veiller sur leur mÚre. Autodidactes par nécessité.

AndrĂ©, mon grand-pĂšre, a créé un atelier de chaussures dans le souk. Une piĂšce modeste, pas plus de trente mĂštres carrĂ©s, oĂč il fabriquait les chaussures dans leur entier. Il Ă©tait beau, brun, petit et marrant. Un Don Juan, les filles Ă  ses pieds. Mon pĂšre raconte qu'il faisait la fĂȘte, ne se prenait pas au sĂ©rieux, et que les quinze anisettes ponctuaient le trajet du retour aprĂšs le travail.

Mon pĂšre enfant : le blond de Tunis

Mon pÚre, Ange, est né le 10 mai 1951 à l'hÎpital, prématuré, moins de deux kilos. Le docteur pensait qu'il ne survivrait pas. Ils l'ont nourri avec des cotons imbibés de lait pressés dans sa bouche, parce qu'il n'avait pas la force de téter.

Petit, il Ă©tait blanc de peau et blond. Un gamin qui sortait du lot dans les rues de Tunis. Ça se voyait peu, un blond Ă  Bab el Khadra. Mon grand-pĂšre en Ă©tait fier. Il l'habillait d'un short blanc, d'un t-shirt blanc, le parfumait et l'emmenait au cafĂ© oĂč il retrouvait ses copains pour jouer Ă  la belote.

Et puis il a eu la teigne. Un champignon minuscule contre lequel on ne savait pas lutter Ă  l'Ă©poque. Il a perdu tous ses cheveux. Mon grand-pĂšre lui a mis une casquette. Et c'est lĂ  que l'histoire devient celle que mon pĂšre nous racontait en riant, mais qui en dit long sur les pĂšres et les fils. Au cafĂ©, devant ses potes, mon grand-pĂšre lui enlevait la casquette. Pour le charrier. Pour montrer. Pour faire honte, peut-ĂȘtre, ou pour faire rire aux dĂ©pens du gamin. Et mon pĂšre, petit, debout devant une tablĂ©e d'adultes, la tĂȘte nue et malade, comprenait dĂ©jĂ  que l'amour et l'humiliation pouvaient venir de la mĂȘme main.

Il a vite compris que la casquette était un objet de pression. Si tu ne fais pas ça, j'enlÚve la casquette. Si tu veux une glace au citron, tu sais ce que tu dois faire. Les cheveux ont repoussé. Blonds. Ouf, disait mon pÚre. Mais l'histoire de la casquette, elle, ne s'est jamais vraiment refermée.

Aaron enfant, bouclettes blondes

Le cÎté marocain : la grand-mÚre aux yeux clairs

De l'autre cĂŽtĂ©, la famille de ma mĂšre. Du cĂŽtĂ© marocain, ma grand-mĂšre m'a mis sur une estrade. Le petit blond aux yeux bleus dans la communautĂ© juive marocaine, c'est une fiertĂ© ambulante. On le montre, on le touche, on le cĂ©lĂšbre. Si j'avais de bonnes notes, c'Ă©tait la preuve d'un gĂ©nie familial. Si j'avais de mauvaises notes, c'Ă©tait justifiĂ© par le fait que j'Ă©tais sociable, que j'Ă©tais douĂ© sur autre chose, que les excuses Ă©taient bonnes pourvu qu'on continue de se sentir bien. Toujours cette mise en avant du masculin, comme si ĂȘtre un garçon valait double.

Ça m'a aidĂ©. Ça m'a aussi dĂ©formĂ©. Être mis sur un piĂ©destal par l'amour de ta grand-mĂšre, ça te donne une confiance de surface. Mais ça t'empĂȘche de creuser en dessous. Pourquoi creuser quand tout le monde te dit que tu es formidable ? Avec du recul, j'aurais prĂ©fĂ©rĂ© qu'on creuse. Qu'on aille voir ce que le garçon souriant cachait derriĂšre sa rĂ©ussite.

Elle avait les yeux clairs, un privilĂšge dans la communautĂ©. Cinq enfants. Aujourd'hui elle a environ quatre-vingts ans, elle vit en IsraĂ«l, une partie de la famille est aux États-Unis. Elle a portĂ© beaucoup, mais elle n'a jamais portĂ© les bons mots au bon moment.

Le grand-pĂšre Gilou

Gilou. Gilles. Mon grand-pĂšre maternel. Marocain, imprimeur. Il est mort d'un cancer du foie, aprĂšs avoir eu une cirrhose B ou C. Il est parti quand j'avais deux ou trois ans. Je n'ai presque aucun souvenir de lui. Mais ce que j'ai appris en thĂ©rapie a tout changĂ©. Et ce n'est peut-ĂȘtre pas un hasard si, des annĂ©es plus tard, je me suis retrouvĂ© Ă  travailler dans le cancer. Comme si la vie me ramenait toujours au mĂȘme endroit, par des chemins que je n'avais pas choisis.

Gilou était violent à la maison. Violent avec sa femme, violent avec ses enfants. Ma mÚre a grandi sous les coups d'un pÚre qu'elle n'a jamais dénoncé. Et quand elle s'est retrouvée, des années plus tard, avec un homme qui frappait ses enfants, elle n'a pas reconnu le schéma. Ou elle l'a reconnu et elle n'a pas su le briser. Parce que c'était son normal à elle.

C'est la clé de tout. La boule noire ne commence pas avec Julien. Elle commence avec Gilou. Mon grand-pÚre a tapé sa femme et ses enfants. Sa fille a épousé un homme qui tape ses beaux-enfants. Et nous, les petits-enfants, on porte les traces d'une violence qui a deux générations d'avance sur nous. Le cycle intergénérationnel, on en parle comme d'un concept en thérapie. Moi, je le vis comme une malédiction concrÚte dont les noms et les visages sont réels.

Ma mÚre n'a pas choisi Julien par hasard. Elle a choisi un homme qui reproduisait exactement ce qu'elle connaissait. Pas par masochisme. Par familiarité. Le cerveau confond « connu » et « sûr ». L'enfer qu'on connaßt fait moins peur que le bonheur qu'on n'a jamais vécu.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

Mamie Boulette

De l'autre cÎté, il y avait Mamie Boulette. La mÚre de mon pÚre, du cÎté tunisien. Elle gardait tout pour elle. Elle sentait beaucoup, parlait peu. C'était une femme qui portait le monde en silence, comme ces arbres dont les racines sont plus grandes que le tronc. Elle ne me mettait pas sur une estrade. Elle me nourrissait, elle me regardait, et dans ce regard il y avait une forme de compréhension qui n'avait pas besoin de mots.

Mamie Boulette est morte pendant le Covid. Pas du Covid, mais pendant. Diabétique, le corps usé par des années de silence et de sucre. On n'a pas pu lui dire au revoir comme il fallait.

Son mari, mon grand-pÚre paternel, était cordonnier à Tunis. Un artisan juif dans un pays qui devenait hostile. Quand les juifs ont été persécutés, il a tout donné. Sa boutique, son commerce, ses outils, à ses employés. Mais il n'est pas parti les mains vides. Il nous racontait toujours, quand on venait en France, qu'il avait glissé de l'argent dans les semelles de ses chaussures. En plus de tout ce qu'il avait envoyé au fur et à mesure pour préparer leur arrivée à Marseille. Un cordonnier qui cache sa fortune dans ses propres créations. Il y a quelque chose de poétique là-dedans, et de désespéré.

Mon pÚre, pour le taquiner, se mettait au bord du bateau avec les pieds en l'air, les chaussures qui pendaient au-dessus de l'eau. Et mon grand-pÚre devait l'insulter en arabe, mort de peur qu'une chaussure passe par-dessus bord et que tout cet argent se retrouve au fond de la Méditerranée avec la semelle. C'est le genre d'histoire qu'on raconte en riant mais qui porte le poids de tout un exil.

Marseille, d'ailleurs, c'est la ville qu'on supporte presque tous en famille. Par rapport Ă  ces histoires, mais aussi parce qu'Ă  l'Ă©poque, Marseille Ă©tait meilleure que Paris. On a grandi bercĂ©s par Mamadou Niang, RibĂ©ry, et tous les autres. Et ça devait ĂȘtre quelque chose quand Marseille a gagnĂ© la Ligue des champions. L'OM, c'Ă©tait notre club, pas par choix gĂ©ographique, par hĂ©ritage. Le club de la ville oĂč mon grand-pĂšre a posĂ© le pied en quittant tout.

Il prisait la « chnouf », ce tabac nasal que les vieux Tunisiens reniflaient dans des petites boßtes en métal. Il est mort d'un cancer.

Mon pÚre a vécu avec Mamie Boulette jusqu'à sa mort. Pas chez lui, avec elle, chez elle. Le fils qui ne coupe pas le cordon. Et quand elle est partie, il s'est retrouvé seul, vraiment seul, pour la premiÚre fois de sa vie. Le poker, les amis, la sociabilité de façade, tout ça tenait debout tant qu'il y avait Mamie Boulette en fond de scÚne. Sans elle, les murs se sont mis à parler.

Les deux grand-mĂšres m'ont donnĂ© de l'amour Ă  travers la nourriture, le regard et la fiertĂ©. C'est la chance que j'ai eue avec les parents divorcĂ©s : vivre ces deux mondes comme des parenthĂšses Ă  la terreur. Deux refuges imparfaits, mais deux refuges quand mĂȘme. Je regrette juste que le manque de paroles n'ait abouti, chez aucune des deux, Ă  une protection concrĂšte.

Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.


La chambre au cerf

Avant le feu, avant les vitres brisées, il y avait la campagne.

La maison de Crevant, dans l'Indre, se dressait au bout d'un chemin de terre comme une forteresse personnelle. On y allait un week-end sur deux, quand ce n'Ă©tait pas le tour de notre pĂšre. Personne ne voulait y aller. Pas Ă  cause des trophĂ©es de chasse accrochĂ©s aux murs, ni des animaux empaillĂ©s dans les couloirs, ni des cadres de femmes nues qui nous mettaient mal Ă  l'aise sans qu'on sache pourquoi. C'est ce que la maison reprĂ©sentait. Chaque objet, chaque piĂšce, chaque couloir sentait la mĂȘme chose : la domination d'un homme qui avait besoin que tout lui appartienne.

Au dernier Ă©tage, il y avait une chambre que personne n'aimait. Le plancher grinçait. L'air y Ă©tait plus froid qu'ailleurs, comme si le chauffage n'y montait pas, ou comme si la piĂšce elle-mĂȘme refusait la chaleur. Au-dessus du lit, une tĂȘte de cerf. Des yeux en verre qui ne se fermaient jamais. J'avais sept ans quand il m'y a enfermĂ©. Deux jours. Seul. Ce n'Ă©tait pas les pĂątes cette fois. C'Ă©tait des tĂąches mĂ©nagĂšres que je n'avais pas faites, ou pas assez bien. Laver la salle de bain, ranger les chaussures Ă  l'entrĂ©e. J'avais les corvĂ©es les plus simples, parce que j'Ă©tais le plus jeune, mais il me critiquait quand mĂȘme, me traitait de « favori » avec un mĂ©pris qui sentait la jalousie par procuration, comme si sa propre fille Carla Cohen le lui soufflait.

Je me souviens du premier soir. Le bruit de la clĂ©. Le silence qui tombe d'un coup, diffĂ©rent de celui d'en bas. Plus Ă©pais. Et les yeux du cerf au-dessus du lit, qui ne me regardaient pas vraiment mais qui ne regardaient rien d'autre non plus. C'Ă©tait aussi l'endroit de la maison oĂč l'on entendait le mieux l'Ă©glise, collĂ©e au mur extĂ©rieur. Les cloches sonnaient Ă  des heures que je ne comprenais pas, et leur son traversait la pierre comme si mĂȘme Dieu savait qu'il y avait quelqu'un enfermĂ© lĂ -haut. Je ne sais pas si j'ai dormi cette nuit-lĂ . Je sais que le lendemain matin, personne n'est venu. Ni le soir. Le cerf Ă©tait toujours lĂ . Moi aussi.

À cĂŽtĂ© de la chambre, il y avait un grand plateau qui servait de salle de jeux. Un flipper, surtout, qui faisait un bruit monstrueux quand on l'allumait. Je me souviendrai toujours de ce flipper. Je m'y suis retrouvĂ© plusieurs fois Ă  vouloir jouer la nuit, et en l'allumant, j'ai rĂ©veillĂ© tout le monde. Et quand tu rĂ©veilles tout le monde dans cette maison, ce n'est pas un reproche doux que tu reçois.

Des annĂ©es plus tard, j'ai regardĂ© la maison sur Google Maps. L'Ă©glise, la porte, le chemin de terre. J'ai eu des frissons dans le dos. Un jour, je pense que j'y retournerai. Mais ça me dĂ©chirera et ça me rendra trĂšs triste. C'est tout l'opposĂ© de Juan-les-Pins, oĂč je n'ai que des bons souvenirs, le temps des gens, de ma grand-mĂšre, des moments passĂ©s avec mon pĂšre. Crevant et cette campagne froide, c'est l'envers exact de tout ça.

Le cerf au-dessus du lit

La maison était aussi un arsenal. Des pistolets, des carabines, des fusils de précision capables de disloquer une épaule. Les chargeurs étaient pleins, les armes souvent chargées. Il tirait parfois à proximité de nous, si fort que mes oreilles sifflaient des heures aprÚs. Il visait les oiseaux pour le spectacle, hilare, et nous lançait des défis de tir comme si tout ça n'était qu'un jeu d'enfant.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.

La piscine-Colisée

J'ai une phobie de la noyade. Elle ne vient pas de nulle part.

Petit, à la campagne, la piscine fonctionnait comme un colisée. On s'y retrouvait challengés pour faire des acrobaties, pour distraire, un peu comme à l'époque des Romains qui envoyaient des hommes amuser le peuple. Julien était l'un des gladiateurs. Son fils aussi, qui avait un caractÚre tout aussi fou, comme pour rivaliser face à son pÚre. Et moi, je me sentais trÚs attaqué. TrÚs différent. Et cette différence n'a pas toujours été acceptée.

Les jeux de la noyade. C'est la maniĂšre la plus claire de se battre sans mettre de coups. La violence dĂ©sinhibĂ©e par l'eau. Tu maintiens une tĂȘte sous la surface, ça ressemble Ă  un jeu, ça ressemble Ă  des rires, mais dans le corps de l'enfant qui n'a plus d'air, c'est la peur qu'on lui ĂŽte la vie pour des raisons qu'il n'a pas dĂ©cidĂ©es.

Et ce n'Ă©tait pas que la campagne. Chaque vacances oĂč il y avait une piscine, je redoutais le moment. L'eau Ă©tait leur terrain de jeu, Ă  Julien et Ă  Zachary, son fils qui avait un caractĂšre tout aussi explosif. La colĂšre Ă©clatait dans l'eau sans prĂ©venir. Un mauvais coup, un jeu qui dĂ©rape, et tu pouvais voir la rage monter dans leurs yeux. Cette rage qui passait du jeu Ă  la violence en une fraction de seconde, sans transition, sans avertissement. Un plongeon de trop, une Ă©claboussure mal placĂ©e, et la main qui te maintenait sous l'eau n'Ă©tait plus une main de joueur. C'Ă©tait une main de bourreau dĂ©guisĂ©e en jeu de piscine.

L'eau est le meilleur alibi de la violence. Tout ressemble à des rires, à du chahut, à des vacances. Personne ne voit la différence entre un enfant qui rit et un enfant qui suffoque. Et celui qui te noie peut toujours dire : on jouait.

Aujourd'hui encore, dans l'eau, cette peur est lĂ . Pas la peur de l'eau elle-mĂȘme, mais la peur de ce que l'eau permet quand quelqu'un d'autre dĂ©cide des rĂšgles.

Le Coca dans la neige

C'était l'hiver, à la campagne. Il faisait froid. Le genre de froid qui mord les mains et qui fait mal aux oreilles. Julien voulait un Coca. Pas un Coca Zéro, un vrai. Le rouge. Celui qu'il buvait avec ce geste de propriétaire, le bras qui s'étend, le pshhh satisfait, la premiÚre gorgée sans nous regarder.

Il m'a payé pour aller le lui chercher. Dehors. Dans la neige. La boutique était loin, la route gelée, et j'étais un gamin qui n'avait pas le choix. Je suis parti dans le froid avec une piÚce dans la main. Comme si son espoir, c'était que je ne revienne pas.

Nous, on avait droit au ZĂ©ro. L'Ă©tiquette noire. Le goĂ»t chimique. Le substitut. Personne n'a jamais dit que c'Ă©tait une punition. C'Ă©tait juste comme ça. Le vrai sucre pour lui, l'aspartame pour nous. À force, on confond. On finit par croire que le goĂ»t chimique, c'est le vrai goĂ»t. Que la privation, c'est la normalitĂ©. Que le zĂ©ro, c'est ce qu'on mĂ©rite.

C'est ça, la violence quotidienne. Pas toujours les coups. Parfois une canette. Un frigo oĂč les bonnes choses sont rĂ©servĂ©es, oĂč tu apprends Ă  te contenter de la version dĂ©gradĂ©e de tout. De la nourriture. De l'attention. De l'amour. Tu grandis avec l'idĂ©e que quelqu'un, quelque part, boit le vrai Coca, et que ce quelqu'un n'est pas toi. Et que toi, tu marches dans la neige pour le lui apporter.

L'enfant dans la neige

J'ai mis vingt ans Ă  comprendre que l'enfance sans douceur, c'est une enfance zĂ©ro. Tout ressemble au vrai. Tout a la forme, la couleur, le contenant. Mais le goĂ»t manque. Et quand tu finis par goĂ»ter le vrai, tu ne sais mĂȘme plus si tu l'aimes ou si tu as peur de l'aimer.

Les lunettes bleues

Julien portait des lunettes bleues. Pas bleu marine, pas bleu discret. Bleues. Le genre de monture que personne ne choisit Ă  moins de vouloir cacher quelque chose de plus gros que ses yeux.

Les lunettes bleues, c'est peut-ĂȘtre rien. Mais quand tu es un enfant qui observe tout pour survivre, chaque dĂ©tail devient un indice. Et cet homme qui cachait ses yeux derriĂšre du bleu, c'Ă©tait le mĂȘme qui cachait sa violence derriĂšre des rires, son insĂ©curitĂ© derriĂšre de l'autoritĂ©, son vide derriĂšre du bruit.

La cabine téléphonique

J'avais neuf ans. C'était en 2005, un matin de semaine, CM1.

En face de l'Ă©cole, il y avait une cabine tĂ©lĂ©phonique. Une de ces cabines transparentes qui existaient encore, avec le combinĂ© lourd et le panneau jaune Ă  l'intĂ©rieur. Je passais devant tous les matins. Je traĂźnais pas mal devant l'Ă©cole, Ă  jouer au ballon ou Ă  me retrouver seul. J'ai toujours Ă©tĂ© assez solitaire, au fond. Que ce soit en faisant du roller trĂšs jeune, ou en devenant ami avec tous ceux avec qui je pouvais devenir ami, il y avait toujours un moment oĂč je me retrouvais seul, Ă  observer, Ă  tourner autour des choses.

Ce jour-lĂ , je me suis arrĂȘtĂ© devant la cabine. J'ai toujours touchĂ© Ă  tout, comme ma mĂšre me disait. Par simple curiositĂ©, par principe de TDA. Je suis entrĂ©. Il y avait des autocollants partout Ă  l'intĂ©rieur, comme dans toutes les cabines de l'Ă©poque. Et parmi les autocollants, les panneaux officiels. Il y avait un numĂ©ro gratuit. Je ne sais plus lequel. Pour les violences, pour les enfants, pour ceux qui avaient peur. J'ai poussĂ© la porte vitrĂ©e.

Le combinĂ© Ă©tait froid dans ma main. J'ai composĂ© le numĂ©ro. Ça a sonnĂ©. Quelqu'un a dĂ©crochĂ©. Et au moment de parler, la peur m'a paralysĂ©. Le mot que je voulais dire est restĂ© coincĂ© quelque part entre la gorge et les lĂšvres, dans cet endroit du corps oĂč les enfants stockent ce qu'ils n'ont pas le droit de formuler. Je n'ai rien dit. J'ai raccrochĂ©.

La main et le combiné

Peu aprÚs, des psychologues sont venus à l'école. Ils sont passés dans les classes, ils ont posé des questions, des questions qui avaient l'air générales mais qui ne l'étaient pas. Quelque chose comme : « Qui parmi vous a déjà eu peur pour sa vie ? » Je suis clairement ressorti du lot. On m'a orienté vers un suivi dans l'école d'en face. Mais je n'ai pas pu parler des violences. Pas encore. Parce qu'entre-temps, Julien avait appris.

Sa réaction a été immédiate. Devant la famille, il a commencé à répéter, comme un refrain : « Aaron veut m'envoyer en prison. » Comme si c'était moi le danger. Comme si l'enfant de neuf ans qui avait tenu un combiné de cabine dans sa main tremblante était le coupable. Je me suis senti désigné, isolé, marqué. Plus tard, il me l'a fait payer. Il m'a frappé en hurlant : « Alors comme ça tu veux m'envoyer en prison ! »

C'est Ă  ce moment-lĂ  que j'ai compris ce qu'Ă©tait vraiment une prison. Pas les barreaux. Pas les murs. Être enfant, enfermĂ© dans la peur, incapable de parler, de crier, de dire la vĂ©ritĂ©, parce qu'on veut protĂ©ger ceux qu'on aime encore plus que soi. Mes frĂšres. Ma soeur. Ma mĂšre.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026. PV d'audition, 12 février 2026, Brigade de Recherches d'Avallon.

Le dessin et celui qu'il ne faut pas décrire

Peu aprÚs l'épisode de la cabine, quelqu'un est venu en classe. Je ne me souviens plus de son visage, juste de sa voix douce et de la question qu'il a posée à toute la classe : « Est-ce que quelqu'un ici a des problÚmes à la maison ? »

Par miracle, j'ai levé la main.

On m'a sorti de la salle. On m'a donné un crayon et une feuille blanche. L'instruction était simple : « Aaron, dessine-nous ta famille. » J'ai dessiné. Carla au centre, lumineuse, comme un soleil. Mes frÚres autour. Ma mÚre quelque part. Et pas de Julien.

Pas d'oubli. Pas de maladresse d'enfant. Une dĂ©cision. Celui qu'il ne faut pas dĂ©crire n'avait pas sa place dans un beau dessin d'enfant. Qu'est-ce qu'un ĂȘtre aussi moche, et encore plus sans ses lunettes bleues pour lui donner un faux style, avait Ă  voir dans une image de famille ? Il Ă©tait le Voldemort de mon enfance : prĂ©sent partout, nommĂ© nulle part.

Le dessin de famille sans Julien

Le psychologue a dû voir quelque chose dans ce dessin. Les absences parlent plus fort que les présences. Un enfant qui efface un adulte de sa famille ne fait pas un oubli. Il fait un aveu.

Notes personnelles, mars 2026.

La buée sur la vitre

J'avais dix ans. C'était en 2006, un soir, aprÚs un dßner avec des amis à la campagne. Je crois que l'épisode de la cabine l'avait rendu encore plus violent, comme si je l'avais humilié en cherchant de l'aide. Depuis, il me surveillait de plus prÚs.

On roulait sur une route de campagne, la nuit. Les vitres étaient embuées par nos respirations. J'ai posé mon doigt sur la vitre et j'ai tracé quelque chose. J'aurais pu dire que c'était un coeur, mais ce serait trop cliché. Je pense que c'étaient des flammes. Parce que les flammes, c'est la seule chose que j'ai jamais su dessiner. Pour Carla, pour les copains, sur les cahiers d'école, toujours des flammes. Le geste le plus banal du monde, le geste que font tous les enfants du monde dans toutes les voitures du monde.

Il a stoppĂ© la voiture d'un coup, en plein bas-cĂŽtĂ©. Il s'est retournĂ©. Son visage avait changĂ©. Il s'est mis Ă  me frapper sur la banquette arriĂšre, en hurlant, en se vantant qu'il allait « me mettre une grosse branlĂ©e ». Il y avait d'autres personnes dans la voiture. À cĂŽtĂ© de moi, je crois que c'Ă©tait Carla, elle essayait de me couvrir avec ses bras. Il n'en avait rien Ă  faire. Des amis suivaient dans la voiture derriĂšre. Je crois qu'il voulait aussi les impressionner.

Encore aujourd'hui, je me demande : pourquoi un enfant ne pourrait-il pas toucher une vitre ? Elle revient toujours. Les traces s'effacent. C'est peut-ĂȘtre justement ce qui m'attirait. La possibilitĂ© de faire quelque chose qui ne laisse pas de marque. Ce que lui ne comprenait pas.

Les flammes dans la buée

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.

Le jeu de la spatule

Un soir à la campagne, la lumiÚre de la cuisine était jaune, trop jaune, et Julien avait cette voix qu'il prenait quand il allait « s'amuser ». Il a sorti une spatule du tiroir. Il a dit : « On va jouer. » Et personne n'a dit non, parce que personne ne disait non.

Le jeu était simple : celui qui résisterait le plus longtemps à la douleur. Notre cousin Solal Ohana était là. Julien nous frappait avec la spatule, de plus en plus fort, sur les fesses. Un round, deux rounds, trois rounds. Les marques rouges apparaissaient. Et il continuait.

Le malaise est venu lentement, comme une nausĂ©e. On n'Ă©tait plus dans un jeu. On ne savait pas nommer ce dans quoi on Ă©tait, mais on le sentait jusque dans la peau. C'Ă©tait l'une de ces soirĂ©es interminables de campagne, oĂč le temps se dĂ©forme et oĂč les adultes dĂ©cident que la nuit n'a pas de limite.

À la fin, il a pris en photo les fesses marquĂ©es de Solal. Les nĂŽtres aussi. Il en Ă©tait fier. Solal a « gagnĂ© » cinquante euros. Nous avons eu droit Ă  un bain de minuit, comme une rĂ©compense empoisonnĂ©e. Mais dans les faits, nous avions tous perdu quelque chose. L'ambiance Ă©tait trouble, dĂ©rangeante, imprĂ©gnĂ©e d'une forme de perversion qu'on ne savait pas encore nommer. On Ă©tait des enfants. On ne connaissait pas le mot. Mais le corps, lui, savait.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026. Corroborée par le témoignage de Sarah Sitbon.

Les pĂątes froides

J'avais onze ans. C'était en 2007.

Les pùtes étaient recouvertes d'une sauce tomate et d'un fromage dont l'odeur me soulevait le coeur. Je n'arrivais pas à finir. Je ne sais plus si j'ai repoussé l'assiette, ou si j'ai juste cessé de porter la fourchette à ma bouche. Je sais qu'il a vu. Et que ça a suffi.

Il m'a forcĂ©. Sa main sur ma nuque, il m'a enfoncĂ© la tĂȘte dans l'assiette. La sauce Ă©tait encore tiĂšde. Le fromage collait Ă  mon front, Ă  mes joues. J'ai senti la cĂ©ramique contre ma bouche. Il a tenu. Ma mĂšre Ă©tait dans la piĂšce. Quelque part. Debout peut-ĂȘtre, ou assise, figĂ©e dans cette paralysie qui Ă©tait devenue sa maniĂšre d'ĂȘtre prĂ©sente sans l'ĂȘtre.

Ce soir-lĂ , il m'a fait dormir dans la cuisine. Comme une punition supplĂ©mentaire, comme si l'humiliation du repas ne suffisait pas. Je me suis endormi sur le carrelage, Ă  cĂŽtĂ© de l'assiette que je n'avais pas finie. Le lendemain matin, il m'a resservi le mĂȘme plat. Froid. Comme petit-dĂ©jeuner. La sauce avait sĂ©chĂ© sur les bords de l'assiette. Il trouvait ça drĂŽle. Plus tard, il a racontĂ© la scĂšne Ă  d'autres, comme une blague qu'il aimait sortir en sociĂ©tĂ©. Tandis que moi, j'avais vomi plusieurs fois.

Mais ce n'est pas tout. La suite, c'est le message paradoxal, celui que ma mĂšre nous envoyait sans le savoir. Julien met la tĂȘte dans les pĂątes. Ma mĂšre voit. Elle ne crie pas sur lui. Elle se tourne vers moi, me tire les cheveux, et me dit : « Il faut que tu fasses autrement pour ne pas Ă©nerver la bĂȘte. » La bĂȘte, c'Ă©tait son mot. Pas le monstre, pas l'homme violent. La bĂȘte. Comme s'il Ă©tait un animal qu'on ne peut pas dresser, seulement contourner. Le message Ă©tait clair : ce n'est pas lui le problĂšme, c'est toi qui ne sais pas l'Ă©viter.

Des annĂ©es plus tard, ma thĂ©rapeute dira que c'est la dĂ©finition mĂȘme du message paradoxal : elle prend la mesure de la violence, elle la reconnaĂźt en la nommant « bĂȘte », mais elle demande Ă  l'enfant de ne pas l'agiter. La mĂšre protĂšge et abandonne dans le mĂȘme geste. Elle panse et elle blesse en mĂȘme temps.

Quelques semaines plus tard, ma mÚre est revenue du marché avec des sacs remplis de fromages différents. Du comté, du brie, du chÚvre, du bleu. Tous les fromages du marché, littéralement. Elle m'a supplié de tout goûter, un par un, de trouver celui que j'aimais, pour que ça n'arrive plus. Elle voulait résoudre le problÚme du fromage. Comme si le problÚme était le fromage. Comme si m'aider à choisir un goût pouvait effacer la main sur ma nuque et la céramique contre ma bouche.

L'assiette du lendemain

Ce n'est que récemment que j'ai pu remanger autre chose que du gruyÚre ou de la burrata.

À une pĂ©riode, je mangeais sous la table. Par peur et par dĂ©goĂ»t. Je me glissais en dessous comme un animal qui cherche un abri, et je grignotais lĂ , Ă  l'abri des regards, Ă  l'abri de lui. Comment ne pas comprendre que quelque chose n'allait pas ? Un enfant qui mange sous la table ne joue pas. Il se cache. Il survit.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026. Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.

Le couteau

C'Ă©tait la mĂȘme annĂ©e. J'avais onze ans.

La cuisine Ă©tait vide. Ou peut-ĂȘtre que tout Ă©tait vide et que la cuisine n'Ă©tait qu'un dĂ©cor de plus dans une maison oĂč rien ne me protĂ©geait. J'ai ouvert le tiroir. J'ai pris un couteau. Pas le plus grand, pas le plus petit. Un couteau normal, avec un manche en bois. Je l'ai tenu contre moi.

Je ne sais pas exactement ce que je comptais faire. Je ne suis pas sĂ»r que je comprenais ce que « mourir » voulait dire Ă  onze ans. Mais je savais ce que je ne voulais plus. Plus avoir peur. Plus entendre les cris, les portes, les humiliations quotidiennes. Plus ĂȘtre le garçon joyeux, le garçon qui danse, celui Ă  qui tout le monde dit « ça va ? » et qui rĂ©pond « oui » parce que c'est la seule rĂ©ponse autorisĂ©e.

C'est Carla qui m'a vu. Je ne sais pas comment. Peut-ĂȘtre qu'elle surveillait. Peut-ĂȘtre qu'elle avait appris, comme tous les enfants de cette maison, Ă  dĂ©tecter le danger avant qu'il ne se montre. Elle m'a pris le couteau des mains. Je ne me souviens pas de ce qu'elle a dit. Je me souviens du bruit du mĂ©tal sur le plan de travail quand elle l'a posĂ©.

Le couteau et la main de Carla

Des années plus tard, Carla m'a avoué qu'elle ne me lùchait pas des yeux à cette époque. Et que ce jour-là, je lui avais fait peur. Vraiment peur. Une petite fille qui surveille son frÚre pour qu'il ne se tue pas. C'est ça, l'enfance qu'on a eue.

Entre nous, la tendresse passait par l'ironie. C'est comme ça dans les familles pudiques. On ne se disait pas « je t'aime ». On se disait « bolos ». « Bouffon ». « Bouffon vert ». Des insultes amicales qui Ă©taient notre maniĂšre de dire : je suis lĂ , je te vois, je t'aime. Elle me suivait partout, elle me demandait « qu'est-ce que tu fais ? » dix fois par jour, je levais les yeux au ciel, et au fond, je savais que c'Ă©tait sa façon de veiller. Un rĂŽle de frĂšre et soeur oĂč l'un prend soin de l'autre en ayant l'air de l'embĂȘter. On savait tous les deux que derriĂšre les « bouffons » il y avait quelque chose de profondĂ©ment mignon, mais vu qu'on Ă©tait trop pudiques pour le dire autrement, on a inventĂ© notre propre langage.

On n'en a jamais reparlĂ©. Pas ce soir-lĂ , pas les mois suivants. Ça s'est refermĂ© comme une plaie qu'on recouvre sans la nettoyer. Le corps, lui, n'a pas oubliĂ©. Il a gardĂ© la trace de cette seconde oĂč un enfant de onze ans a dĂ©cidĂ© que la seule sortie possible, c'Ă©tait la fin.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.

Et dans chaque mouvement, il y avait Ă  la fois un appel Ă  l'amour et une fuite de la douleur.

L'escalade Ă  Paris

Les violences n'ont pas cessĂ© en quittant la campagne. À Paris, un soir de mes douze ans, en 2008, il m'a sautĂ© dessus avec une violence extrĂȘme. Carla s'est jetĂ©e sur son dos pour me protĂ©ger, elle m'a dit plus tard qu'elle lui avait enfoncĂ© ses ongles pour qu'il me lĂąche. Il me tenait comme un combattant de MMA. Dans ma chambre, je crois apercevoir ma mĂšre qui criait cette fois pour qu'il arrĂȘte. Il y avait un cĂŽtĂ© trĂšs vicieux dans ses attaques : il voulait surtout provoquer de la peur et faisait attention pour ne pas laisser de marques. J'en avais toujours, mais je les cachais ou je justifiais que je courais et jouais partout. J'avais eu tellement peur ce soir-lĂ  que je dormais souvent avec le canapĂ© qui bloquait la porte de ma chambre. Parfois, je dormais Ă  cĂŽtĂ© du lit, pas dedans. Par terre, habillĂ©, prĂȘt Ă  partir vite. Le sommeil n'a jamais Ă©tĂ© un repos dans cette maison. C'Ă©tait une veille dĂ©guisĂ©e.

À treize ans, Zacary, le fils de Julien, m'a parlĂ© dans la cuisine de l'appartement de Paris. Il m'a exprimĂ© comme des excuses et une promesse : qu'il se vengerait quand il serait plus grand et plus fort. Cette phrase m'a marquĂ©, parce qu'elle venait d'un enfant qui avait vu, qui savait, et qui portait lui aussi le poids de ce pĂšre.

Zachary avait des comportements extrĂȘmes, lui aussi. Je me souviens d'un soir oĂč il a perdu Ă  un jeu vidĂ©o. Il a pris la manette de la console et l'a jetĂ©e sur la tĂ©lĂ©. L'Ă©cran a explosĂ©. Et la rĂ©action de Julien a Ă©tĂ© un mix d'admiration et d'Ă©nervement, comme si la violence de son fils le rendait fier et l'agaçait en mĂȘme temps, parce qu'elle lui renvoyait un miroir. Je pense que pour une personne comme Julien, la violence nourrit les caractĂšres. Il la cultivait chez les autres comme il la cultivait en lui. On comprend mieux, aprĂšs, les classes qui sont remplies de perturbateurs. Ces gamins ne sont pas nĂ©s comme ça. Ils ont appris.

La bar-mitzvah et les corps

À treize ans, ma bar-mitzvah. Le rituel initiatique juif. La communautĂ© qui cĂ©lĂšbre le passage du garçon Ă  l'homme. Sauf que ce soir-lĂ , quelqu'un m'a offert une prostituĂ©e. Je ne sais plus qui exactement, mais c'Ă©tait un adulte de la fĂȘte qui trouvait ça drĂŽle, Ă©ducatif, viril. J'ai refusĂ©. Mon frĂšre, lui, a Ă©tĂ© traumatisĂ© par cette proposition.

Ce n'est pas un dĂ©tail. C'est un marqueur. À treize ans, ton introduction au corps de l'autre passe par un Ă©change commercial orchestrĂ© par des adultes qui confondent la virilitĂ© avec la possession. Ça colore tout ce qui suit.

Ma premiÚre fois, c'était avec une camarade de classe. Normal, doux, entre adolescents. Mais aprÚs, le schéma s'est emballé. Beaucoup de relations courtes. Des femmes plus ùgées, quarante, cinquante ans. Un body count élevé. Pas par vice, par recherche. Chaque corps était une tentative de réponse à une question que je ne savais pas formuler.

À Bali, les drogues et les mensonges. J'ai trompĂ© GaĂ«lle. Je l'Ă©cris parce que ça fait partie de la vĂ©ritĂ©, et que ce livre ne peut pas fonctionner si je ne suis honnĂȘte qu'avec les autres. La drogue ne m'a pas dĂ©sinhibĂ©. Elle m'a donnĂ© une excuse pour faire ce que le camĂ©lĂ©on voulait faire : tester encore, chercher encore, fuir encore.

Le jeu qui n'en était pas un

J'avais quatorze ans. C'était en 2010, dans l'appartement de la rue des Marronniers, à Paris.

Il avait inventé un nouveau « jeu ». Les rÚgles étaient simples, presque élégantes dans leur cruauté : il n'avait pas le droit de bouger les jambes. Seulement les mains. Le but, c'était que je m'approche. Il attendait, assis, les bras ouverts comme un piÚge à mùchoires. Plus je me rapprochais, plus il pouvait frapper fort. Et il en profitait.

Je lui donnais des coups de pied pour garder une distance. Pour ne pas entrer dans sa zone. Mais à un moment, il a bougé sa jambe. Il a triché. Comme toujours. Et il m'a asséné le coup le plus violent que j'aie jamais reçu. En plein plexus.

Ma respiration s'est arrĂȘtĂ©e. Net. Une seconde, peut-ĂȘtre deux. Peut-ĂȘtre dix. Assez pour penser, dans un flash trĂšs calme, que j'allais mourir. Que l'air ne reviendrait pas. Que c'Ă©tait comme ça que ça finissait, dans un salon du seiziĂšme arrondissement, Ă  quatorze ans, Ă  cause d'un jeu.

L'air est revenu. Mais depuis, je ne sais pas si c'est rĂ©el ou imaginaire : j'ai l'impression que mon plexus est dĂ©formĂ©. AvancĂ©. Peut-ĂȘtre que c'est congĂ©nital. Ou peut-ĂȘtre que c'est mon corps qui a gardĂ© la mĂ©moire du coup. Une bosse invisible que personne ne voit, mais que je sens chaque fois que je pose la main sur ma poitrine.

Avec lui, il n'y avait jamais de rĂšgles. Ou plutĂŽt : les rĂšgles changeaient tout le temps, selon son humeur, son besoin de contrĂŽle, sa soif de dominer. Le jeu Ă©tait toujours un piĂšge. Et je tombais dedans, peut-ĂȘtre parce que je voulais encore croire que les jeux avaient un sens.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.

L'écran brisé

À quinze ans, j'avais trouvĂ© un autre monde. World of Warcraft. Un univers entier oĂč les rĂšgles existaient vraiment, oĂč l'effort payait, oĂč personne ne changeait les lois du jeu en cours de route. Je jouais beaucoup, c'est vrai. Mais ce n'Ă©tait pas une addiction. C'Ă©tait un refuge. Un espace respirable, bien plus supportable que celui que Julien façonnait autour de nous.

Ce jour-là, il a perdu patience. Il a saisi mon ordinateur portable et me l'a lancé avec une violence brutale. L'écran a éclaté. Ma mÚre était là, quelque part dans la piÚce, témoin muette d'une scÚne trop familiÚre. Le monde parallÚle que je m'étais construit venait de se briser en morceaux de plastique sur le sol de ma chambre.

J'en ai parlé à Martin Iscovici, à quelques joueurs de guilde avec qui je ne pouvais plus jouer pendant un moment. Ils ne savaient pas tout, mais ils existaient. Ma mÚre, comme souvent, a essayé de recoller les morceaux aprÚs coup. Elle m'a aidé à faire réparer l'écran. Elle panse. Elle ne prévient pas.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.


L'adolescence, la bascule du silence

L'adolescence a Ă©tĂ© un moment Ă©trange. Un entre-deux oĂč l'on commence Ă  grandir, Ă  avoir de l'espace mental, Ă  rĂȘver d'indĂ©pendance, sans pour autant ĂȘtre capable de s'envoler.

Jordan, en tant qu'aĂźnĂ©, a Ă©tĂ© le premier Ă  crĂ©er une brĂšche dans le systĂšme. Il commençait Ă  faire des soirĂ©es Ă  la maison. Il y avait du monde, des rires, un peu de musique, parfois beaucoup. Un soir, ils avaient fait une bataille de noix. Des noix sĂšches qu'ils lançaient dans tous les sens. L'une d'elles a traversĂ© une vitre. On avait tous senti la mĂȘme chose dans l'air : une peur gelĂ©e, silencieuse, compacte. On savait que si Julien l'apprenait, il y aurait une tempĂȘte. Une vraie. Alors, sans mĂȘme trop se parler, on s'est organisĂ© pour rĂ©parer la vitre rapidement. Jordan avait ce pouvoir de mobiliser, d'agir, de prendre les choses en main. Il savait qu'il ne pouvait plus se permettre de subir, et ça, Julien l'avait bien perçu. À partir d'un moment, il ne l'a plus attaquĂ© de front. Pas sans raison. Pas sans avoir le contrĂŽle total. C'Ă©tait comme s'il choisissait ses proies.

Moi, j'Ă©tais plus petit. Plus vulnĂ©rable. Et j'Ă©tais restĂ© dans le viseur. Je me rappelle d'une scĂšne, trĂšs prĂ©cise, comme si elle s'Ă©tait passĂ©e ce matin. J'Ă©tais dans la cuisine et je jouais avec le feu. LittĂ©ralement. J'avais allumĂ© une plaque, et je faisais fondre quelque chose, ou je brĂ»lais du plastique, je ne sais plus. Mais le feu, c'Ă©tait hypnotique. Et en mĂȘme temps, je crois que je voulais qu'il dĂ©borde. Qu'il parte dans les murs. Qu'il brĂ»le la maison. C'est horrible Ă  dire, mais c'est ce que je ressentais. Ma mĂšre est arrivĂ©e. Elle a vu. Et elle a hurlĂ©. Elle Ă©tait en panique. Elle m'a grondĂ© comme si j'Ă©tais le fautif. Comme si le problĂšme, c'Ă©tait le feu, et pas ce qui m'avait poussĂ© Ă  l'allumer. C'Ă©tait un mĂ©lange de colĂšre, de peur, et peut-ĂȘtre de reconnaissance. Comme si elle avait captĂ©, elle aussi, ce qu'il y avait dans l'air. Mais sa rĂ©action, c'Ă©tait de punir l'enfant, pas de questionner pourquoi l'enfant brĂ»le. Le feu, c'Ă©tait plus qu'un jeu. C'Ă©tait un cri. Un acte symbolique. Un appel au secours. Une tentative de contrĂŽle. Un souhait de destruction du dĂ©cor, peut-ĂȘtre, pour changer le scĂ©nario.

Julien, lui, ne l'a pas su. Ou alors, il a senti quelque chose mais n'a pas réagi. Je pense qu'à cette époque, il continuait à exercer son emprise sur moi comme un bourreau distrait. Jordan devenait trop fort, trop grand, et il préférait l'éviter. Moi, j'étais encore une cible malléable.

Ce qui me frappe avec le recul, c'est cette maniÚre avec laquelle on réagit chacun à notre façon : Jordan en s'émancipant, en organisant, en défiant. Carla en réparant, en surveillant, en aimant. Et moi, en brûlant.

La trace du feu avait laissé un petit truc sur le plan de travail de la cuisine. Une marque, discrÚte, que ma mÚre a sûrement vue des centaines de fois sans rien dire. Et ce feu, je l'ai gardé longtemps. Il a changé de forme, mais il n'a jamais cessé de brûler en moi.

La porte et les flammes

Sur la fratrie

J'ai grandi avec la conviction que les enfants rejouent l'Ă©conomie du foyer. Le benjamin hĂ©rite d'un chemin dĂ©frichĂ©, il avance avec plus de foi que de certitudes. Le milieu a appris l'art de l'ombre, oubliĂ©, il devient l'archiviste silencieux. L'aĂźnĂ© sert de bouclier ou d'alliĂ©, parfois de juge. Dans ces rĂŽles, on Ă©change des costumes : il m'est arrivĂ© d'ĂȘtre le benjamin bravache et, le soir, le milieu muet.

Partie II

Le corps et le masque

« L'adolescence, mécanismes de survie. »

Niveau 2 : Le Masque Social

Objectif : Survivre au monde extérieur en camouflant le monde intérieur.

Ennemis : Le tableau noir, le regard des autres, la honte, le silence imposé.

Équipement : La danse, les notes, l'humour, le camĂ©lĂ©on.

Issue : Masque parfait. Personne ne voit. Tout le monde croit.

Glitch mémoire : Le P et le B qui s'inversent. Le bégaiement qui hésite.

Les matins

Je n'aime pas les matins. Pas par paresse, pas par flemme de noctambule. Les matins me font quelque chose que je n'ai compris que trĂšs tard.

Le matin, c'est le moment oĂč la veille se rappelle Ă  toi. Si la veille Ă©tait dure, le rĂ©veil ne la supprime pas. Il la condense. Tu ouvres les yeux et la premiĂšre pensĂ©e n'est pas « quelle heure est-il » mais « est-ce que ça va recommencer ». Le corps le sait avant la tĂȘte. Les Ă©paules sont dĂ©jĂ  raides, la mĂąchoire serrĂ©e, l'estomac fermĂ©. Et il faut se lever, se laver, mettre le costume, marcher jusqu'Ă  l'Ă©cole et sourire comme si de rien n'Ă©tait.

Le choc était trop brut entre le masque à la maison et les réactions sociales. Le temps entre la porte de l'appartement et la cour de récré, c'était le temps du maquillage. Pas celui du visage. Celui de l'ùme. En trente secondes, tu passes de l'enfant qui a peur à l'enfant qui fait rire. Et personne ne voit la couture.

Le visage coupé en deux

Un matin rĂ©cent, en prĂ©parant des oeufs pour un ami, je me suis rendu compte que ce geste, faire le petit-dĂ©jeuner pour quelqu'un, ça venait de loin. L'effort supplĂ©mentaire qui n'est « pas cher » en apparence. L'habitude de me rendre utile dĂšs le rĂ©veil pour justifier ma prĂ©sence. Ma pratique constante d'efficience qui me donnait un objectif, l'impression d'ĂȘtre utile, une raison de ne pas s'arrĂȘter pour penser.

Et puis il y a les scÚnes matinales dont je ne me souviens pas entiÚrement. Des bribes. Des sensations plus que des images. Quelque chose de suffisamment désagréable pour que, trente ans plus tard, mon premier réflexe au réveil soit la méfiance.


Le corps comme langage de survie

Le corps parle avant les mots. Toujours. Les enfants blessés le savent. Certains frappent. D'autres se taisent. Moi, j'ai dansé.

La danse, c'Ă©tait mon cri silencieux. Dans une maison oĂč chaque parole pouvait devenir une arme, bouger Ă©tait le seul langage sĂ»r. Je reprenais possession de mon corps. Je le reprenais Ă  moi. Chaque pas Ă©tait un refus de disparaĂźtre.

Mes Ă©paules tremblaient lĂ  oĂč je ne pouvais pas pleurer. Mes pieds tapaient lĂ  oĂč je n'osais pas crier.

La danse m'a sauvĂ© et m'a condamnĂ©. Elle m'a donnĂ© une façade lumineuse, le garçon qui bouge bien. Personne ne voyait la tempĂȘte derriĂšre.

Au lycĂ©e, il y a eu une prof exceptionnelle. Fan de Michael Jackson. Elle Ă©tait mariĂ©e Ă  un Africain, et j'ai toujours Ă©tĂ© admiratif de ça, de cette ouverture, de cette femme qui vivait sa vie sans se soucier des cases. Elle nous a enseignĂ© des pas, des mouvements, des façons de faire parler le corps quand les mots ne suffisent pas. Je serais toujours reconnaissant envers cette femme, parce qu'elle m'a donnĂ© un langage que personne ne pouvait m'enlever. Quand j'avais moins les mots et que je me retrouvais perdu face Ă  la question « comment me reconnaĂźtre ? », la danse rĂ©pondait. Je n'avais pas besoin de m'expliquer. Le corps parlait et les gens voyaient. Pas la douleur. L'Ă©nergie. Et ça suffisait pour ĂȘtre acceptĂ©.

C'Ă©tait aussi une technique de drague, soyons honnĂȘtes. Mais plus profondĂ©ment, c'Ă©tait un langage de communication. Un moyen de libĂ©rer ce qui Ă©tait Ă  l'intĂ©rieur sans passer par les mots dangereux. Chaque mouvement disait quelque chose que ma bouche n'osait pas formuler.

Cette admiration pour la prof, pour son ouverture, rejoint quelque chose de plus profond. À CrĂ©teil, quand j'Ă©tais petit, il y avait deux frĂšres. Ils portaient le mĂȘme prĂ©nom, ce qui nous faisait beaucoup rire. TrĂšs grands, noirs de peau, avec une Ă©nergie qui remplissait la place de la mairie de CrĂ©teil-Soleil. Ils prenaient soin de moi comme si j'Ă©tais leur petit frĂšre. DĂšs que j'allais faire du roller, ils Ă©taient lĂ . On tournait ensemble sur la place pendant des heures. Mes parents Ă©taient toujours Ă©tonnĂ©s de voir Ă  quel point j'arrivais facilement Ă  me faire des amis, Ă  ĂȘtre aimĂ©. Mais avec ces deux-lĂ , c'Ă©tait autre chose. C'Ă©tait une familiaritĂ© immĂ©diate, un lien que je n'avais pas besoin de construire. Ils me protĂ©geaient sans que je le demande. Des grands frĂšres que je n'avais pas Ă  la maison.

Et c'est peut-ĂȘtre tout ça, la prof mariĂ©e Ă  un Africain, les frĂšres de CrĂ©teil, cette chaleur-lĂ , qui a conduit Ă  mon envie de partir en Afrique des annĂ©es plus tard. Me rapprocher de la source de cette joie, de ces personnes que j'apprĂ©cie Ă©normĂ©ment. L'Afrique n'est pas un hasard. C'est un retour vers quelque chose de bon.

Il y a une vérité que j'ai comprise plus tard : les enfants apprennent vite à coder leurs douleurs en spectacle. Certains font des blagues, d'autres deviennent premiers de la classe. Moi, je faisais le show.


Le P et le B, le bégaiement

Moi aussi, j'ai eu ma part.

TrÚs tÎt, je confondais le P et le B. Deux lettres qui se ressemblent, symétriques, comme un miroir. L'une tourne à droite, l'autre à gauche. Pour la plupart des enfants, c'est un passage, une étape qu'on traverse en quelques mois. Pour moi, ça a duré.

On m'a envoyé chez l'orthophoniste. Je me souviens de la salle d'attente, des exercices sur des fiches plastifiées, des sons qu'on me demandait de répéter. Pa, ba, pa, ba. Je m'appliquais. Mais quelque chose ne passait pas.

Aujourd'hui, je fais le lien. Quand ton cerveau d'enfant est en mode survie, quand une partie de ton énergie mentale est mobilisée en permanence pour anticiper le danger, lire les humeurs d'un adulte imprévisible, deviner si la porte va claquer ou pas, il reste moins de place pour distinguer un P d'un B. Moins de place pour l'apprentissage tranquille, celui qui a besoin de calme et de sécurité pour se déployer.

L'orthophoniste traitait un symptÎme. Personne n'a cherché la cause.

Le P et le B sont des lettres miroir. Comme deux versions d'une mĂȘme rĂ©alitĂ©. L'une dit papa, l'autre dit beau-pĂšre. Je confondais peut-ĂȘtre les lettres parce que je confondais les figures.

Le bégaiement

Je bĂ©gayais, petit. Pas tout le temps, pas sur tous les mots. Sur ceux qui comptaient. Les mots qui portaient de l'Ă©motion, ceux qui demandaient d'ĂȘtre prĂ©cis, ceux qu'on dit quand on veut ĂȘtre entendu. Les mots s'empilaient dans ma gorge comme des gens coincĂ©s Ă  la sortie d'un immeuble en feu.

J'ai beaucoup travaillĂ© dessus. Des annĂ©es d'exercices, de respirations, de phrases rĂ©pĂ©tĂ©es dans le miroir. J'en suis sorti, officiellement. Mais je n'aimais pas qu'on me dise : « Tu bĂ©gayes parce que... » Parce que quoi ? Parce que les violences. Parce que la peur. Parce que quand tu grandis dans une maison oĂč chaque mot peut dĂ©clencher une tempĂȘte, ta bouche apprend Ă  hĂ©siter avant de lĂącher quoi que ce soit.

Le bégaiement, c'est le corps qui dit : attends, es-tu sûr que c'est prudent de parler ? C'est un systÚme d'alerte déguisé en trouble du langage. On m'a envoyé chez l'orthophoniste pour les lettres, chez le psychologue pour le bégaiement. Personne n'a fait le lien. Personne n'a dit : cet enfant ne bégaye pas, il a peur.

Et il y a eu l'autre symptĂŽme, celui que personne ne remarque : la manie de m'excuser. Pardon pour ĂȘtre lĂ . Pardon pour prendre de la place. Pardon pour avoir un avis. L'excuse compulsive, c'est l'annulation de la parole avant mĂȘme qu'elle sorte. Si je m'excuse d'avance, tu ne peux pas me reprocher d'avoir parlĂ©. C'est le mĂ©canisme ultime du silence : tu parles en t'effaçant.

Et quand ta parole est annulée en permanence, tu finis par croire que tu n'es personne.


La fissure

Quand personne ne te dit qui tu es, tu essayes tout pour le découvrir.

C'est ça, la fissure. L'absence de miroir. Tu grandis sans que quelqu'un te dise : je te vois, tu es bien comme tu es. Alors tu testes. Tu inventes. Tu confonds désir, curiosité et consolation.

J'ai essayé des chemins qui n'étaient pas les miens. Pas par conviction. Par manque. Quand personne ne t'a montré la voie, tu prends toutes les portes pour voir si l'une d'elles mÚne quelque part.

Je respecte profondément ceux qui aiment sincÚrement leur propre sexe. Mais ce que j'ai traversé n'était pas une orientation. C'était une fissure. Un essai. Un gamin perdu qui tente tout pour sentir s'il existe.

Les fissures finissent par te définir si tu ne les reconnais pas. Certaines pensées ne sont pas des identités. Ce sont des cicatrices qui parlent.

Masturbation, refuge et poison

J'ai grandi avec un secret dans les mains.

La masturbation est entrée dans ma vie comme une échappatoire. Trop tÎt. Trop brutalement. J'avais trouvé une porte de sortie intérieure : dix minutes de plaisir qui effaçaient quelques heures de chaos mental.

C'était une protection.

Une façon de rester en vie, sans couteaux, sans drogues, sans fugue. Mais c'était aussi un poison doux : ça a abßmé mon imaginaire, détourné ma vision des femmes, et créé une faille discrÚte entre moi et les autres.

Le porno, c'est l'Ă©cole la plus rapide et la plus sale. Ça t'Ă©duque sans t'expliquer. Ça t'excite avant de te prĂ©parer. Ça grave dans ton cerveau des images qui ne sont pas Ă  toi.

Quand j'ai découvert ça, je croyais voler quelque chose à l'interdit. En réalité, c'est moi qu'on m'a volé : mon rythme, ma découverte naturelle, ma capacité à associer désir et tendresse.

Avec le temps, j'ai compris que ce refuge avait un prix. Il m'avait appris Ă  avoir honte de mon propre corps. Il m'avait convaincu que le plaisir devait se vivre seul, dans l'urgence, dans le secret.

Je ne dis pas ça pour condamner. Je dis ça parce que c'est la vérité de mon parcours.

J'ai longtemps cru que c'était une addiction, mais en fait, c'était un langage. Mon corps parlait encore, différemment. Il disait : je n'ai pas d'autre espace pour respirer.


Le syndrome de l'imposteur et le délégué de classe

Quand 82 % des Français disent avoir le syndrome de l'imposteur, ce n'est clairement pas pour rien. On se retrouve souvent à taire des non-dits. Et contrairement aux Américains, ne pas avoir confiance en soi est presque la norme.

Chez moi, le syndrome de l'imposteur venait souvent quand je devais passer au tableau. Être potentiellement exposĂ© devant tout le monde, avec cette peur que quelque chose de moi se voit, quelque chose que je ne contrĂŽlais pas.

Je pense toutefois que le fait d'ĂȘtre dĂ©lĂ©guĂ© de classe toute ma jeunesse m'a permis de construire une parade. Être aimĂ© en petit comitĂ©. Être le centre de l'attention, mais sur mes termes. Avoir les informations en premier, typiquement lors des conseils de classe. C'Ă©tait une maniĂšre de transformer l'exposition subie en exposition choisie. Au tableau, j'Ă©tais nu. En conseil de classe, j'Ă©tais utile.

Les notes et le masque à l'école

En Ă©coutant un podcast sur une entrepreneuse chinoise qui racontait la pression d'ĂȘtre premiĂšre de la classe, j'ai compris quelque chose. La culture chinoise contrĂŽle beaucoup. La culture marocaine aussi. Et dans les familles violentes, il y a ce mĂȘme contrĂŽle exercĂ© pour bien apparaĂźtre, bien paraĂźtre. L'amour ne ressort pas dans les gestes ni dans les mots, mais dans les rĂ©sultats scolaires.

Ma mĂšre a dĂ» forcĂ©ment se rabattre sur les notes pour changer le sujet. Pour dĂ©placer la problĂ©matique. Le vrai problĂšme, ce n'Ă©taient plus les violences. C'Ă©taient les notes. Les notes, c'Ă©tait ce qu'on pouvait montrer, quantifier, cĂ©lĂ©brer. Ça donnait l'illusion que la famille fonctionnait. Un enfant qui a 20 en maths ne peut pas aller si mal que ça, pas vrai ?

J'Ă©tais cet Ă©lĂšve qui faisait n'importe quoi pour avoir l'attention. Être au milieu, ĂȘtre proche, ĂȘtre connu. Tout en ayant les bonnes notes et en jouant avec les professeurs. Je testais les limites. J'allais jusqu'au bord du mot dans le carnet, et je faisais tout pour ne pas l'avoir. Parce que le mot dans le carnet, c'Ă©tait le moment oĂč mon masque tombait. OĂč le systĂšme de camouflage se fissure et que quelqu'un, enfin, pose les yeux sur ce qui se cache en dessous.

Le plus dur, c'Ă©tait les moments de dĂ©masquage. Quand j'agissais d'une maniĂšre et qu'on m'attendait d'une autre. Voir la dĂ©ception dans les yeux des gens. Ça me dĂ©chirait intĂ©rieurement. C'est ça qui amplifiait les dissociations : le regard de ma mĂšre, le regard de mes grand-mĂšres, le regard des profs. Tous ces yeux qui voyaient le costume sans voir le corps en dessous.

Les maths et les mots

Mon frÚre a une bien plus belle plume que moi. Je l'ai toujours su. Jordan écrit comme certains respirent : avec fluidité, avec grùce, avec une évidence qui me rend jaloux et fier à la fois. Moi, les mots m'ont toujours résisté.

Clairement, mon fond Ă©tait cassĂ©. La forme n'a jamais Ă©tĂ© reliĂ©e au fond. Ce n'est pas que je ne savais pas Ă©crire, c'est que les mots avaient Ă©tĂ© dĂ©truits dans leur fonction premiĂšre. Les mots, les cris et les pleurs n'avaient l'air de pas marcher. Alors j'ai arrĂȘtĂ© de croire en eux.

Seules les maths faisaient sens. Un plus un fait toujours deux. Pas de version officielle, pas de loi du salon. Pas de « c'est pas ce que tu crois ». Pas de « il faut comprendre le contexte ». Juste des rĂ©sultats. Quand tout le reste ment, les chiffres restent honnĂȘtes.

J'ai eu 20 en maths. Les adultes trouvaient ça formidable. Personne ne se demandait pourquoi un enfant qui pleurait en cachette avait besoin que les chiffres lui disent que tout Ă©tait exact. Que quelque chose, au moins, ne pouvait pas ĂȘtre faux.

Et la frustration des copies. Deux heures d'examen, la tĂȘte dans la copie, Ă  donner tout ce que j'avais. Note moyenne. « Faute de syntaxe » en rouge. Toujours ce dĂ©calage entre ce que je ressentais et ce que je parvenais Ă  Ă©crire. Les profs voyaient un Ă©lĂšve qui ne maĂźtrisait pas la langue. Moi, j'Ă©tais un enfant qui avait appris que les mots Ă©taient dangereux.

Jordan m'a dit un jour que ce qui comptait dans l'Ă©criture, c'Ă©tait l'honnĂȘtetĂ©. Pas la plume. L'honnĂȘtetĂ©. Alors je vais tout dire en vrac, parce que mon histoire en vaut la peine.

Notes personnelles, mars 2026.

Sur l'introversion

Je maintiens : l'introverti peut ĂȘtre plus dangereux, non par violence, mais par densitĂ©. Il stocke. Il fabrique des architectures intĂ©rieures. Selon les fondations, ce sont des cathĂ©drales ou des bunkers. Mon introversion fonctionnait comme un compresseur : j'avalais, j'optimisais, j'empaquetais, puis je "performais" en public, impeccable. Entre les deux, aucune ventilation. D'oĂč les Ă©ruptions.

La pensée en arborescence

Ma tĂȘte fonctionne comme un animal qui saute de branche en branche dans un arbre immense. Pas parce qu'il explore. Parce qu'il Ă©chappe Ă  quelque chose. Ou bien parce qu'il cherche une branche moins fragile que celle sur laquelle il vient de se poser.

Longtemps, j'ai cru que c'Ă©tait de la dispersion. De l'agitation mentale. Du dĂ©ficit d'attention. Mais non. C'est de l'hypervigilance. Ma thĂ©rapeute l'a dit avec une clartĂ© qui m'a figĂ© : « Ce n'est pas de la psychologie de comptoir. C'est votre finesse, votre pertinence Ă  aller regarder ce qui pourrait ĂȘtre derriĂšre le masque. L'hypervigilance, c'est un symptĂŽme de stress post-traumatique. »

Tout petit, j'ai appris que toute manifestation de ma part avait une consĂ©quence. Un mot de travers, un regard trop long, un geste un peu trop libre. Alors le cerveau s'est cĂąblĂ© pour scanner en permanence : les visages, les tons, les silences, les portes qui claquent, les pas dans le couloir. Je suis devenu un animal dans les arbres, toujours prĂȘt Ă  sauter.

Ce que les gens prennent pour de l'intelligence sociale, cette capacité à « lire une piÚce en deux secondes », c'est un mécanisme de survie. Pas un talent. Un héritage.

Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.


Le plaisir pique

Le plaisir, je l'ai dĂ©couvert comme une piqĂ»re. Rapide, intense, presque douloureux. Tu prends, tu t'arraches, tu te voles quelque chose Ă  toi-mĂȘme.

Quand tu grandis dans l'urgence, le plaisir n'est pas une rencontre. C'est une fuite. Une décharge pour prouver que tu existes encore. Et aprÚs ? Fatigue. Culpabilité. Vide. Le cycle repart.

Beaucoup d'hommes vivent comme ça. Le plaisir doit ĂȘtre violent, furtif, presque animal. Pas parce qu'on est des brutes. Parce qu'on ne nous a jamais appris la lenteur. Parce qu'on n'a pas eu le luxe d'attendre.

Réapprendre le plaisir sans urgence, sans prise, sans fuite. C'est un chantier. Le plus silencieux de tous.

Interlude du Caméléon

Tu crois que tu es sorti ? Tu n'es sorti de rien. Tu as juste appris à ne plus crier quand ça brûle.

Regarde-toi : tu danses, tu souris, tu charmes. Et derriÚre chaque mouvement, il y a un enfant qui négocie sa survie. Tu es moi. Je suis le masque que tu mets quand la piÚce devient dangereuse.

Tu te souviens de la Shonara ? Quand tu avais dix ans, tu quittais tes amis trente secondes pour aller aux toilettes et tu revenais en demandant : « Qu'est-ce que vous avez dit ? Qu'est-ce qui se passe ? » Tu avais peur qu'on parle de toi en ton absence. Qu'on te démasque pendant que tu n'étais pas là pour contrÎler l'image. C'est moi qui t'ai appris ça. Surveiller, anticiper, lire les visages avant qu'ils parlent.

Des années plus tard, un ami retrouvé à Bali t'a dit une chose que tu n'as jamais oubliée. Il t'avait connu à l'université. Il t'a regardé et il a dit : « Tu étais trop sympa, trop joyeux. J'ai toujours soupçonné quelque chose derriÚre. » C'est la premiÚre fois que quelqu'un m'a vu, moi, à travers toi. Et tu as détesté ça.

Estelle Rouger t'a dit un jour, à la sortie de l'école : « Aaron, tu as tellement de personnalités, on ne sait jamais qui tu es. » Elle était la seule à m'avoir vu. Des années plus tard, tu as appris qu'elle aussi avait subi des violences. Physiques, et sûrement plus. Les caméléons se reconnaissent entre eux, à travers la foule, sans avoir besoin de se le dire. Ils sentent le masque de l'autre parce qu'ils connaissent le poids du leur.

Tu as vu le film Split. Vingt-trois personnalitĂ©s dans un seul corps. Ça t'a rendu moins seul, mais ça a complexifiĂ© le vrai problĂšme. La question n'est pas combien de visages tu portes. La question, c'est : pourquoi tu en as eu besoin.

Ne me remercie pas. Je t'ai sauvé la vie. Mais un jour, il faudra que tu apprennes à vivre sans moi.

Partie III

Fuir et survivre

« On ne guérit pas de son enfance. On apprend à voyager avec. »

Niveau 3 : La Carte du Monde

Objectif : Trouver un endroit dans le monde oĂč la peur ne rentre pas.

Ennemis : Les faux soleils, la nostalgie, l'illusion que le voyage guérit.

Équipement : Un passeport, des carnets, une playlist, le sourire du camĂ©lĂ©on.

Issue : Le monde est grand mais la douleur voyage léger.

Glitch mémoire : Certaines villes n'existent que dans le flou. On se souvient de la lumiÚre, pas des jours.

Le plaisir m'a servi de barre de traction. Chaque fois que l'angoisse montait, je faisais une rĂ©pĂ©tition de plus. SoirĂ©e. Achat. DĂ©fi. Corps. Like. Contrat. Ça tenait. Puis venait le vide d'aprĂšs. Une nuit, 3h12, retour chez moi aprĂšs un enchaĂźnement brillant. Silence. Le frigo ronronne. Je regarde mes mains : rien ne tient plus de dix minutes si je ne sais pas pourquoi je le veux. Le jeu truquĂ© continue, mais cette fois c'est moi qui triche contre moi-mĂȘme.

La sexualitĂ© a Ă©tĂ© tour Ă  tour abri, camouflage, terrain de jeu. J'y ai cherchĂ© de la sĂ©curitĂ©, une scĂšne oĂč replacer le contrĂŽle que la maison m'avait retirĂ©, et parfois un simple silence dans la tĂȘte. Entre la figure d'Angelo, le cadre, la sĂ©duction comme politesse du monde, et celle de Julien, l'autoritĂ© dure, la menace diffuse, j'ai construit une sexualitĂ© qui nĂ©gocie. Choisir, initier, vĂ©rifier. Pour ne plus subir.


Voyager pour fuir, la trajectoire

Pour comprendre d'oĂč je parle, il faut savoir d'oĂč je viens. Pas la version LinkedIn, la vraie.

À l'Ă©cole, j'Ă©tais populaire. Toujours. DĂ©lĂ©guĂ© de classe, du CE1 jusqu'Ă  la terminale. Le garçon qui organise, qui rassemble, qui sait parler aux profs et aux Ă©lĂšves en mĂȘme temps. CM1-CM2, j'organisais des jeux de la bouteille dans la cour. Le gamin qui met en scĂšne le dĂ©sir des autres avant de comprendre le sien.

Bac S. 20 en maths. La preuve que la tĂȘte marchait mĂȘme quand le reste s'effondrait. Londres, oĂč je suis entrĂ© en trichant Ă  un examen. Pas par bĂȘtise, par survie. Quand tu apprends que les rĂšgles sont truquĂ©es, tu triches aussi. Michigan pendant un an, les États-Unis, la dĂ©mesure, le sentiment d'ĂȘtre minuscule dans un pays immense. Retour Ă  Londres. Business school Ă  vingt-deux ans.

Puis la Namibie. Le premier vrai piÚge d'adulte. Un entrepreneur qui m'a fait travailler sans me payer. Un contrat violent, des promesses en carton. J'ai bossé avec le ministre du tourisme du pays, j'ai monté des projets réels, et je suis reparti les mains vides. L'Afrique du Sud aprÚs, les mariages de luxe, un business qui fonctionnait mais qui ne me ressemblait pas.

Le Covid a coupé le son. D'un coup. Plus de soirées, plus de mouvement, plus de bruit pour couvrir le bruit. J'ai entendu mes propres phrases. J'ai quitté Paris, j'ai pris le TGV Max, j'ai appris la vitesse sans racines. Bordeaux pour le surf.

Et enfin la CÎte d'Ivoire, la découverte d'un sol sous mes pieds. La chaleur qui force le corps à exister. Le projet crypto avec Jordan et Carla, un truc de fratrie, une aventure financiÚre qui nous a rapprochés plus que n'importe quelle thérapie. Et Gaëlle, rencontrée quelque part dans cette trajectoire, le point fixe dans le mouvement permanent.

Chaque destination était un niveau. Chaque départ était une fuite déguisée en aventure. Le voyage m'a servi d'écran de veille : déplacer la scÚne extérieure pour retarder la scÚne intérieure.

En Afrique de l'Ouest, j'ai regardĂ© la politique comme on regarde la mĂ©tĂ©o : pas pour dĂ©battre, pour prĂ©voir oĂč poser mes filets. Élections au SĂ©nĂ©gal, en CĂŽte d'Ivoire. Mes valises ont votĂ© plus souvent que moi.

C'est sous le soleil africain que j'ai compris une chose simple : quand le corps se déshydrate, l'esprit se brouille. La chaleur te ramÚne au corps, elle te force à boire, à t'étirer, à dormir. Le cerveau n'est pas au-dessus du corps, il est dedans. L'Afrique m'a appris ça mieux que n'importe quel thérapeute.

J'ai dĂ©couvert le surf en CĂŽte d'Ivoire, Ă  Drewin. Dans l'eau, les pensĂ©es se taisent. Pas parce qu'elles disparaissent. Parce que la vague exige toute ta prĂ©sence. Tu ne peux pas scanner les visages ni anticiper les menaces quand un mur d'eau de deux mĂštres avance vers toi. Le surf m'a donnĂ© ce que la thĂ©rapie met des mois Ă  construire : dix minutes de silence intĂ©rieur. Dix minutes oĂč le camĂ©lĂ©on n'a pas besoin de changer de couleur.

Le surf te ramĂšne Ă  toi. Le paddle te ramĂšne aux autres. Les deux m'Ă©taient nĂ©cessaires, sans savoir les distinguer. Le surf m'a appris la patience, le recul, le corps face Ă  lui-mĂȘme. Le paddle, c'Ă©tait le social, la bande, les rires, la compĂ©tition amicale. Mais la vraie difficultĂ© reste la mĂȘme, sur l'eau comme sur terre : savoir ce qui me correspond vraiment. De quoi j'ai besoin, moi. Pas le personnage que les autres attendent.

Aujourd'hui, voyager n'est plus une fuite ; c'est une marche d'approche : changer de décor pour mieux voir ce qui, en moi, ne change pas.


AfricaBurn, l'authenticité brute

J'ai attendu des années pour y aller. Des années à fantasmer un lieu qui promettait la fin des masques, la communauté radicale, l'art total au milieu de nulle part. AfricaBurn, dans le désert du Tankwa Karoo, en Afrique du Sud. Le petit frÚre de Burning Man, mais plus brut, plus sauvage, plus vrai. Et quand j'y suis arrivé, la premiÚre chose que j'ai pensée, c'est : j'aurais préféré un stylo et une feuille.

Le retour Ă  l'authenticitĂ©. C'est ça que je cherchais, pas les installations gĂ©antes ni les costumes dĂ©lirants. Je cherchais un endroit oĂč ĂȘtre soi suffirait. OĂč on arrĂȘterait de performer. Et le paradoxe d'AfricaBurn, c'est que mĂȘme lĂ , on performe. On performe l'authenticitĂ©, on performe le lĂącher-prise, on performe la libertĂ©.

Je retournais captivé par mes pensées. Qu'est-ce qu'on va chercher au fond, derriÚre toutes ces années d'attente ? Je voyais toute cette tristesse autour de moi, la beauté aussi, mais une beauté inutile à aller chercher si on ne sait pas d'abord quoi en faire.

AfricaBurn m'a appris quelque chose que j'aurais pu apprendre seul dans une chambre : le désert extérieur ne remplit pas le désert intérieur. Il le rend plus visible, c'est tout. Comme la caméra de The Truman Show qui montre à Truman que tout son monde est un décor construit par d'autres. Il a fallu que j'aille au bout de l'Afrique pour comprendre que le mur à défoncer était en moi.

Notes personnelles, 2022.


L'écho des villages

En Afrique, tout le monde a un village. MĂȘme ceux qui n'y retournent jamais. Le village est un organe fantĂŽme. Tu ne le sens plus, mais il pulse encore.

Moi, je n'ai pas de village. Pas de terre. Un appartement Ă  Joinville, un autre dans le sixiĂšme, des valises, des adresses provisoires. Des villes traversĂ©es comme des gares. Paris, Londres, Bordeaux, Abidjan. Je ne suis de nulle part, ou de partout, ce qui revient au mĂȘme quand tu cherches un sol.

À Abidjan, j'ai compris la force du village. Les Ivoiriens que je croisais portaient le leur comme un blason invisible. Ils savaient d'oĂč ils venaient. Cette certitude-lĂ , je ne l'ai jamais eue. Mon sol Ă  moi, c'est un patchwork de communautĂ©s traversĂ©es, de familles recomposĂ©es, de cultures superposĂ©es sans mode d'emploi.

Et puis il y a les Libanais d'Abidjan. La communautĂ© libanaise est partout en CĂŽte d'Ivoire, dans le commerce, la restauration, l'immobilier. Être juif au milieu des Libanais, c'est porter un passeport invisible que personne ne voit mais que toi tu sens en permanence. Des regards qui changent quand tu dis ton nom. Des silences qui s'allongent quand on parle d'IsraĂ«l. Des mĂ©fiances qui n'ont rien de personnel mais qui te rappellent que dans certains coins du monde, ce que tu es suffit Ă  te rendre suspect. Le camĂ©lĂ©on, dans ces moments-lĂ , n'est plus un choix. C'est un rĂ©flexe de survie.

Mon village n'existe pas. Je l'ai pas hérité, je l'ai pas trouvé. Je suis en train de l'écrire.

L'agent du Mossad et le plus beau pays

L'une des choses les plus dures en arrivant en CÎte d'Ivoire, c'est à quel point on m'a confronté à qui j'étais et ce que je faisais là. Un Blanc, juif, jeune, sociable, qui débarque à Abidjan sans raison apparente. Les gens ici sont un peu sur la défensive, pour plein de raisons. Des années de guerre civile, la méfiance envers les étrangers, la peur que quelqu'un vienne prendre ce qu'ils ont. Mais aussi, et c'est ce qui rend la chose plus complexe, la peur de partager leur trésor.

Parce que la CĂŽte d'Ivoire est un trĂ©sor. Je le dis avec la certitude de quelqu'un qui a vĂ©cu et voyagĂ© dans beaucoup de pays : c'est l'un des plus beaux endroits du monde, avec l'une des plus belles populations que j'ai vues. Et ce n'est pas juste mon avis. Des amis ivoiriens qui ont voyagĂ© partout me disent la mĂȘme chose. Ils reviennent du Kenya, du Ghana, de partout, et ils disent : « C'est bien, mais ça ne sera jamais comme ici. » Le pinacle de l'hospitalitĂ© africaine, c'est la CĂŽte d'Ivoire. C'est une promesse de terre d'accueil que les guerres civiles ont abĂźmĂ©e, mais pas dĂ©truite.

Les guerres ici, c'est ce qui me rend le plus triste. Pas parce que la guerre est triste en soi, ça tout le monde le sait. Mais parce qu'une guerre civile, c'est une guerre contre soi-mĂȘme. Ce n'est pas un pays uni face Ă  un ennemi commun, ce qui au moins crĂ©e une solidaritĂ© et peut accĂ©lĂ©rer le dĂ©veloppement. C'est un pays coupĂ© en deux, un talent qui fuit, une gĂ©nĂ©ration perdue. Aujourd'hui on voit des anciens revenir, des Ivoiriens qui ont profitĂ© d'une Ă©ducation europĂ©enne, amĂ©ricaine, canadienne surtout. Et j'ai beaucoup confiance en ce pays et en ce continent.

Mais pour revenir sur moi. Le nombre de fois qu'on m'a pris pour un agent du Mossad. Les regards, les murmures, les questions Ă  peine voilĂ©es. Au bout d'un moment, ça m'Ă©nervait. Pas seulement parce que c'Ă©tait faux, mais parce que je me sentais en danger avec cette Ă©tiquette. Dans un pays oĂč la communautĂ© libanaise est puissante et oĂč les tensions gĂ©opolitiques se vivent au quotidien, ĂȘtre assimilĂ© Ă  un service de renseignement israĂ©lien, c'est pas un compliment. C'est une menace.

Et en mĂȘme temps, il y a quelque chose d'absurde lĂ -dedans. D'un cĂŽtĂ©, la lubie que tout le monde rĂȘve de faire partie des agents secrets, comme si le Mossad Ă©tait un club VIP fantasmĂ© par les sĂ©ries Netflix. De l'autre, la rĂ©alitĂ© : un gamin de Joinville qui a fui sa maison et qui s'est retrouvĂ© en Afrique parce que c'Ă©tait le plus loin possible de tout ce qui lui faisait mal.

C'est peut-ĂȘtre ça, le plus rĂ©vĂ©lateur. Ma prĂ©sence en CĂŽte d'Ivoire Ă©tait incomprĂ©hensible pour les locaux parce que mes fuites n'avaient aucune logique visible. Un juif français Ă  Abidjan, sans famille sur place, sans business historique, sans communautĂ© d'ancrage, ça ne colle pas. Et quand quelque chose ne colle pas, les gens cherchent l'explication la plus dramatique. L'agent secret plutĂŽt que l'enfant blessĂ©.

Mon caractÚre ne révélait jamais rien de choquant ou de traumatisant. J'étais sociable, joyeux, entreprenant. Le masque parfait. Et c'est justement parce que le masque était si bon que les gens cherchaient une raison cachée. Personne ne se dit : « Ce type est là parce qu'il fuit sa propre enfance. » On préfÚre le Mossad. C'est plus excitant que la vérité.

Ernest et la barque

Il y a un moment que je n'oublierai jamais. C'était à Assinie, ce petit coin de paradis sur la cÎte ivoirienne. Pour rejoindre l'autre rive, on prend une barque. Un passage entre la bordure d'Assinie et le bord de la lagune, entouré de cabanons, de petits coins de terre et d'arbres, avec le soleil qui se pose sur l'eau comme s'il avait tout son temps.

Et sur cette barque, il y avait Ernest. Un Ivoirien qui ramait. Et en le regardant, une vague d'Ă©motions m'est rentrĂ©e dans la tĂȘte. Pas de tristesse exactement. Quelque chose de plus profond. Ce sourire qu'il portait, ce sourire qui tĂ©moigne d'Ă©normĂ©ment de souffrance et de culpabilitĂ© que les gĂ©nĂ©rations passĂ©es ont transmis sans le vouloir. On a donnĂ© la danse et les rires aux Ivoiriens, et ça vient cacher tout le reste.

L'hĂ©ritage de l'esclavagisme a poussĂ© Ă  tant de malheurs. Et pourtant, les caractĂšres restent sains, humbles, lumineux. C'est peut-ĂȘtre ça qui m'a le plus touchĂ© en CĂŽte d'Ivoire. Pas les plages, pas les opportunitĂ©s. La capacitĂ© d'un peuple Ă  rester debout malgrĂ© ce qu'on lui a fait. Il y a une force lĂ -dedans que je n'ai trouvĂ©e nulle part ailleurs.

J'aimerais leur donner les mots. Ou encore mieux, la liberté de décider. Savoir et agir. C'est dur de savoir. Mais c'est intense. Et c'est le début de tout.

Combien de gens se disent « ça va » sans se rencontrer vraiment ? On se croise, on se sourit, on se quitte. On ne se rencontre pas. On fuit, on est incapable, on se distrait. Le pire, c'est de ne pas se rencontrer. J'en ai marre qu'on sache trop tard les souffrances des autres.


La route

Quatre heures de route pour aller chez Jules, à Drewin. Le meilleur spot de surf de CÎte d'Ivoire. La vitre ouverte, le paysage qui change, la ville qui s'efface, les vendeurs sur le bord de la route, les Libanais, les Blancs comme ils disent ici, les villages qui se suivent. Et moi, dans cette voiture, qui parle tout seul dans un enregistreur. Comme si les kilomÚtres ouvraient un robinet que la ville maintenait fermé.

Jules est un villageois. Un gars qui vit là depuis toujours, qui connaßt chaque vague, chaque courant, chaque recoin de cette cÎte que les touristes ne verront jamais. Chez lui, le temps ne fonctionne pas comme à Abidjan. Il n'y a pas de deals, pas de réunions, pas de jauges à remplir. Il y a l'océan, la route, le silence, et ce que tu fais de tout ça.

La route est thĂ©rapeutique. Comme l'avion. Quand tu es trĂšs haut ou trĂšs loin du quotidien, tu peux enfin prendre du recul. Paradoxalement, c'est en Ă©tant le plus dĂ©connectĂ© physiquement que je me reconnecte le plus Ă  moi-mĂȘme. Le mouvement extĂ©rieur libĂšre quelque chose Ă  l'intĂ©rieur. La tĂȘte part dans tellement de directions, un flux de pensĂ©es, de thĂ©ories, de rĂ©miniscences, un mĂ©lange de conscient et d'inconscient. Ce ne sont pas des divagations. Ce sont des rĂ©actions post-traumatiques, disent les thĂ©rapeutes. Des fils que le cerveau tire enfin quand il se sent assez en sĂ©curitĂ© pour le faire.


Choisir ses soleils

Je suis un animal solaire. Ce n'est pas une image. C'est un diagnostic.

J'ai besoin de la lumiÚre des autres pour me nourrir. Leurs sourires, leurs énergies, leurs paroles. Mais tous les soleils ne réchauffent pas. Certains brûlent.

J'ai appris à reconnaßtre les plutonies, ces faux soleils qui éblouissent mais détruisent. Les mentors trop charismatiques, les amis trop possessifs, les amours trop exigeants. Tous ces astres qui promettent chaleur et finissent en incendie.

Le piĂšge, c'est que quand tu as grandi dans le froid affectif, tu prends tout rayon comme un miracle. MĂȘme ceux qui brĂ»lent.

Alors j'ai dĂ» apprendre Ă  choisir. À dire : non, ta lumiĂšre n'est pas bonne pour moi.

Et ça, c'est peut-ĂȘtre la plus grande leçon de ma vie.

Progresser, c'est pas collectionner les gens. C'est virer ceux qui te coĂ»tent. Les relations oĂč tu payes en Ă©nergie ce que tu reçois en miettes. Les liens qui tiennent par la culpabilitĂ©, pas par le choix. Tu retires. Tu retires encore. Et ce qui reste, c'est ce qui compte vraiment.


Le corps inversé, la religion, le compromis

En thĂ©rapie, SĂ©bastien m'a nommĂ© un pattern que je vis depuis toujours sans le comprendre. Quand quelqu'un est tactile avec moi, je recule. Quand quelqu'un ne l'est pas, j'en veux plus. Le schĂ©ma complĂ©mentaire inversĂ©. Le corps qui dit le contraire de ce qu'il veut, parce qu'il a appris que le contact physique est une menace avant d'ĂȘtre une tendresse.

Avec Gaëlle, c'est ça tous les jours. Elle se colle, je m'éloigne. Elle prend de la distance, je la cherche. Un ballet épuisant dont la chorégraphie a été écrite par un homme qui frappait les enfants dans une cuisine à Paris.

SĂ©bastien parle de « codes multiples ». Le symbolique, le non-verbal symbolique, le sub-symbolique. Les gens coincĂ©s dans le sub-symbolique ne peuvent pas expliquer ce qu'ils ressentent. Ils sentent sans comprendre. Ils rĂ©agissent sans nommer. Mon corps vit dans le sub-symbolique depuis trente ans. Ce livre, c'est une tentative de le faire monter au symbolique. De mettre des mots lĂ  oĂč il n'y avait que des rĂ©flexes.

Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.

Gaëlle, la religion, le compromis

Gaëlle n'est pas juive. On a parlé conversion, on a laissé tomber. La circoncision pour les enfants, oui. La bar-mitzvah, oui. Elle a résisté au début, puis elle a accepté. Pas par soumission, par amour. Et moi, j'ai accepté de ne pas imposer ce qui ne me correspondait plus vraiment non plus. La religion, dans ma famille, c'est un héritage culturel plus qu'une foi. On fait shabbat pour le repas, pas pour Dieu.

Ce compromis-lĂ , c'est peut-ĂȘtre le premier vrai compromis de ma vie d'adulte. Un compromis qui n'est pas une capitulation. Un truc que je n'avais jamais appris, parce qu'Ă  la maison, il n'y avait pas de compromis. Il y avait la volontĂ© de Julien et le silence des autres.

La lumiÚre et l'obscurité

Je prĂ©fĂšre le noir. La lumiĂšre me gĂȘne. Pas la lumiĂšre du soleil, la lumiĂšre des piĂšces, des nĂ©ons, des lampes trop blanches. J'ai toujours prĂ©fĂ©rĂ© les espaces sombres, les Ă©crans la nuit, les rideaux tirĂ©s. On pourrait dire que c'est un goĂ»t. Moi, je pense que c'est un vestige. L'enfant qui dormait Ă  cĂŽtĂ© du lit, habillĂ©, prĂȘt Ă  fuir, prĂ©fĂ©rait le noir parce que dans le noir, on ne te voit pas. L'obscuritĂ© Ă©tait un camouflage. La lumiĂšre, une mise Ă  nu.


Le livre qu'on écrit sans le savoir

J'ai pas décidé d'écrire un livre. Le livre s'est écrit tout seul.

Des notes sur le tĂ©lĂ©phone Ă  trois heures du matin. Des messages envoyĂ©s Ă  moi-mĂȘme. Des vocaux en conduisant sur la route de Drewin. Des thĂ©ories sur la famille, le sexe, le travail, griffonnĂ©es entre deux rendez-vous. Des fragments qui s'empilaient sans que je comprenne ce que je construisais.

La vie est un jeu truqué n'est pas né d'un projet. C'est une accumulation de cris étouffés qui a fini par faire un livre.

Écrire, c'Ă©tait pas une vocation. C'Ă©tait une nĂ©cessitĂ©. Me donner le droit de ne pas oublier. Parce que l'oubli, c'est la vraie mort. Et chaque personne qui a souffert le sait : la douleur qui ne se transforme pas en mĂ©moire finit par te transformer, toi.

Interlude du Caméléon

Tu as traversé des continents pour me fuir. Londres, Abidjan, Bordeaux, Casablanca. Mais je voyage léger. Je suis dans ta valise, dans ton sourire aux inconnus, dans ta façon de devenir exactement ce que l'autre attend.

Tu crois que tu découvres le monde ? Tu te caches dans le monde. La différence est mince, mais elle est tout.

Partie IV

Réapprendre

« Le corps garde le score. L'écriture commence le procÚs. »

Niveau 4 : Les Connexions Cachées

Objectif : Comprendre les cùblages, défaire les boucles.

Ennemis : Les addictions douces, le besoin de validation, la mémoire floue, la honte.

Équipement : L'Ă©criture, la thĂ©rapie, les corrĂ©lations, GaĂ«lle.

Issue : En cours. Chaque connexion faite est une victoire.

Glitch mémoire : Le P et le B. Le mal du voyage. Les bras qui n'osent pas.

Regarde au meilleur endroit

On dit souvent qu'il faut regarder au bon endroit pour comprendre quelque chose. Mais personne ne dit qu'il faut aussi regarder au meilleur endroit pour comprendre quelqu'un. Et le meilleur endroit, parfois, c'est la blessure qu'on ne voit pas.

Ce chapitre rassemble des fils qui se sont nouĂ©s dans ma tĂȘte ces derniers temps. Des corrĂ©lations que je n'arrĂȘte pas de faire, entre ce que j'ai vĂ©cu et ce que je suis devenu. Pas pour accuser, pas pour me plaindre. Pour comprendre.

Le fil rouge : tout est lié

Le jeu Ă©tait truquĂ©, mais il n'Ă©tait pas que truquĂ© dans les grandes lignes. Il Ă©tait truquĂ© dans les dĂ©tails, dans les lettres qui s'inversent, dans l'estomac qui se noue, dans les bras qui hĂ©sitent. La violence ne dĂ©truit pas seulement les moments oĂč elle frappe. Elle contamine tout le reste.

Regarde au meilleur endroit. Pas lĂ  oĂč ça fait mal le plus fort, mais lĂ  oĂč les consĂ©quences sont les plus silencieuses. C'est lĂ  que le vrai travail commence.


Nina, les mots abßmés, et Carla Cohen

Ma petite soeur Nina a grandi avec une dysorthographie, une dyslexie et une dyscalculie. Trois mots cliniques pour dire une seule chose : les mots, les chiffres, le langage entier lui résistaient. Pendant des années, elle a porté ça comme un poids invisible, un handicap que personne autour d'elle ne savait vraiment nommer.

On a longtemps cru que c'était neurologique, congénital, une malchance génétique. Mais je n'y crois plus entiÚrement.

Quand un enfant grandit dans un environnement oĂč les mots sont des armes, oĂč les phrases claquent comme des gifles, oĂč la parole d'un adulte sert Ă  humilier plutĂŽt qu'Ă  construire, comment voulez-vous que cet enfant fasse confiance aux mots ? La dysorthographie de Nina, je la lis aujourd'hui comme un symptĂŽme. Pas seulement un trouble d'apprentissage, mais un refus inconscient d'un langage qui n'a jamais Ă©tĂ© un espace de sĂ©curitĂ©.

Les violences psychologiques de Julien ne laissaient pas de bleus. Elles laissaient des lettres inversĂ©es, des chiffres qui se mĂ©langent, une confiance dans la parole qui se fissure avant mĂȘme d'avoir pu se construire.

Nina est la fille biologique de Julien. Pas de violence physique, lui. Avec elle, c'Ă©tait exclusivement psychologique. L'humiliation permanente, le dĂ©nigrement, le mĂ©pris affichĂ©. « Toi, t'es bonne Ă  rien. Dyslexique. Tu peux arrĂȘter l'Ă©cole. » Son propre pĂšre. Les deux autres enfants de Julien, ceux de son premier mariage, ne lui parlent quasiment pas. Elle est la fille oubliĂ©e de tout le monde.

Nina est un peu dépressive. Elle a trouvé un copain, elle avance, mais les traces sont là. Toutes ces « dys », je ne crois plus que c'est juste neurologique. C'est le bruit de fond d'un pÚre qui n'a jamais cessé de la diminuer.

Nina est forte. Elle a traversé tout ça. Mais je veux écrire ici ce que personne n'a osé formuler : la violence détruit aussi la capacité à apprendre. Elle s'infiltre dans les synapses, elle brouille les circuits. On parle toujours des os brisés, jamais des lettres qui se perdent.

Et puis il y a Carla Cohen, la fille aĂźnĂ©e de Julien. Elle, c'est un autre type de blessure. J'ai senti chez elle une sorte de comparaison, d'animositĂ© envers nous. D'une certaine maniĂšre, elle Ă©tait jalouse de la façon dont Julien se comportait avec nous. Pas jalouse des coups. Jalouse de la prĂ©sence. Comme si elle aussi voulait ĂȘtre maltraitĂ©e, parce que la maltraitance, au moins, c'Ă©tait de l'attention. C'est malsain Ă  Ă©crire mais c'est vrai. Elle m'a dit plus tard qu'elle avait Ă©tĂ© trĂšs jalouse qu'on vive avec lui, alors que nous, on aurait tout donnĂ© pour ne pas vivre avec lui. C'est le genre de chose qu'on ne mesure pas de l'extĂ©rieur. On ne se dit pas que ça peut ĂȘtre comme ça au quotidien.

Ça m'a aidĂ© Ă  mieux comprendre les femmes qui vont vers des hommes nocifs, ou qui n'arrivent pas Ă  s'en sĂ©parer aprĂšs avoir eu une Ă©ducation comme ça. Le cĂąblage est profond. L'absence de violence ressemble Ă  de l'indiffĂ©rence. Et l'indiffĂ©rence, pour un enfant qui n'a connu que l'excĂšs, c'est pire que les coups.


Le mal du voyage

J'ai toujours eu le mal du voyage. En voiture, le moindre trajet pouvait devenir une épreuve. Nausées, sueurs, cette sensation de perdre pied alors qu'on est assis.

On m'a dit que c'était l'oreille interne, un déséquilibre vestibulaire, rien de grave. Mais je repense à cette scÚne dans la voiture avec Julien. Le Range Rover lancé sur un chemin de campagne, le pied au plancher, les enfants qui hurlent à l'arriÚre. La peur pure, celle qui noue l'estomac et déconnecte le cerveau du corps.

Et si mon "mal du voyage" n'Ă©tait pas un problĂšme d'oreille interne ? Et si c'Ă©tait une mĂ©moire corporelle ? Le corps qui se souvient d'un trajet en voiture oĂč la mort semblait possible, oĂč un homme adulte utilisait la vitesse comme une dĂ©monstration de pouvoir. Le corps qui, depuis, associe vĂ©hicule en mouvement Ă  danger.

Le trauma ne vit pas seulement dans la tĂȘte. Il s'installe dans les viscĂšres, dans l'estomac, dans les muscles qui se crispent Ă  chaque virage. Mon mal du voyage, c'est peut-ĂȘtre mon corps qui n'a jamais oubliĂ© cette route de campagne.

La boule noire

J'ai vu une vidĂ©o un jour. Une expĂ©rience sociale, un truc sur internet. Une personne marche dans la rue et se fait bousculer volontairement par un inconnu. Brutalement. Sans raison. La personne bousculĂ©e se relĂšve, sonnĂ©e. Et quelques minutes plus tard, elle bouscule quelqu'un d'autre. Qui lui-mĂȘme bousculera un troisiĂšme. Ainsi de suite. La violence circule comme une boule noire qu'on se passe de main en main, sans savoir d'oĂč elle vient, sans chercher Ă  savoir oĂč elle va.

C'est exactement ce qui se passe dans les familles. La boule noire d'Angelo, c'est son propre pĂšre. Celle de Julien, c'est son passĂ© qu'il n'a jamais regardĂ© en face. Celle de ma mĂšre, c'est le silence qu'elle a hĂ©ritĂ© d'une Ă©ducation oĂč l'on ne nomme pas les choses. Et nous, les enfants, on a reçu toutes ces boules en mĂȘme temps, sans filtre, sans mode d'emploi.

La question, c'est : est-ce qu'on la transmet ou est-ce qu'on l'absorbe ? Et si on l'absorbe, combien de temps avant qu'elle ne nous ronge de l'intĂ©rieur ? Mon thĂ©rapeute a dit un truc qui m'a marquĂ© : la durĂ©e de la thĂ©rapie est proportionnelle Ă  la durĂ©e de la souffrance. Vingt-cinq ans de violence, ça ne se dĂ©fait pas en six sĂ©ances. Ça se dĂ©fait peut-ĂȘtre en vingt-cinq ans de travail. Ou peut-ĂȘtre jamais entiĂšrement. Mais au moins, on choisit de ne plus la passer au suivant.

La vidĂ©o que j'ai vue montre exactement ça. Une personne reçoit un geste brutal, une remarque, une humiliation. Quelque chose de noir entre en elle. Et au lieu de l'absorber, elle la transmet. À la personne suivante. Qui la transmet Ă  son tour. La boule noire circule de main en main, de rue en rue, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Personne ne la garde, tout le monde la passe. C'est ce que je ressens Ă  chaque retour Ă  Paris. Des boules noires partout. Dans le mĂ©tro, dans les regards, dans l'impatience, dans la froideur. La ville entiĂšre fonctionne comme un circuit de transmission de la violence ordinaire.

Et puis il y a Abidjan. Ici, ce sont des boules jaunes. De la chaleur, des sourires, une main tendue, un rire gratuit. Pas parce que les Ivoiriens n'ont pas de problÚmes. Parce qu'ils ont choisi de ne pas transmettre la noirceur. La boule jaune, c'est un choix quotidien, un effort collectif. Et c'est pour ça que je suis resté aussi longtemps.

La sociĂ©tĂ© est plus fragile qu'avant, plus sensible. Internet a accĂ©lĂ©rĂ© le transfert des boules noires. On absorbe la violence des autres en scrollant, on rĂ©agit, on transmet. Le cercle s'agrandit. Mais cette sensibilitĂ© nouvelle, je ne la vois pas comme une faiblesse. Je la vois comme le dĂ©but d'une conscience collective que la boule noire doit s'arrĂȘter quelque part. Et si c'est chez moi qu'elle s'arrĂȘte, alors ce livre aura servi Ă  quelque chose.


Les addictions et les anesthésies

Mes addictions ont d'abord été des solutions efficaces. Elles m'ont gardé vivant. Elles ont ensuite demandé un impÎt trop lourd. Le jeu truqué ne donne rien gratuitement.

Le rythme : remplir l'agenda pour couvrir le bruit intérieur. Le regard : chercher les preuves publiques d'existence. Le risque : sentir le bord pour croire que je choisis. L'écran : scroller jusqu'à oublier la maison. Quatre jauges. Quatre faims. Quatre façons de ne pas se regarder en face.

Chaque dĂ©cennie a son anesthĂ©siant. À dix ans, les jeux vidĂ©o : un monde oĂč les rĂšgles ne changeaient pas, oĂč un ennemi restait un ennemi et un alliĂ© un alliĂ©. À vingt ans, les soirĂ©es, les filles, l'adrĂ©naline sociale. À trente ans, le business, les deals, l'IA, le surf.

En thérapie, j'ai fini par le dire clairement : le travail prend une place considérable, justement pour avoir moins à réfléchir. Ce n'est pas une phrase de feignant qui se plaint. C'est un survivant qui nomme son dernier refuge. Quand tu bosses quinze heures par jour, tu n'as pas le temps de sentir le fond. Et le fond, il revient chaque hiver.

Parce qu'il y a un pattern que j'ai mis vingt ans à voir : les dépressions reviennent toujours autour de l'hiver. Proches de mon anniversaire, le 2 février. Comme si le corps gardait en mémoire une saison entiÚre. L'hiver, c'est le froid, c'est plus de temps à la maison, c'est plus de Julien. J'ai longtemps cru qu'en partant au soleil, à l'étranger, ça suffirait. Mais ça me rattrape. L'hiver est en moi, pas dehors.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

Les anesthésies

On cherche tous des anesthésies à un moment. Un ami en thérapie m'a parlé de ses « cinq diamants », ces cinq choses qui l'aident à se sentir vivant. Quand il les avait, il tenait. Quand il en perdait un, il compensait avec les autres. Et quand il n'en avait plus aucun, il buvait.

Moi, mes anesthĂ©sies ont changĂ© de forme avec le temps. À dix ans, c'Ă©tait World of Warcraft. À vingt, c'Ă©tait les soirĂ©es et les filles. À trente, c'est le travail, les deals, le surf, l'IA. Chaque dĂ©cennie son produit, mais le mĂ©canisme est le mĂȘme : trouver quelque chose qui couvre le bruit intĂ©rieur assez longtemps pour croire que le silence est normal.

Ce qui est compliqué avec les addictions, c'est que la dépendance n'est pas seulement chimique. C'est aussi une réaction à dix-sept ans de vie. On ne peut pas enlever une addiction sans la remplacer par quelque chose, ou sans avoir travaillé le sous-jacent. C'est la théorie du changement appliquée aux habitudes : si tu retires une piÚce du puzzle sans en mettre une nouvelle, tu vois le trou.

La chance que j'ai eue, c'est d'avoir pris soin de moi et appris Ă  renouveler. L'Ă©criture, en particulier. Écrire, c'est une anesthĂ©sie qui soigne au lieu d'engourdir. Elle ne couvre pas le bruit. Elle le transforme en quelque chose d'audible.

La sobriété n'est pas l'austérité : c'est la maßtrise des sources. Repérer la montée, nommer l'envie, choisir un substitut. Pas faim, besoin d'oubli. Pas envie, besoin de preuve.

Le mécanisme de sabotage

Mon thĂ©rapeute a posĂ© le mot un mardi aprĂšs-midi, entre deux silences : « mĂ©canisme de sabotage, moyen terme ». J'ai hochĂ© la tĂȘte comme si je comprenais. J'ai compris trois mois plus tard, en ruinant un contrat qui aurait pu tout changer.

Ça marche comme ça. Le business avance, les clients signent, l'argent rentre, et quelque chose en moi commence Ă  paniquer. Pas la peur de l'Ă©chec. La peur que ça marche. Alors je fais un truc impulsif. Je claque une porte, j'envoie un message que je ne devrais pas, je prends une dĂ©cision Ă  deux heures du matin qui dĂ©fait en une nuit ce que j'ai construit en six mois. Le couple avance, GaĂ«lle se rapproche, on parle d'avenir, et je me referme. Comme une huĂźtre qu'on force et qui se bloque plus fort.

Le sabotage, c'est une fidélité. Une fidélité inconsciente à l'enfant qui ne méritait pas que ça aille bien. Si ça allait bien, ça voulait dire que Julien avait raison. Que les coups servaient à quelque chose. Que le systÚme marchait. L'enfant en moi préfÚre tout casser plutÎt que de donner raison au bourreau.

Alors je dĂ©truis Ă  moyen terme. Jamais tout de suite, jamais trop tard. Juste au moment oĂč la joie devient crĂ©dible. Juste au moment oĂč on pourrait croire que j'ai le droit d'ĂȘtre heureux.


Les jauges, le manque et le vide

Mon thĂ©rapeute a dit : « De quoi remplir les jauges. Qui procure du plaisir. » Et j'ai vu le jeu vidĂ©o. LittĂ©ralement. Des barres de couleur en haut de l'Ă©cran, comme dans un RPG, sauf que l'Ă©cran c'est ma tĂȘte et que les barres ne montent jamais assez.

La jauge de validation : quelqu'un me regarde, me reconnaßt, me dit que j'existe. La jauge de sexualité : un corps contre le mien, la preuve physique que je suis désiré, donc réel. La jauge de performance : un contrat signé, un chiffre, un résultat, quelque chose de concret qui ne peut pas mentir. Trois barres, trois faims, trois urgences qui tournent en permanence.

Quand une baisse, je panique. Je remplis n'importe comment. N'importe qui, n'importe quoi, pourvu que la barre remonte. Un match Tinder à trois heures du matin pour la jauge de désir. Un deal signé à la va-vite pour la jauge de performance. Un message envoyé à un ami que je n'ai pas vu depuis deux ans pour la jauge de validation. Des gestes qui ne nourrissent rien mais qui font clignoter le compteur.

Le vrai problĂšme, c'est que toutes les jauges se vident en mĂȘme temps quand je suis seul avec moi-mĂȘme. Le silence les draine. L'immobilitĂ© les aspire. Et le petit garçon qui n'a jamais eu assez de rien regarde les barres descendre en se disant que cette fois, c'est la fin de la partie.

Le manque et l'abondance

Le manque et l'abondance sont les deux faces de la mĂȘme monnaie. J'ai toujours essayĂ© d'Ă©quilibrer, de compenser dans une tentative de justice. Comme si cette valeur de justice Ă©tait la seule boussole fiable dans un monde oĂč tout le reste mentait.

Les personnes qui manquent d'estime compensent. C'est un mécanisme. On se renforce physiquement par haine de la faiblesse. On grossit pour occuper plus d'espace quand on se sent invisible. On maigrit pour montrer que quelque chose ne va pas. Le corps parle avant les mots, toujours. Les thérapeutes qui analysent au premier regard, je les comprends mieux maintenant. Le physique est un journal intime ouvert.

Et l'abondance, quand elle arrive, fait peur. Parce que si tu as grandi dans le manque, l'abondance ressemble Ă  une erreur. Un bug dans le systĂšme. Et le rĂ©flexe, c'est de la saboter avant qu'elle disparaisse d'elle-mĂȘme. Mieux vaut perdre par choix que par surprise. Au moins, comme ça, c'est toi qui dĂ©cides.

Le vide

Il y a plein de sujets auxquels je peux penser concernant le vide et la solitude. Le vide, c'est ce qui reste quand toutes les jauges sont à zéro et que tu n'as plus l'énergie de les remplir. C'est le silence sans le choix du silence. C'est l'immobilité quand tout en toi hurle de bouger.

Le vide permet d'affronter des dĂ©mons. C'est sa seule vertu. Mais la facilitĂ©, la difficultĂ© aussi, c'est de se retrouver face Ă  lui et de ne pas savoir quoi en faire. Face au vide, on a tous nos bĂ©quilles. Le sport, la famille, le travail, la religion, le couple, les amis. Autant de maniĂšres de ne pas rester seul avec soi-mĂȘme. Pas forcĂ©ment de la fuite. Parfois juste de la survie.

Je repensais à cette chanson. « N'ai jamais su me réparer, moi. » Et la phrase d'aprÚs vient compléter en disant que c'est grùce au couple que la réparation commence. Que l'autre te laisse te réparer. Pas qu'il te répare, attention. Qu'il te laisse le faire, en étant là. C'est une nuance qui a changé ma façon de voir Gaëlle. Elle n'est pas mon infirmiÚre. Elle est la piÚce assez calme pour que je puisse enfin entendre ce qui casse en moi.

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ma plus belle dĂ©couverte, ça a Ă©tĂ© de toujours vouloir ĂȘtre plus vieux. D'envier la sagesse des anciens au lieu de la jeunesse des autres. Dans la vieillesse, il y a plus de sagesse. Et dans ma jeunesse, j'ai eu cette envie de cĂ©lĂ©brer, de fĂȘter, de dilapider tout ce qu'on pouvait extĂ©rioriser. Mais aujourd'hui, je sens que je vais ĂȘtre de plus en plus limitĂ© par rapport Ă  ce que je veux faire physiquement. Et ce n'est pas forcĂ©ment nĂ©gatif. Parce que je vais le remplacer par autre chose. Une autre profondeur.


La machine Ă  action

Je suis un peu TDA. C'est ce que je me dis. Déficit d'attention, pensée qui saute, incapacité à rester sur un sujet plus de dix minutes. Mais ce n'est pas tout à fait ça.

La vĂ©ritĂ©, c'est que je suis une machine Ă  action. Je remplis. Tout le temps. Ma tĂȘte ne supporte pas le silence. Alors je mets des choses dedans. N'importe quoi, pourvu que ça occupe l'espace. Une partie d'Ă©checs. Une to-do. Un Ă©pisode. Du porno. Un deal Ă  closer. Un message Ă  envoyer. La nature du remplissage change, la fonction reste la mĂȘme : ne pas penser.

Quand je me mets sur une partie d'Ă©checs, c'est facile. Le cerveau se concentre, il calcule, il anticipe. C'est propre. Quand je me mets sur vingt filles ou du porno ou que je repense Ă  mes anciennes histoires, c'est ça qui va me remplir la tĂȘte. Et quand je me mets sur ma to-do, c'est le travail qui prend toute la place.

En fonction de ce qui remplit, ça me construit ou ça me plombe. Mais le mĂ©canisme est le mĂȘme : remplir pour ne pas tomber dans le vide. Le vide, c'est le moment oĂč les pensĂ©es reviennent seules, non filtrĂ©es, non choisies. Et ces pensĂ©es-lĂ , elles ne sont jamais lĂ©gĂšres.

La difficultĂ© rĂ©cente, c'est que dans ma to-do, il y a des choses du livre Ă  Ă©crire. Et Ă©crire le livre, c'est l'inverse du remplissage. C'est creuser. C'est rouvrir. Alors la machine Ă  action se retrouve en conflit avec elle-mĂȘme : elle veut avancer pour ne pas penser, mais avancer sur ce projet-lĂ , c'est penser.

Et en fonction du degrĂ© des actions, positif ou nĂ©gatif, ça va me plomber. Les actions qui stimulent et donnent de l'Ă©nergie, ça tient. Les actions qui Ă©puisent mais que je fais quand mĂȘme, ça coule. Je suis un peu machine Ă  action, et la machine ne sait pas s'arrĂȘter. Parce que s'arrĂȘter, c'est laisser le silence entrer. Et le silence, pour un enfant qui a grandi dans le bruit des cris, c'est le plus dangereux des sons.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

Les bruits de bouche

Un soir, à table, un type faisait du bruit en mangeant. Des bruits de mùchoire, de lÚvres, de bouche ouverte. Et quelque chose en moi s'est verrouillé. Une irritation violente, presque physique, disproportionnée. Le genre de réaction que les gens attribuent à la misophonie, comme si c'était un caprice de sensible.

Et puis j'ai compris. C'était Julien.

Julien mangeait comme ça. Avant ma mÚre, il n'avait aucune maniÚre. Aucune. C'est elle qui lui a tout appris. Les couverts, le ton, la tenue à table, le minimum de ce qu'on appelle la civilité. Il était brut. Pas brut comme un diamant, brut comme un homme qui n'a jamais considéré que les gens autour de lui méritaient un effort. Ma mÚre a poli la surface. Elle a habillé la violence de bonnes maniÚres. Elle a civilisé la forme sans toucher au fond.

Alors quand j'entends des bruits de bouche, ce n'est pas un son qui me dĂ©range. C'est un souvenir. Le souvenir d'un homme assis en bout de table, la bouche pleine, qui mĂąchait fort et parlait plus fort encore. Qui prenait l'espace sonore comme il prenait tout le reste : sans demander, sans se soucier, sans mĂȘme rĂ©aliser que les autres existaient.

Les triggers sensoriels, c'est ça. Des bombes Ă  retardement plantĂ©es dans les cinq sens par des gens qui ne savent mĂȘme pas qu'ils les ont posĂ©es. Un bruit de bouche, et tu as sept ans Ă  nouveau, figĂ© devant une assiette que tu n'oses pas repousser.

Et les matins aussi. Le petit-dĂ©jeuner. Mes frĂšres et soeurs avec leurs bols de cĂ©rĂ©ales, le lait qui glougloute quand on boit au bol, ce bruit de bouche et de liquide, glou glou glou. Ça m'Ă©tait devenu insupportable. Le matin, j'Ă©tais dĂ©jĂ  KO de la nuit, et ces bruits de bouche au-dessus des corn flakes, ça me ramenait Ă  Julien, Ă  sa maniĂšre de tout prendre, y compris l'espace sonore du petit-dĂ©jeuner. Je pense que c'est pour ça que j'ai arrĂȘtĂ© de prendre le petit-dĂ©jeuner. Pas par rĂ©gime, pas par oubli. Par dĂ©goĂ»t sensoriel. Le bruit des autres qui mangent Ă©tait devenu le bruit de quelqu'un qui m'avait fait manger de force.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

Dormir avec des écouteurs

En 2023, Jordan dort encore avec des écouteurs. Il a trente ans. Un appartement, un métier, une vie d'adulte. Et la nuit, il met ses AirPods, lance un podcast ou du bruit blanc, et s'endort comme ça. Un grand qui dort encore comme l'enfant qui avait besoin de couvrir les bruits de la maison.

Je ne lui ai rien dit quand il me l'a raconté. Je n'ai pas eu besoin. J'ai reconnu le geste. Les écouteurs sont des murs qu'on porte sur soi. Des murs portables, discrets, invisibles. Personne ne sait que tu te protÚges. Personne ne voit la forteresse.

Moi, c'Ă©tait dormir Ă  cĂŽtĂ© du lit. Pas dedans. Par terre, ou au bord, les pieds dĂ©jĂ  posĂ©s sur le sol, prĂȘt Ă  partir. Pas un choix conscient. Un rĂ©flexe. Le corps qui anticipe ce que la tĂȘte refuse de penser : il faut pouvoir fuir vite. Il faut toujours une sortie.

On croit que les traumatismes d'enfance laissent des cicatrices visibles. Des bras marquĂ©s, des dossiers mĂ©dicaux, des signalements. Mais la plupart du temps, ça ressemble Ă  ça. Un homme de trente ans qui dort avec des Ă©couteurs. Un autre qui ne s'allonge jamais complĂštement. Des dĂ©tails que personne ne remarque, sauf ceux qui ont la mĂȘme histoire.


La mĂ©moire floue et la confusion des rĂȘves

La mémoire n'est pas un disque dur, c'est un animal timide. Elle se montre quand elle se sent en sécurité.

Des bribes reviennent : une injonction, une gifle ; un préfet, une facture ; une société de sécurité qui veut coller son nom sur la mienne.

"Il était fou il a voulu imposer sa société de sécurité et j'ai dit trÚs calmement devant le préfet, il est hors de question que je travaille avec une société qui met son nom sur une entreprise qui ne lui appartient pas..."

Je garde ces phrases comme piĂšces au dossier intĂ©rieur. Pas pour juger, pour m'autoriser. Écrire mon vĂ©cu sans prĂ©tendre au verdict. Distinguer le sensoriel de l'interprĂ©tation. Accepter les zones grises : l'important est de me rĂ©-accorder la parole.

La confusion des rĂȘves

Ariane Nakam. La mĂšre d'un ami, Harold Nakam. Vicky Nakam, qui habitait dans notre rue, avec qui on Ă©tait en cours, ma soeur et moi. Je me rappelle avoir dit un autre Ă©lĂ©ment qui aurait pu ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un symptĂŽme ou un signal d'alarme : je confondais les rĂȘves et la rĂ©alitĂ©.

Quand la rĂ©alitĂ© est trop dure Ă  vivre, tu te retrouves dans un tourbillon entre le cauchemar et le rĂȘve, dissociĂ© entre les deux, et tu essaies de faire la part des choses. De te sentir mieux dans un des deux mondes. Le rĂȘve devient un refuge, la rĂ©alitĂ© une menace, et la frontiĂšre entre les deux s'amincit au point que tu ne sais plus lequel te protĂšge et lequel t'attaque.

Je crois Ă©normĂ©ment Ă  Jung et Ă  l'interprĂ©tation des rĂȘves. Je n'ai jamais assez creusĂ© lĂ -dessus. Mais je pense que mes rĂȘves en diraient long sur mon sommeil, sur ce qui reste Ă  faire, sur les portes que ma conscience refuse d'ouvrir le jour et que mon inconscient dĂ©fonce la nuit.

C'est un symptĂŽme qu'on ne recense pas. On parle des insomnies, des cauchemars, des terreurs nocturnes. On ne parle pas de l'enfant qui se rĂ©veille en ne sachant plus si ce qu'il a vĂ©cu la veille Ă©tait rĂ©el ou rĂȘvĂ©. Et qui, parfois, prĂ©fĂ©rait que ce soit le rĂȘve.


Le besoin d'attention et de reconnaissance

Je n'ai pas cherché l'attention par vanité. Je cherchais une attache. Quand l'attache de base est instable, on reconstruit dehors, plus grand, plus lumineux.

Longtemps j'ai été "aimé" pour ce que je faisais : projets, deals, énergie. Quand je ne produisais pas, je me croyais disponible à l'abandon. Alors j'ai mis en scÚne des preuves : événements, réseaux, performances.

Aujourd'hui, je cherche une attention qui tient quand je ne fais rien. Ça commence par moi : tenir pour moi-mĂȘme.

Le besoin de reconnaissance

Quand tu es un enfant battu et que personne ne reconnaßt ce que tu subis, tu développes un trou béant. Pas un manque d'amour, un manque de validation. Tu cherches désespérément quelqu'un qui dise : "je vois ce qui t'arrive, ce n'est pas normal, ce n'est pas de ta faute."

Personne ne l'a dit.

Les adultes autour savaient, ou devinaient, ou choisissaient de ne pas voir. La loi du salon, la version officielle, la paix familiale au prix du silence de l'enfant.

Alors tu grandis avec ce vide. Et tu le remplis comme tu peux : par la performance, par le charme, par les projets, par l'hyperactivité. Chaque succÚs est une tentative de dire : "Regardez-moi. Voyez que j'existe. Que ce que je vis est réel."

Mon besoin d'attention, que j'ai longtemps pris pour de la vanité ou de l'insécurité, c'est en réalité un cri d'enfant qui n'a jamais été entendu. Et tant que cette reconnaissance n'est pas donnée, rétroactivement, par la parole, par l'écriture, par la justice, le trou reste ouvert.

Ce livre est une forme de reconnaissance. Pas celle que j'attends des autres, celle que je me donne Ă  moi-mĂȘme.

Ma plus grosse frustration, si je devais la nommer, ce serait celle-ci : ne pas avoir Ă©tĂ© compris. Pas ne pas avoir Ă©tĂ© aimĂ©, pas ne pas avoir Ă©tĂ© protĂ©gĂ©. Compris. Quelqu'un qui regarde au-delĂ  du sourire et qui dit : je vois ce qu'il y a derriĂšre. Ce n'est pas un reproche que je fais aux gens autour de moi. C'est un constat sur la mĂ©canique du masque. Le camĂ©lĂ©on est trop bon. Il fait trop bien son travail. Il empĂȘche les gens de voir ce qu'il cache. Et aprĂšs, il leur en veut de ne pas avoir vu.

Le paradoxe de ma vie tient en deux phrases. Je me sens capable de tout. Et en mĂȘme temps : je comprends les autres, mais moi-mĂȘme, je ne sais pas. Je peux lire une piĂšce en deux secondes, analyser un marchĂ©, dĂ©crypter une personnalitĂ©. Mais quand il s'agit de me retourner vers moi et de demander : qu'est-ce que tu veux, toi ? Le silence est assourdissant. Toute l'Ă©nergie que j'ai passĂ©e Ă  comprendre les autres, Ă  anticiper leurs rĂ©actions, Ă  m'adapter Ă  leurs attentes, c'est de l'Ă©nergie que je n'ai pas investie en moi. L'hypervigilance te rend excellent avec les autres et catastrophique avec toi-mĂȘme.


L'intégrité bafouée

Marion m'a dit un mot qui a ouvert un gouffre. Intégrité.

« Votre intégrité a été grandement bafouée. Ce qui donne la possibilité aux individus de prendre des décisions liées à leurs désirs, c'est l'intégrité. Considérer que son existence est légitime, c'est le principe d'intégrité. »

Je ne sais pas identifier mes besoins. J'y renonce Ă  l'avance, au bĂ©nĂ©fice de l'autre, donc Ă  mon dĂ©triment. Pas par gĂ©nĂ©rositĂ©. Par programmation. J'ai intĂ©grĂ© que je n'existais qu'Ă  partir du moment oĂč ça rĂ©pondait aux besoins de l'autre. L'enfant utile. Le garçon joyeux. Le fils qui ne pose pas de problĂšmes. L'ami disponible. Le fiancĂ© arrangeant.

DÚs qu'il est question de penser mon besoin, j'y renonce. Pas parce que je ne le veux pas. Parce que la machine s'enclenche toute seule : d'abord les conséquences, ensuite le besoin. D'abord ce que l'autre va ressentir, ensuite ce que moi je ressens. D'abord la peur de la réaction, ensuite le désir.

Mon pĂšre, par exemple. Mon besoin premier, c'est de lui parler. De ce que j'ai vĂ©cu, de ce que je deviens, de ce livre. Mais quand j'en parle, je commence par les consĂ©quences : « Et s'il rĂ©agit mal ? Et si ça le dĂ©truit ? Et si ça change notre relation ? » Les thĂ©rapeutes m'ont arrĂȘtĂ© : « Vous parlez d'abord des consĂ©quences, pas de votre besoin premier. »

L'exercice qu'elles m'ont donné est simple en apparence et vertigineux en pratique : identifier mes besoins par personne. MÚre, pÚre, frÚre, soeur, fiancée, amis. Les nommer. Ne pas y renoncer. Ne pas penser aux conséquences d'abord. Identifier, légitimer, puis trouver des stratégies pour obtenir une réponse adaptée.

Mon thérapeute individuel a nommé ça autrement : la blessure narcissique. Pas le narcissisme au sens commun, pas l'ego démesuré. La blessure originelle qui dit : je ne suis pas une bonne personne. Quand la maltraitance est multiple, physique et psychologique, elle finit par transformer la victime en coupable. L'enfant se dit : si on me frappe, c'est que je le mérite. Si on m'humilie, c'est que je suis humiliable. Et cette conviction s'enracine si profondément qu'elle survit à l'enfance, à l'adolescence, à la vingtaine, et qu'elle continue de saboter chaque tentative de bonheur.

« La violence physique donne des bleus au corps. La violence psychologique donne des bleus à l'estime de soi. Regardez combien de bleus vous avez eu. »

Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026. Thérapie individuelle avec Sébastien.

Le pĂšre absent

On parle beaucoup de Julien dans ce livre. On ne parle presque pas d'Angelo, mon pĂšre biologique. Et ce silence-lĂ  aussi est une forme de violence, plus douce, plus diffuse, mais tout aussi structurante.

Angelo est juif tunisien. Il a quittĂ© l'Ă©cole Ă  douze ou treize ans. Pas par choix, par circonstance. Il n'a jamais rattrapĂ© ce manque. La sociabilitĂ© est devenue son diplĂŽme. Il connaĂźt tout le monde, parle Ă  tout le monde, fait rire tout le monde. Mais derriĂšre cette facilitĂ© sociale, il y a un homme qui est seul. ProfondĂ©ment seul. Le poker, les amis, les soirĂ©es, c'Ă©tait du remplissage. Le mĂȘme mĂ©canisme que mes jauges Ă  moi, sauf que lui n'a jamais eu les mots pour le nommer.

Difficile de capter l'amour du pĂšre. Le sien venait par Ă©clats, par chariade, par moments de sĂ©duction qui ressemblaient Ă  de la tendresse mais qui s'Ă©vaporaient aussitĂŽt. Comme un soleil qui apparaĂźt entre deux nuages et disparaĂźt avant que tu aies eu le temps de te rĂ©chauffer. L'amour de ma mĂšre, lui, il fallait le mĂ©riter. Conditionnel. Les deux figures parentales posaient la mĂȘme Ă©quation impossible : recevoir de l'amour facilement, ça n'existait pas.

Il me reprochait des choses d'enfant. De ne pas manger. De ne pas faire de bisous. D'avoir des boutons. Des reproches tellement décalés par rapport à ce que je vivais vraiment qu'ils en devenaient absurdes. Comme si l'enjeu de mon existence se résumait à finir mon assiette et embrasser les gens. Pendant que Julien me frappait dans la cuisine, mon pÚre me reprochait de ne pas sourire assez à table.

Le dĂ©ni Ă©tait sa stratĂ©gie. Ça l'arrangeait de ne pas savoir. Pas savoir, c'est ne pas avoir Ă  agir. Et quand il a fini par savoir, quand la vĂ©ritĂ© est devenue impossible Ă  Ă©viter, sa rĂ©action a Ă©tĂ© disproportionnĂ©e et vide. « Je vais le tuer. » La phrase est sortie, brute, violente, pleine de testostĂ©rone rĂ©trospective. Mais il n'a rien fait. Pas un appel, pas un geste, pas une plainte. La menace s'est Ă©teinte comme un pĂ©tard mouillĂ©. Et nous, on est restĂ©s exactement lĂ  oĂč on Ă©tait.

Mon pÚre voulait une « Barbie ». C'est ce qu'il a dit un jour, à propos de pourquoi il avait épousé ma mÚre. Le mariage a été rapide, irréfléchi. Ma mÚre dit qu'elle s'est développée aprÚs, qu'elle est devenue quelqu'un d'autre que la femme qu'il avait choisie. Lui, il n'a jamais su quoi faire de cette évolution. Il voulait une vitrine, il a eu une femme qui pense.

En thérapie, Sébastien m'a montré que j'avais compensé le pÚre dans ma relation de couple. Gaëlle devenait à la fois la partenaire et le sol stable que je n'avais jamais eu. Je lui demandais sans le savoir de remplir deux rÎles : l'amoureuse et le parent. C'est injuste pour elle. C'est injuste pour moi. Et c'est exactement le type de cùblage invisible que l'enfance abßmée installe en toi sans que tu le voies.

Il n'est pas expressif. Il ne dit pas « je t'aime ». Pas parce qu'il ne le pense pas, mais parce qu'il ne sait pas. Personne ne lui a appris. Son propre pÚre, le cordonnier de Tunis, ne le disait pas non plus. Encore la boule noire. Encore le cycle. Un homme qui ne sait pas dire « je t'aime » fabrique un fils qui ne sait pas le recevoir.

Ce que j'ai hérité de lui : la sociabilité, la facilité avec les gens, un cÎté pas sérieux qui me sauve dans les moments trop lourds. De ma mÚre : l'organisation, la rigueur, la capacité à structurer le chaos. De Julien, malgré moi : le réflexe de fuite. La peur qui se déguise en mouvement.

Se dĂ©tacher de papa, c'est le processus que je n'ai pas encore terminĂ©. Non pas le couper de ma vie, mais arrĂȘter d'espĂ©rer qu'il devienne ce qu'il n'a jamais Ă©tĂ©. Et cesser de chercher chez les autres ce qu'il ne m'a pas donnĂ©.

En thérapie familiale, il a lùché quelque chose. D'un coup, comme une pulsion, à 75 ans. Des choses de son propre passé, de sa propre enfance, qu'il n'avait jamais dites. Et je me suis dit : il lui faudrait 75 années de thérapie pour rattraper 75 ans de silence. On peut trÚs bien vivre sans se connaßtre. On peut vivre et se réveiller à 75 ans de quelque chose qu'on a tellement normalisé que ça nous paraissait inexistant. Mais ça crée forcément des dommages collatéraux. Nous étions ses dommages collatéraux.

Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.


Le corps et la tendresse

Il y a quelque chose que je n'ai encore dit à personne avec cette clarté.

J'ai du mal à cùliner ma fiancée.

Pas parce que je ne l'aime pas. Je l'aime profondĂ©ment. Mais quelque chose se bloque dans mon corps quand il s'agit de tendresse physique spontanĂ©e. Prendre dans les bras, caresser, se coller, ces gestes qui devraient ĂȘtre naturels me demandent un effort conscient.

Et j'ai compris pourquoi.

Quand tu grandis en voyant un homme traiter ta mĂšre avec mĂ©pris, avec froideur, avec violence, tu intĂ©riorises un modĂšle. Pas un modĂšle que tu choisis, un modĂšle qui s'imprime. Le contact physique dans ma maison d'enfance n'Ă©tait pas synonyme de douceur. Il Ă©tait synonyme de danger. Les mains servaient Ă  frapper, pas Ă  caresser. Les bras serraient trop fort ou pas du tout. Quand je pleurais, il venait me souffler un coup de pression brutal pour que j'arrĂȘte. Ça a commencĂ© vers mes cinq ans, et ça n'a presque jamais cessĂ©. Il fallait sourire, faire semblant. Toujours. Alors le rĂ©flexe de tendresse s'est inversĂ© : recevoir un geste doux dĂ©clenchait l'alerte au lieu du rĂ©confort.

Les bisous aussi. Dans cette maison, les bisous étaient sales, forcés, entourés de pudeur et de malaise. Pas le genre de bisous qu'on dépose avec légÚreté. Le genre qu'on subit comme un rituel social obligatoire, donné par des bouches qui venaient de crier.

Alors le corps apprend Ă  se mĂ©fier de la proximitĂ©. MĂȘme quand la personne en face est la plus douce du monde, mĂȘme quand il n'y a aucun danger, le rĂ©flexe est lĂ  : garder une distance. Parce que la derniĂšre fois qu'un homme Ă©tait proche d'une femme dans ta maison, ça ne finissait pas bien.

Gaëlle mérite un homme qui la prend dans ses bras sans réfléchir. Et je travaille chaque jour pour devenir cet homme. Pas en forçant, mais en défaisant les cùblages anciens. En remplaçant la mémoire de la violence par de nouveaux souvenirs, doux, sûrs, choisis.

C'est lent. Mais c'est le travail le plus important que je fais.

Notre thérapeute de couple a formulé ça mieux que moi :

« Un couple peut servir Ă  savoir si on est bien avec la personne, et si la personne on peut ĂȘtre avec elle pour aller creuser ce qui est en nous, c'est-Ă -dire le petit enfant. C'est rĂ©parer ses blessures infantiles et nourrir l'enfance. »

Gaëlle n'est pas ma béquille. Elle est le sol assez stable pour que je puisse creuser sans m'effondrer. J'ai besoin de quelqu'un de familier pour y aller. Quelqu'un qui ne s'enfuit pas quand la pelle touche quelque chose de dur.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.


La tortue, la danse du couple, ĂȘtre moi ou en relation

Ma thérapeute de couple m'a donné une image : dans un couple, il y a souvent une tortue et un orage. L'orage avance, fait du bruit, occupe l'espace. La tortue se rétracte, disparaßt dans sa carapace, attend que ça passe.

Je suis cette tortue. Mais socialement, je n'ai jamais été introverti. TrÚs extraverti, trÚs productif, trÚs présent. Mais dans le fond, au fond du fond, je suis assez introverti. Et quand il y a des caractÚres plus forts que moi, je m'écrase. Je rentre dans la carapace. Je fais semblant que ça ne m'atteint pas.

Plusieurs masques, plusieurs visages. La tortue extravertie, c'est peut-ĂȘtre la version la plus aboutie du CamĂ©lĂ©on. Pas un lĂ©zard qui change de couleur pour tromper. Un animal blindĂ© qui fait croire qu'il est sorti de sa coquille alors qu'il n'en est jamais vraiment sorti.

La tortue fissurée

La danse du couple

En thĂ©rapie de couple avec Florence, j'ai compris quelque chose que je n'avais pas les mots pour dire. Dans un couple, il y a une danse. Pas une danse jolie, pas une chorĂ©graphie. Une danse de survie. L'un avance, l'autre recule. L'un ouvre, l'autre ferme. Et la question, c'est : qui s'arrĂȘte en premier ?

Florence utilise l'analyse transactionnelle. Enfant, adulte, parent. Trois états qui cohabitent en chacun de nous. Quand l'enfant dominant prend le dessus, je ne sais plus quoi lui dire. Quand c'est l'adulte, on se parle. Quand c'est le parent, je m'écrase. Et dans un couple, on alterne sans cesse entre ces trois états, sans carte, sans mode d'emploi.

Il y a un concept qui m'a frappé. Crier famine. Des besoins qui ne sont pas nourris. On vit ensemble, on dort ensemble, on fait des projets ensemble, et pourtant quelque chose de fondamental reste affamé. Pas le corps. L'enfant à l'intérieur. Celui qui n'a jamais reçu assez et qui ne sait pas demander, parce que demander, c'était s'exposer à la déception.

Et puis il y a le doute. L'éternel doute. On dit : « S'il y a un doute, il n'y a pas de doute. » La phrase est belle, tranchante, rassurante pour ceux qui n'ont pas grandi dans le doute permanent. Mais moi, je doute de tout. C'est seulement quand ça ne va pas que je pense comme ça. Quand je suis bien, je ne doute pas. Quand je suis en bas, le doute revient comme un hiver intérieur, cyclique, inévitable.

GaĂ«lle a l'air d'ĂȘtre une quipeuse, comme on dit. Elle veut que ça marche. Elle ira pas voir ailleurs. Et moi, dans le fond, ça ne me dĂ©rangerait pas, parce que je suis un peu libertin, je pense. Cette honnĂȘtetĂ©-lĂ  est dure Ă  Ă©crire. Dure Ă  assumer. Mais un livre qui ne dit pas ça ne dit rien.

Il y a un film sur les attentats de Paris. Un couple qui divorce parce que lui est trop marquĂ© par ce qu'il a vĂ©cu. Il se rapproche d'une fille qui a vĂ©cu le mĂȘme trauma. Et je me reconnais dans cette mĂ©canique. La comprĂ©hension qui ne passe pas par les mots mais par le vĂ©cu commun. Le besoin de quelqu'un qui sait, pas quelqu'un Ă  qui tu dois expliquer.

Nietzsche disait que ce ne sont pas les doutes qui rendent fou. Moi je pense que c'est l'absence d'accueil. Quand tu exprimes un doute et que personne ne l'accueille, que personne ne dit « je vois ce que tu traverses », le doute se multiplie. Il se nourrit du silence. Et tu finis par douter de tout, y compris de ta capacité à aimer.

Moi, je vais faire ma demande. Rapidement, en fait. Impulsivement. Parce que c'est comme ça que je fonctionne. Et puis je verrai. J'aurais peut-ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© ne pas la faire, pour avoir vraiment rĂ©flĂ©chi. Mais dans le fond, j'ai envie que ça se passe bien avec elle. Si ça doit bien se passer, je ne sais pas. Mais je ne peux pas rester dans l'attente indĂ©finie. L'attente, pour moi, c'est la posture de victime. Et j'en sors.

Notes de séance, thérapie de couple avec Florence Beauyen, mars 2026.

Être moi ou ĂȘtre en relation

C'est la question que la thĂ©rapie de couple a posĂ©e sur la table, nue, sans dĂ©coration : est-ce que tu peux ĂȘtre toi ET ĂȘtre en relation ? Ou est-ce que l'un annule l'autre ?

Longtemps, j'ai cru que faire couple, c'était se confondre. Devenir un « nous » au prix du « je ». Mais ce n'est pas faire couple. C'est reproduire l'emprise. Se rencontrer sans se confondre, c'est la phrase de Florence, notre thérapeute de couple. Elle résume tout.

Je me dissociais. Je pouvais ĂȘtre contre ce que je disais. Plusieurs rĂŽles nĂ©gatifs cohabitaient : le gentil qui dit oui pour Ă©viter le conflit, le distant qui fuit dans le travail, le critique qui reproche Ă  l'autre ce qu'il se reproche Ă  lui-mĂȘme. Chacun de ces rĂŽles venait directement de ce que j'avais observĂ© enfant. La soumission de ma mĂšre. L'autoritĂ© de Julien. La distance d'Angelo.

GaĂ«lle m'a appris qu'on pouvait ĂȘtre honnĂȘte sans ĂȘtre transparent. Nuance cruciale que les thĂ©rapeutes familiales m'ont confirmĂ©e : on n'a pas besoin de tout dire pour ĂȘtre vrai. On a besoin de ne rien cacher d'essentiel. La diffĂ©rence entre authenticitĂ© et transparence, c'est la diffĂ©rence entre vivre ensemble et se dĂ©vorer ensemble.

Et dire « je t'aime ». Trois mots. Ça ne sort pas. Pas naturellement. Mon pĂšre ne le disait pas, sa mĂšre ne le disait pas, son pĂšre ne le disait pas. On hĂ©rite du silence affectif comme on hĂ©rite de la couleur des yeux. Sauf que les yeux, on ne peut pas les changer. Le silence, on peut le briser. Mais il faut d'abord le reconnaĂźtre.

Le dernier enfant

Il y a une théorie que je n'ai jamais formulée clairement mais que je porte depuis longtemps. Le dernier enfant d'une famille qui divorce. Celui qui arrive quand le couple est déjà fissuré, quand les murs tiennent encore mais que les fondations ont lùché.

Le dernier enfant, c'est celui qui naĂźt dans la zone grise. Pas dans l'amour du dĂ©but, pas dans la rupture franche de la fin. Dans cet entre-deux oĂč les parents sont encore ensemble mais plus vraiment, oĂč le corps est lĂ  mais la tĂȘte est partie, oĂč on fait un enfant peut-ĂȘtre pour sauver quelque chose qui est dĂ©jĂ  perdu.

Et cet enfant-là, qu'est-ce qu'il ressent ? Un sentiment de rejet. Ou de ne pas avoir été désiré. Pas consciemment, pas cruellement. Mais structurellement. Comme si sa place dans la famille n'avait jamais été tout à fait certaine. Comme si les autres étaient arrivés quand la maison était encore debout, et que lui, il a débarqué quand les murs tremblaient.

Je ne sais pas si c'est mon cas. Mais cette thĂ©orie me parle. Elle rĂ©sonne avec cette impression que j'ai toujours eue de devoir justifier ma prĂ©sence. De devoir prouver que je mĂ©rite d'ĂȘtre lĂ . Les aĂźnĂ©s ont leur lĂ©gitimitĂ© d'anciennetĂ©. Le dernier a quoi ? La chance d'ĂȘtre arrivĂ© ? Ou le malheur d'ĂȘtre arrivĂ© trop tard ?

Notes de séance, thérapie de couple avec Florence Beauyen, mars 2026.

Le théorÚme

J'ai toujours aimé les maths. Pas pour les formules, pas pour les notes. Pour la vérité. Un théorÚme, c'est quelque chose qui ne ment pas. Pythagore ne change pas d'avis selon son humeur. Le carré de l'hypoténuse est ce qu'il est, point. Pas de version officielle, pas de loi du salon, pas de « tu l'as provoqué ». Juste des faits.

Gamin, je m'Ă©tais dit que j'essaierais d'ĂȘtre connu pour un thĂ©orĂšme. Trouver quelque chose de pur, de direct, de dĂ©finitif. Quelque chose qui porte mon nom et qui soit vrai pour toujours. Le thĂ©orĂšme de Besnainou. Un rĂȘve d'enfant qui cherchait dĂ©sespĂ©rĂ©ment un espace de certitude dans un monde de mensonges.

Au final, ça n'a pas Ă©tĂ© un thĂ©orĂšme. Ça a Ă©tĂ© des thĂ©ories. Des corrĂ©lations. Des connexions entre le trauma et les comportements, entre l'enfance et l'adulte, entre la violence et les sĂ©quelles. Ce livre est peut-ĂȘtre mon thĂ©orĂšme. Pas une Ă©quation. Un rĂ©cit. Pas une preuve mathĂ©matique. Une preuve humaine.

Les maths montent pas et c'est direct. L'Ă©criture monte, descend, bifurque, se perd. Mais les deux cherchent la mĂȘme chose : la vĂ©ritĂ©. La seule diffĂ©rence, c'est que les maths la trouvent dans l'abstraction et l'Ă©criture dans le dĂ©sordre. Mon thĂ©orĂšme, c'est celui-ci : quand le jeu est truquĂ© depuis le dĂ©but, la seule victoire possible est de refuser de jouer selon les rĂšgles de quelqu'un d'autre.

Notes personnelles, mars 2026.

La thérapie familiale

En thérapie individuelle, tu peux mentir. Pas consciemment, pas méchamment. Mais tu peux raconter ta version, arrondir les angles, éviter les zones qui brûlent. Le thérapeute n'a que ta parole. Il voit tes yeux, tes mains, ton souffle, mais il n'a pas de contradicteur. Et toi, tu finis par croire ta propre version, celle que tu as polie séance aprÚs séance.

En thĂ©rapie familiale, c'est impossible. Les autres sont lĂ . Ta mĂšre est assise en face, ton frĂšre Ă  cĂŽtĂ©, ta soeur quelque part entre les deux. Et quand tu dis « il ne s'est rien passĂ© de grave », quelqu'un dans la piĂšce te regarde avec des yeux qui disent le contraire. Tu ne peux plus mentir. Pas parce que les thĂ©rapeutes t'en empĂȘchent, mais parce que la vĂ©ritĂ© est incarnĂ©e dans les corps autour de toi.

Marion et Sophie, nos thérapeutes familiales, ont compris ça dÚs la premiÚre séance. La responsabilité est partagée. Pas la culpabilité, attention. La responsabilité de la reconstruction. Chacun porte un morceau de l'histoire, et c'est seulement en mettant les morceaux ensemble qu'on voit le tableau complet.

Le problĂšme, c'est que quitter la France, c'Ă©tait aussi quitter la thĂ©rapie. En CĂŽte d'Ivoire, puis au Maroc, je me retrouve loin de cet espace. Les sĂ©ances en visio ne remplacent pas la prĂ©sence physique, cette tension palpable quand un sujet touche un nerf et que tout le monde le sent en mĂȘme temps. Partir, c'Ă©tait me protĂ©ger d'un cĂŽtĂ© et me priver de l'autre. Le prix de la distance, c'est la solitude face aux morceaux Ă©parpillĂ©s.

L'endroit sécurisé du petit enfant

En thĂ©rapie, on m'a demandĂ© de trouver l'endroit sĂ©curisĂ© de mon petit enfant. Un lieu intĂ©rieur, un espace mental oĂč le gamin de sept ans, celui de la chambre au cerf et des pĂątes froides, pourrait enfin se poser. Pas un souvenir. Un refuge qu'on construit aprĂšs coup, comme on bĂątit une maison sur un terrain qui n'a connu que des ruines.

L'exercice semble simple. Il est vertigineux. Parce que pour y accĂ©der, il faut construire un passage. Et construire un passage vers soi-mĂȘme, c'est admettre qu'on en Ă©tait coupĂ©. Que la part adulte et la part enfant ne se parlaient plus. Qu'entre les deux, il y avait vingt ans de cloisons, de performance, de camĂ©lĂ©onisme.

La connexion, c'est ça : entendre ces parties de soi et leur rĂ©pondre. Pas les faire taire, pas les raisonner. Les entendre. Les accueillir. Leur dire : tu es en sĂ©curitĂ© maintenant. Ce n'est plus la mĂȘme maison.

C'est le travail le plus difficile que je fais. Plus dur que n'importe quel deal, n'importe quel projet. Parce que le petit enfant, lui, ne croit pas aux promesses. Il a appris que les adultes mentent.

Et il y a des forces en jeu, des forces conscientes et inconscientes, qui tirent dans des directions opposĂ©es. La conscience veut avancer, comprendre, guĂ©rir. L'inconscient tire en arriĂšre, vers la zone connue, vers la douleur familiĂšre qui au moins avait le mĂ©rite d'ĂȘtre prĂ©visible. La thĂ©rapie, c'est la nĂ©gociation permanente entre ces deux forces. Certains jours, la conscience gagne. D'autres jours, l'inconscient reprend le contrĂŽle et tu te retrouves Ă  saboter exactement ce que tu avais construit la semaine d'avant. C'est Ă©puisant. C'est nĂ©cessaire. C'est le prix de la luciditĂ©.

L'acupuncteur et le corps qui stocke

J'avais une douleur au poignet depuis deux ans. Deux ans de gĂȘne quotidienne, d'anti-inflammatoires, de kinĂ© qui ne comprenait pas. Un jour, un ami m'a envoyĂ© chez Mohamed, un acupuncteur Ă  Casablanca. Quelques aiguilles, une sĂ©ance, la douleur a disparu. Comme ça. Deux ans de souffrance, effacĂ©s en quarante minutes.

Ce n'est pas de la magie. C'est le corps qui stocke ce que la tĂȘte refuse de traiter. Mon poignet portait quelque chose que ma conscience n'avait pas voulu regarder. Mohamed n'a pas guĂ©ri un poignet. Il a libĂ©rĂ© un verrou.

C'est pour ça que l'EMDR m'a Ă©tĂ© recommandĂ©e aussi. Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Le principe est le mĂȘme : passer par le corps pour dĂ©bloquer ce que les mots n'atteignent pas. Parce que certains traumas sont tellement anciens qu'ils ne vivent plus dans le langage. Ils vivent dans les muscles, les articulations, les nausĂ©es, les insomnies. Le corps garde le score, comme dit le titre du livre de van der Kolk. Et parfois, c'est par le corps qu'il faut commencer.

Les jambes, le corps marqué

J'ai eu des complexes physiques. Mes jambes, par exemple. Je me disais qu'elles étaient trop minces. Mais cette minceur, elle venait du fait que je ne mangeais pas assez jeune et que je faisais beaucoup trop de sport. Le corps raconte l'enfance mieux que n'importe quel récit. Mes jambes racontent un enfant qui courait plus qu'il ne mangeait. Qui dépensait plus qu'il ne recevait. Qui brûlait des calories qu'il n'avait pas pour fuir une maison dont il ne pouvait pas sortir.

Billie Eilish chante Skinny et le mot « cry » rĂ©sonne. On peut avoir un manque de pleurs quand ça ne va pas du tout, et au contraire pleurer abondamment Ă  d'autres moments. La complexitĂ© humaine est fascinante. Le corps et l'Ă©motion ne marchent jamais au mĂȘme rythme. J'ai pleurĂ© Ă  trente ans devant mes amis ce que je n'ai pas pleurĂ© Ă  dix ans devant ma mĂšre.

L'Afrique, ces trois annĂ©es, m'a appris Ă  me sentir plus Ă©panoui et plus proche du corps que je sais bon pour moi. Le soleil, le mouvement, la chaleur. Le corps qui transpire au lieu de se crisper. Les muscles qui travaillent au lieu de se protĂ©ger. C'est un autre rapport Ă  soi, plus animal, plus honnĂȘte, plus prĂ©sent.


Déconnecter sur le terrain et domination au travail

Le padel m'a beaucoup aidĂ©. La compĂ©tition, les tournois, les matchs. Le sport en gĂ©nĂ©ral, c'est un des rares endroits oĂč le corps et la tĂȘte sont obligĂ©s de bosser ensemble, oĂč tu ne peux pas tricher avec toi-mĂȘme. Mais le padel m'a aussi montrĂ© quelque chose que je n'avais pas envie de voir.

En plein match, parfois, je dĂ©connecte. D'un coup. Au milieu d'un point, je ne suis plus lĂ . Mon corps joue encore mais ma tĂȘte est partie. Je fais de la merde, je rate des balles faciles, je perds le fil. Et je sais exactement pourquoi : la pression. Pas la pression du score. La pression des gens qui me regardent.

Le regard des spectateurs, des partenaires, des adversaires. Qu'est-ce qu'ils pensent ? Qu'est-ce qu'ils disent ? Comment ils interprÚtent mon point raté ? Comment, aprÚs une faute, je les déçois ?

La peur de dĂ©cevoir. C'est lĂ  qu'il y a beaucoup Ă  creuser. Comme je me construis par rapport aux autres, si les autres sont déçus, moi ça me déçoit. Mais si c'est qu'Ă  moi, je m'en fous. Mon adversaire n'est pas en face de moi. Il est dans ma tĂȘte. C'est le regard, le jugement, la potentielle dĂ©ception de ceux qui comptent.

Et puis il y a la confrontation. Des gens en face qui veulent gagner, qui sont contre toi. La pression d'avoir des gens contre moi, ça prend des tonnes. Mentalement, c'est tellement dur que je dĂ©connecte pour ne pas sentir. Le mĂȘme rĂ©flexe que l'enfant qui se dissociait dans la cuisine. Le corps continue, la tĂȘte s'en va.

C'est les rapports de force que Julien nous a inculqués malgré nous. Montrer à chaque fois de vouloir dominer. Qui dominait, qui était au-dessus. Et moi, dans le sport comme dans la vie, je ne sais pas quoi faire de cette domination. Je la subis ou je la fuis. Je n'ai jamais appris à la traverser tranquillement.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

La domination au travail

Je suis incapable de travailler sous un boss agressif. Pas incapable au sens « je n'aime pas ». Incapable au sens « je pars ». Rapidement. Sans explication, sans négociation, sans deuxiÚme chance. La Namibie, le premier vrai piÚge professionnel, un entrepreneur qui ne payait pas, un contrat violent. Je suis resté trop longtemps. Aujourd'hui, je ne resterais pas une semaine.

Ce n'est pas du caprice. C'est un cĂąblage. Quand quelqu'un se met hiĂ©rarchiquement au-dessus de moi et que cette personne attaque, mĂȘme Ă  demi-mot, mĂȘme « professionnellement », mon corps reconnaĂźt le schĂ©ma. La domination, l'autoritĂ© arbitraire, le ton qui monte. Et le rĂ©flexe, c'est : je me casse. Parce que la derniĂšre fois que quelqu'un Ă©tait au-dessus de moi et qu'il attaquait, j'avais sept ans et je ne pouvais pas partir.

Aujourd'hui, j'ai un client qui agit comme mon boss. Il me paye bien. Et je suis bien. Parce qu'il n'est pas méchant. Ses remarques ne sont pas des attaques. Sa hiérarchie est fonctionnelle, pas émotionnelle. Et comme c'est une facture, pas un CDI, ça m'aide. Le mode agence, c'est ma protection. Un contrat qu'on peut rompre, c'est une porte de sortie. Un CDI avec un patron toxique, c'est une prison dorée.

J'ai toujours eu ce deuxiÚme rÎle. Bras droit, numéro deux, lieutenant. Jamais le premier, mais toujours essentiel. Ce n'est pas un hasard. Le premier, c'est celui qui prend les coups. Le deuxiÚme, c'est celui qui observe, qui anticipe, qui soutient sans s'exposer. L'hypervigilance au service du professionnel.

Beaucoup de gens pĂštent des cĂąbles Ă  cause d'un mauvais manager. C'est universel. Mais moi, je ne pĂšte pas de cĂąble. J'arrĂȘte. Je ne tiens pas. Et cette diffĂ©rence-lĂ , elle vient directement de la cuisine de Paris.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

La déchirure de l'entrepreneur et le piÚge du travail

Est-ce que tous les entrepreneurs ont une dĂ©chirure interne ? Peut-ĂȘtre pas. Mais ça ne m'Ă©tonnerait pas que ce soit criĂ©. Le nombre de fondateurs, de crĂ©ateurs, de « self-made » qui portent quelque chose de cassĂ© en eux, c'est vertigineux. On cĂ©lĂšbre la rĂ©silience, le « parti de rien », le parcours du combattant. On ne dit pas assez que le combattant, souvent, se battait dĂ©jĂ  bien avant l'entreprise.

Les conséquences et les impacts de ce qui se passe jeune sont tellement énormes. Mon frÚre l'a trÚs bien dit sur le cÎté émotionnel. Moi, je le vois aussi sur le cÎté professionnel. La fuite vers l'action, l'incapacité à supporter la hiérarchie violente, le besoin compulsif de construire quelque chose qui t'appartient, la peur que tout s'effondre si tu relùches la pression une seconde. Ce n'est pas du leadership. C'est de la survie en costume-cravate.

L'entrepreneur blessĂ© ne crĂ©e pas une entreprise. Il crĂ©e un refuge. Un endroit oĂč il est le patron, oĂč les rĂšgles sont les siennes, oĂč personne ne peut l'enfermer dans une chambre au cerf. Et quand ça marche, le monde applaudit. Quand ça casse, on dit qu'il n'avait pas les Ă©paules. Personne ne demande ce qu'il portait dĂ©jĂ  avant de commencer.

J'ai toujours fait preuve d'Ă©quilibre. Ou du moins, j'ai toujours essayĂ©. Et ça a toujours Ă©tĂ© trĂšs dur de savoir ce qui est le libĂ©rateur, ce qui est l'imposteur, et ce qui est le poids. Trois forces qui tirent dans des directions diffĂ©rentes. Le libĂ©rateur veut crĂ©er, avancer, rĂ©parer. L'imposteur dit que tu ne mĂ©rites pas, que ça va s'effondrer, que tu triches. Le poids, lui, c'est le passĂ© qui te ralentit sans prĂ©venir, un matin oĂč tu n'arrives pas Ă  te lever, un deal que tu sabotes sans raison.

L'équilibre entre ces trois-là, c'est le travail d'une vie. Et la plupart du temps, tu ne sais pas lequel parle.

En France, ta valeur se mesure Ă  ta productivitĂ©. Tu t'arrĂȘtes, tu disparais. Tu ralentis, on te remplace. Le systĂšme est cĂąblĂ© comme ça.

Et moi, en plus, j'avais le cĂąblage du survivant : bosser quinze heures par jour, c'est quinze heures oĂč tu ne penses pas. Quinze heures oĂč le bruit du travail couvre le bruit du fond. Mon thĂ©rapeute l'a rĂ©sumĂ© : le travail prend une place considĂ©rable, justement pour avoir moins Ă  rĂ©flĂ©chir. Ce n'est pas une phrase de feignant qui se plaint. C'est un survivant qui nomme son dernier refuge.

En CĂŽte d'Ivoire, j'ai vu des gens rire Ă  treize heures un mardi. Rire pour rien. Rire longtemps. Pas un rire d'apĂ©ro, un rire de fond. J'ai compris qu'on pouvait ĂȘtre vivant sans produire. Que le mec le plus riche que je connaissais Ă©tait peut-ĂȘtre le plus vide. Et que le chauffeur de taxi Ă  Abidjan qui chantait avec sa radio avait peut-ĂȘtre compris un truc que je n'avais pas.


L'ambition douce et la peur de rater

L'ambition, c'est un piÚge à mùchoires déguisé en tremplin.

J'ai couru pendant vingt ans. Pas vers quelque chose. Loin de quelque chose. Le business, les projets, les deals, le surf, l'IA. Chaque sprint avait l'air d'une conquĂȘte. C'Ă©tait une fuite en accĂ©lĂ©rĂ©.

En Afrique, j'ai vu des gens qui ne couraient pas. Pas par paresse. Par intelligence. Ils savaient un truc qu'on ne t'apprend jamais en France : que s'arrĂȘter n'est pas Ă©chouer. Que le silence n'est pas un vide. Que le temps n'est pas un ennemi Ă  battre.

Aujourd'hui, j'essaie une autre ambition. Moins spectaculaire. Moins bruyante. Le genre qui ne se mesure pas en deals signĂ©s ou en followers. Le genre oĂč tu te rĂ©veilles le matin et tu n'as pas besoin de prouver quoi que ce soit Ă  qui que ce soit pour te sentir lĂ©gitime.

C'est beaucoup plus dur que de courir.

Ces deux peurs se tiennent par la main. FoMO : si je ne suis pas partout, je disparais. Abandon : au premier faux pas, on m'oublie.

Résultat aprÚs les antidotes : je rate plus de choses, et je vis mieux celles que je choisis.

ArrĂȘter les drogues (et ce qui reste)

J'ai dĂ©cidĂ© de faire une croix sur les drogues. Pour un bon moment. Pas une promesse solennelle, pas un serment. Juste une dĂ©cision, un matin, aprĂšs un week-end seul dans un village oĂč j'ai l'habitude d'aller, face Ă  l'ocĂ©an.

Ce qui m'a poussĂ©, ce n'est pas une overdose ni un bad trip. C'est la fatigue. La fatigue de constater que chaque fuite laisse le mĂȘme vide derriĂšre elle. La drogue remplissait les jauges vite et les vidait encore plus vite. Et Ă  chaque cycle, le fond Ă©tait un peu plus bas.

Mais je sais que l'une de mes fuites restantes, c'est la masturbation. J'arrive pas forcĂ©ment Ă  m'endormir sans. Et ça me fatigue de voir que j'ai forcĂ©ment toujours des sĂ©quelles. Vingt ans aprĂšs, le corps garde les mĂȘmes rĂ©flexes. Le plaisir comme somnifĂšre, l'orgasme comme seul moyen de faire taire la tĂȘte assez longtemps pour que le sommeil passe.

Ce n'est pas une addiction au sens clinique. C'est un résidu. La derniÚre anesthésie, celle que personne ne voit, celle dont personne ne parle parce qu'elle se passe dans le silence d'une chambre fermée. Et la question qui reste : est-ce que je peux m'endormir autrement ? Est-ce que le silence de la nuit peut devenir supportable sans cette décharge ?

Je ne sais pas combien de temps ça va durer. La sobriĂ©tĂ© de la drogue, peut-ĂȘtre longtemps. La sobriĂ©tĂ© du reste, c'est un autre chantier. Plus intime, plus lent, plus silencieux que tous les autres.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

La nuance et Spinoza

Je ne peux pas mettre tout sur le dos du trauma. Ce serait trop simple, trop confortable, et surtout trop faux.

Il y a des choses que j'ai choisies. Des erreurs qui m'appartiennent. Des moments oĂč j'ai fait du mal sans que Julien y soit pour quoi que ce soit. Des relations que j'ai sabotĂ©es non pas par rĂ©flexe post-traumatique, mais par Ă©goĂŻsme ordinaire. La nuance, c'est de reconnaĂźtre que la blessure d'enfance explique beaucoup mais n'excuse pas tout. Que je suis Ă  la fois le produit d'un systĂšme violent et un individu libre de ses actes.

Spinoza disait que Dieu n'est pas un personnage assis sur un nuage. Dieu, c'est la nature elle-mĂȘme. La mer, les arbres, le mouvement de la terre. Pas une entitĂ© qui punit ou rĂ©compense, mais une force qui est. Simplement. Cette idĂ©e m'a libĂ©rĂ© d'un poids que je ne savais pas porter : l'idĂ©e qu'il y avait un juge quelque part qui comptait les points. Il n'y a pas de juge. Il y a la vie, et ce qu'on en fait.

C'est pour ça que la nuance est si importante dans ce livre. Je refuse d'ĂȘtre uniquement victime. Je refuse que mon histoire soit un catalogue de souffrances sans lumiĂšre. Il y a eu de la beautĂ©, de la chance, des rencontres qui m'ont sauvĂ©. Des amis qui sont restĂ©s. Une fiancĂ©e qui m'a vu au-delĂ  du masque. Un frĂšre qui Ă©crit mieux que moi et qui m'a dit de foncer quand mĂȘme. Une soeur qui m'a pris un couteau des mains et qui n'en a jamais reparlĂ©.

Le trauma est une lentille déformante. Il grossit certaines choses, en efface d'autres. Mon travail, c'est de recalibrer cette lentille. Pas pour minimiser, pas pour excuser. Pour voir le monde tel qu'il est, avec ses violences et ses grùces, et me situer quelque part au milieu.


La double peine et montrer le négatif

Chaque fois que je partage l'audition, je suis touché. C'est comme si le mot « partager » contenait une promesse de légÚreté, comme si dire les choses les rendait plus petites. C'est faux. Dire les choses les rend plus réelles. Et plus elles sont réelles, plus elles pÚsent.

La premiÚre peine, c'est de revivre. Raconter ce qui s'est passé, c'est y retourner. Pas mentalement, physiquement. L'estomac se noue, la gorge se serre, les yeux brûlent. Le corps ne fait pas la différence entre le souvenir et l'événement. Il réagit comme si c'était maintenant.

La deuxiĂšme peine, c'est la rĂ©action des autres. Les gens te disent : « J'aurais jamais imaginĂ© ça. » « Je suis choquĂ©. » « T'es tellement fort d'avoir survĂ©cu. » Et chaque rĂ©action, mĂȘme bienveillante, est un miroir qui te renvoie l'image de ce que tu as vĂ©cu. Ça donne une piste de Ă  quoi penser aux gens. Je deviens soit la victime, soit le survivant. Jamais juste Aaron.

C'est le retour du bĂąton. La double peine. Tu parles pour te libĂ©rer, et la libĂ©ration elle-mĂȘme t'Ă©puise. Tu reçois du soutien, et le soutien te rappelle pourquoi tu en as besoin.

Plus je le partage, plus j'ai l'impression que ça peut m'Ă©puiser. Parce que moi qui fais attention Ă  mon image, Ă  ce que pensent les gens, lĂ , je leur donne une raison de penser. Et je ne contrĂŽle plus le rĂ©cit. Le camĂ©lĂ©on perd le contrĂŽle de la narration. Et ça, c'est peut-ĂȘtre plus effrayant que tout le reste.

Mais une amie, assez connue dans le monde thérapeutique, des millions d'abonnés, m'a dit qu'elle aimerait bien en parler quand le livre sortira. Et ça m'a fait du bien. Parce que ce n'était pas de la pitié. C'était de la reconnaissance. Quelqu'un qui dit : ce que tu fais a de la valeur, et je veux aider à le porter.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.

À qui montrer le nĂ©gatif

Toute ma vie, j'ai partagé le positif. Le sourire, l'énergie, les projets, les victoires. C'est ce que les gens attendent du garçon joyeux. Et quand le garçon joyeux dit « je ne suis pas au top », il y a un bug dans le systÚme. Les gens ne savent pas quoi en faire.

Avant, j'aurais menti. J'aurais dit « j'ai grave travaillĂ© » ou « je suis KO » ou « j'ai complĂštement zappĂ© ». N'importe quelle excuse plutĂŽt que la vĂ©ritĂ©. Mais lĂ , j'ai commencĂ© Ă  dire des choses nĂ©gatives. À un client, j'ai dit que j'Ă©tais pas au top. Et ça m'a fait bizarre. Comme si les mots n'Ă©taient pas faits pour sortir dans cette direction-lĂ .

Le problĂšme, c'est le dosage. À qui dire combien ? OĂč est la limite pour que ça devienne un poids plutĂŽt qu'une libĂ©ration ? Si je partage trop, les gens vont vouloir moins me voir. Parce que quand on a un peu de temps pour soi, on prĂ©fĂšre quand mĂȘme en profiter pour du positif. MĂȘme moi.

C'est un problÚme de faire en fonction des autres. Toutes mes interactions quotidiennes, la plupart du temps, c'est en fonction des autres. C'est pour ça que j'aime bien m'isoler, je pense. Parce que sinon je suis trop atteint par les comportements extérieurs. DerriÚre un écran, il y a un filtre, un mur de protection. Je peux accepter les choses comme je veux. C'est facile de faire le tri. En face à face, le tri est impossible.

L'habitude de partager le positif, c'est un masque de plus. Le dernier qu'il me reste, peut-ĂȘtre. Celui qui dit au monde : ne t'inquiĂšte pas pour moi, je vais bien. Alors que le travail, justement, c'est d'apprendre Ă  dire : je ne vais pas bien, et c'est pas grave, tu peux rester quand mĂȘme.

Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.


La peur d'écrire

J'ai peur d'Ă©crire ce livre. Pas peur du contenu. Peur de ne pas ĂȘtre lĂ©gitime. Peur de la plume, de la forme, de ne pas ĂȘtre Ă  la hauteur de ce que j'ai Ă  dire.

J'ai peur d'ĂȘtre retrouvĂ© par Julien depuis le fond du monde. Depuis Abidjan, depuis Casablanca, depuis n'importe oĂč. Comme si les mots Ă©crits pouvaient traverser les continents plus vite qu'un avion et atterrir sur son bureau.

Et en mĂȘme temps, c'est exactement pour ça que j'Ă©cris. Parce que ma prĂ©sence en Afrique, si difficilement comprĂ©hensible par tant de locaux, est fonciĂšrement reliĂ©e Ă  ces blessures subies. L'Afrique n'est pas un hasard. C'est une fuite devenue un refuge devenu une reconstruction.

Un ami m'a dit un jour, en citant le film The Reader : « Qu'est-ce que vous auriez fait, vous ? » C'est la question qui reste quand on ferme le livre. Et c'est la question que je pose à quiconque lira celui-ci.

Les flammes et le dessin

Je me pose une question sur ce livre. Est-ce que je devrais y mettre des illustrations ? Des dessins, des croquis, quelque chose de visuel qui accompagnerait les mots ?

La question n'est pas anodine. Parce que les seules choses que j'ai jamais su dessiner, ce sont des flammes. Depuis toujours. Quand je prends un stylo et que ma main va lĂ  oĂč elle veut, elle dessine du feu. Des flammes qui montent, qui se tordent, qui dĂ©vorent le bord de la feuille. C'est le seul motif qui sort naturellement. Comme si la main savait quelque chose que la tĂȘte refuse encore de formuler.

Le feu revient partout dans mon histoire. Le feu dans la cuisine Ă  dix ans, quand j'ai voulu que la maison brĂ»le. Le feu des rĂȘves rĂ©currents, oĂč la maison de Joinville flambe en partant de la chambre de Julien. Le feu comme destruction souhaitĂ©e du dĂ©cor pour changer le scĂ©nario. Et maintenant, le feu comme seul dessin que je sais faire.

Il y a quelque chose de crĂ©atif lĂ -dedans. Pas crĂ©atif au sens joli, au sens vital. Le feu, c'est Ă  la fois la destruction et la lumiĂšre. C'est ce qui brĂ»le et ce qui Ă©claire. Et dessiner des flammes dans un livre qui parle de violence, de survie et de reconstruction, ça aurait du sens. Ça serait une maniĂšre de renouer avec le dessin, avec ce cĂŽtĂ© trĂšs crĂ©atif que les blessures d'enfance ont dĂ©tournĂ© en mĂ©canismes de survie au lieu de le laisser s'Ă©panouir.

Car les conséquences de ce qui se passe jeune sont immenses. On parle des séquelles émotionnelles, professionnelles, relationnelles. On ne parle pas assez des séquelles créatives. Toute cette énergie qui aurait pu devenir de l'art, de la musique, du dessin, des histoires, a été absorbée par l'hypervigilance, le masque, la fuite. Imaginer ce que j'aurais pu créer si cette énergie n'avait pas été consommée par la survie, c'est vertigineux.

Alors peut-ĂȘtre que ce livre aura des flammes. DessinĂ©es Ă  la main, imparfaites, brutes. Comme tout ce que je suis.

Mes flammes - graffiti

Mes flammes. Les seules choses que je sais dessiner.

Les flammes
Interlude du Caméléon

Tu commences à comprendre. Je le sens. Tu tires sur les fils et le tissu se défait. La dysorthographie de Nina, ton P et ton B, l'estomac qui se noue en voiture, les bras qui hésitent devant Gaëlle. Tu relies les points.

Et chaque point relié, c'est un peu de moi qui disparaßt.

Continue. Je ne suis pas ton ennemi. Je suis l'armure dont tu n'as plus besoin.

Partie V

Le manifeste truqué

Les faits rapportés dans cette partie reflÚtent mes souvenirs personnels, corroborés par les témoignages recueillis et le procÚs-verbal d'audition du 12 février 2026. Les noms n'ont pas été modifiés.

Niveau 5 : Le Boss Final

Objectif : Parler. DĂ©poser plainte. Écrire le livre.

Ennemis : La loi du salon, les intouchables, la prescription, la peur de briser la famille.

Équipement : Des attestations, un stylo, du courage, un tatouage qui dit WAIT.

Issue : Boss final : 12 février 2026, gendarmerie d'Avallon.

Glitch mémoire : Aucun. Pour la premiÚre fois, tout est clair.

Violence et loyautés familiales

Julien n'était pas mon pÚre biologique. Cette phrase soulÚve des plaques tectoniques. Elle explique des loyautés contradictoires : protéger la famille en me taisant ; me protéger en parlant.

Dans le salon, la version officielle fait office de constitution. On négocie la paix contre la mémoire. Dire "je ne sais plus" fut longtemps une amnésie stratégique : vivre d'abord, comprendre plus tard.

Angelo : l'art du cadre, la séduction comme politesse du monde. Julien : l'autorité sans manuel, la menace hors champ. Je deviens metteur en scÚne : choisir mon entrée, ma lumiÚre, mon texte.

Parler n'est pas juger ; c'est réattribuer ce qui est à moi : le récit, les larmes, la suite. J'écris pour déplacer la honte hors de mon corps.

Ce qui me rend fou, c'est l'hypocrisie fondamentale du systĂšme. Violence d'un cĂŽtĂ©, preuve d'amour de l'autre. Le mĂȘme homme qui frappe est celui qui offre un cadeau le lendemain. La mĂȘme mĂšre qui ne protĂšge pas est celle qui prĂ©pare le meilleur dĂźner du monde le soir. La violence et l'amour cohabitent dans la mĂȘme maison, dans la mĂȘme journĂ©e, parfois dans le mĂȘme geste. Et l'enfant, au milieu, ne sait plus ce qui est vrai.

J'ai retrouvé ce schéma dans d'autres cultures. Le contrÎle culturel qui ressemble à de l'attention. Les familles qui surveillent chaque mouvement de leurs enfants par « amour ». Les communautés qui isolent leurs membres par « protection ». La frontiÚre entre le soin et l'emprise est parfois si fine qu'il faut des années de recul pour la voir. L'amour n'est pas un droit de frapper. La tradition n'est pas un permis de silence. Et le « c'est pour ton bien » est la phrase la plus dangereuse qu'un adulte puisse dire à un enfant, parce qu'elle transforme la violence en vertu.

Le brutisme

Julien était brut. Pas brut comme quelqu'un de direct. Brut comme quelqu'un de non fini. Un homme sans maniÚres, sans filtre, sans cette couche de civilité minimale qui fait qu'on peut vivre en société sans que les autres se crispent.

Avant ma mÚre, il ne savait rien. Manger correctement, parler aux gens, se tenir en public. C'est elle qui lui a tout appris. Les couverts. Le ton. L'attitude. Comment on se comporte quand on est invité quelque part, comment on dit merci, comment on ne parle pas la bouche pleine. Ma mÚre l'a pris brut et l'a poli. Elle lui a donné les codes sociaux qu'il n'avait pas. Elle a construit sa façade.

Et c'est peut-ĂȘtre la chose la plus cruelle de toute cette histoire. Parce que la façade a marchĂ©. À la tĂ©lĂ©vision, en sociĂ©tĂ©, dans les dĂźners, il passait pour un homme charmant, un peu rugueux, un peu macho, mais charmant. Les gens voyaient le rĂ©sultat du travail de ma mĂšre sans savoir que derriĂšre, il n'y avait rien. La civilitĂ© Ă©tait un costume. Le costume d'un homme qui, sans lui, serait restĂ© ce qu'il Ă©tait : un type qui mange la bouche ouverte et qui frappe les enfants quand ils ne finissent pas leur assiette.

Est-ce que les bonnes maniÚres sont vraiment bonnes si elles ne servent qu'à mieux cacher la violence ? Est-ce que la politesse d'un homme brutal n'est pas la pire des tromperies ? Le brutisme de Julien, c'est ça : une violence brute habillée par une femme qui méritait mieux, pour un public qui ne voyait que l'emballage.

Ma mÚre a créé le personnage. Et le personnage s'est retourné contre elle et contre nous.

Notes personnelles, mars 2026.


Les intouchables et la persona

Julien avait toujours ce privilĂšge invisible qui flotte autour de certains hommes.

Un mĂ©lange de rĂ©seaux, de familiaritĂ© et de tĂ©lĂ©. La tĂ©lĂ©vision lui avait offert des contacts, des amitiĂ©s d'apparat, des relations qu'il brandissait comme des trophĂ©es. Dans un pays oĂč l'image compte plus que la vĂ©ritĂ©, ĂȘtre passĂ© Ă  l'Ă©cran donnait un Ă©cho dĂ©mesurĂ©, presque une immunitĂ©. Ces hommes-lĂ  deviennent des forteresses sociales : on ne les attaque pas seul, il faut ĂȘtre une armĂ©e.

Et Julien le savait. C'est pourquoi il traitait la vie comme un jeu de contournement.

Dans le divorce avec ma mÚre, il bénéficiait de ces réseaux silencieux, de ces coups de fil nocturnes, de ces regards complices dans les couloirs du tribunal. Son jeu, c'était de toujours trouver la faille : un ami à la TGASI, une connaissance au Red, un ancien camarade d'antenne. Des cartes joker qu'il abattait sans vergogne, comme on glisse un as sous la manche.

Ce goĂ»t du contournement dĂ©passait la sphĂšre judiciaire. Il aimait se vanter d'astuces mesquines, presque puĂ©riles, mais rĂ©vĂ©latrices : laisser un enfant sur sa fiche d'imposition pour grappiller quelques euros, nĂ©gocier un retard de paiement comme on nĂ©gocie une faveur. Toujours cette mĂȘme fiertĂ© d'avoir trompĂ© la rĂšgle. Un joueur invĂ©tĂ©rĂ©, mais surtout un joueur protĂ©gĂ©. Car quand on a les bons contacts, on ne se brĂ»le pas en jouant avec le feu.

Son arrogance allait plus loin : il se plaisait Ă  raconter son voyage en Afrique, oĂč il avait traversĂ© des pays pour abattre des animaux sans dĂ©fense. Son rĂ©cit n'Ă©tait pas celui d'un aventurier, mais d'un prĂ©dateur qui se rassasie de cibles faciles. Et moi, comme une ironie du destin, je me suis retrouvĂ© plus tard dans des sanctuaires d'animaux, Ă  panser les blessures, Ă  rĂ©parer ce que d'autres comme lui dĂ©truisaient pour le plaisir.

Julien illustrait Ă  merveille le paradoxe des intouchables : protĂ©gĂ©s par la visibilitĂ©, gonflĂ©s par l'Ă©cho de la tĂ©lĂ©, armĂ©s de rĂ©seaux comme d'un bouclier. Intouchables, jusqu'au jour oĂč la masse des voix se lĂšve, et oĂč l'Ă©cho devient vacarme. Alors, mĂȘme les plus hautes tours tombent.

Le miroir brisé : ce qu'il dit vs ce qu'il fait

Il y a deux Julien. Celui de la caméra et celui du tribunal. Les deux se contredisent sur tout.

À la tĂ©lĂ©, il dit : « Je vis dans un confort assez exceptionnel. » Devant le juge, il plaide la ruine, l'insolvabilitĂ©, l'homme sans moyens. À la tĂ©lĂ© : « Je n'avais pas besoin du cachet. » Au juge : il ne peut pas payer la prestation compensatoire. À la tĂ©lĂ© : « Je paye plus de cent mille euros d'impĂŽts par an. » Au juge : ses revenus sont insuffisants. À la tĂ©lĂ© : « En France c'est honteux de gagner de l'argent, moi je m'en fous. » Au juge : il n'a rien.

Quatorze contradictions. DocumentĂ©es. HorodatĂ©es. D'un cĂŽtĂ©, des interviews, des stories Instagram pour ses 151 000 abonnĂ©s, des Ă©missions en prime time. De l'autre, des dĂ©clarations sous serment devant un magistrat. Le mĂȘme homme, deux versions incompatibles de sa vie. Et entre les deux, ma mĂšre qui cherche Ă  comprendre comment un empire de 24 millions d'euros rĂ©partis sur vingt sociĂ©tĂ©s peut disparaĂźtre au moment du divorce.

Le plus absurde : un commentaire Facebook oĂč il demande un devis pour quarante maisons Ă  1,6 million d'euros piĂšce. Pendant qu'il plaide ne rien possĂ©der. Le jeu n'est mĂȘme plus truquĂ©. C'est de la triche Ă  ciel ouvert, devant un public qui applaudit encore.

Et puis il y a ce mail. Un mail oĂč il Ă©crit noir sur blanc qu'il a volontairement libĂ©rĂ© des appartements pour baisser ses revenus dĂ©clarĂ©s. Un aveu d'organisation d'insolvabilitĂ©, couchĂ© dans un e-mail, comme si mĂȘme dans la fraude, il ne pouvait pas s'empĂȘcher de se vanter.

Sur The Island, l'Ă©mission de survie de M6, les participants l'ont qualifiĂ© de « misogyne » et de « dictateur ». Les internautes aussi. Et lui, dans un moment de luciditĂ© involontaire, a lĂąchĂ© cette phrase qui rĂ©sume peut-ĂȘtre tout : « Dans la vraie vie, je n'ai pas d'amis. » C'est la seule vĂ©ritĂ© qu'il ait jamais dite Ă  la tĂ©lĂ©vision.

La persona

Vous le connaissez peut-ĂȘtre. « Celui avec les lunettes bleues. » Affaire Conclue, sur France 2. L'acheteur sympathique, le brocanteur au sourire de façade, celui qui nĂ©gocie avec charme et repart avec l'objet. Il a fait The Island aussi, l'Ă©mission de survie. L'aventurier qui se met en scĂšne, qui joue le mec courageux, le chef de groupe naturel.

Sur les rĂ©seaux sociaux, il existe une version de Julien qui est aimable, drĂŽle, accessible. Des posts souriants, des photos de famille reconstituĂ©e, des commentaires bienveillants. La persona publique et l'homme privĂ© n'ont rien Ă  voir. C'est le mĂȘme visage avec deux regards diffĂ©rents. Celui de la camĂ©ra et celui de la cuisine.

En privé : froid. Autoritaire. Un humour noir, macho, sexuel, le genre qui fait rire les adultes mal à l'aise et terrifier les enfants. Un pervers narcissique, pour utiliser le mot que la thérapie a posé. Pas le narcissisme de celui qui s'aime trop. Le narcissisme de celui qui a besoin de dominer pour exister. Qui contrÎle l'espace, le son, l'attention. Qui fait en sorte que personne dans la piÚce ne puisse respirer sans sa permission.

Et il y a autre chose. Quelque chose que je ne suis pas certain de pouvoir prouver mais que je dois écrire. Je crois qu'il a déjà violé une fille. En coulisses, aprÚs un tournage. C'est un bruit qui circule, pas une preuve. Mais quand on a grandi avec cet homme, quand on a vu comment il traite les corps des autres, comment il teste les limites en permanence, comment la frontiÚre entre la blague et l'agression n'existe tout simplement pas pour lui, ce bruit-là ne surprend pas. Il confirme ce que le corps savait déjà.

Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.

L'échiquier

Julien Ă©tait le roi. PiĂšce centrale, intouchable, protĂ©gĂ©e par toutes les autres. Tu ne t'approches pas du roi. Tu contournes, tu sacrifies, tu fais semblant de ne pas le voir. Ma mĂšre Ă©tait la reine. La plus puissante sur le plateau, celle qui peut tout, sauf renverser le roi qu'elle dĂ©fend. Elle couvrait, elle parait, elle nettoyait les dĂ©gĂąts. Elle Ă©tait partout, sauf lĂ  oĂč on avait besoin d'elle.

Nous, les enfants, on était des pions. La piÚce qui avance d'une seule case. Qui ne recule jamais. Qui ne voit pas le plateau. Un pion ne sait pas qu'il est un pion. Il croit que son mouvement est libre alors que la main qui le pousse a déjà choisi la case d'arrivée.

J'ai passĂ© vingt ans Ă  jouer sans connaĂźtre les rĂšgles. À croire que si je jouais bien, si je ne faisais pas de bruit, si j'avançais droit, j'arriverais au bout du plateau et je deviendrais autre chose. En thĂ©orie, un pion peut devenir reine. En pratique, la plupart se font manger en chemin.

Le jour oĂč j'ai compris, je n'ai pas jouĂ© mieux. J'ai renversĂ© l'Ă©chiquier. Les piĂšces ont roulĂ© par terre, certaines se sont cassĂ©es, et Julien m'a regardĂ© avec cet air de celui qui ne comprend pas qu'on puisse refuser de jouer. C'est ça qu'il n'avait pas prĂ©vu : un pion qui refuse d'avancer.

L'échiquier renversé

Le livre de Julien

En 2019, Julien a publiĂ© un livre. Chez Robert Laffont. 240 pages. Couverture soignĂ©e, sourire en quatriĂšme de couverture, le titre en lettres dorĂ©es : La vie est un jeu. Il y racontait sa version. La version oĂč il est le hĂ©ros. L'homme parti de rien, le brocanteur devenu star de tĂ©lĂ©vision, le patriarche bienveillant.

Quelle ironie d'appeler son livre « La vie est un jeu » quand on a triché sur toute la ligne. Son livre raconte la success story. Millionnaire à dix-huit ans grùce au backgammon. Ferrari à trente-deux ans. Deux entreprises en bourse. Le brocanteur devenu star. La version dorée, celle qui se vend bien, celle qui rassure. Il y parlait de mon 20 en maths. Il se félicitait de nous avoir élevés. De nous avoir donné une éducation, une structure, un cadre. Les mots étaient choisis, polis, calibrés pour émouvoir.

Mon livre est la version B. Celle qu'il n'a pas racontée. Les claques sur son beau-fils. La cocaïne pendant les tournages. L'arme dans l'armoire, un pistolet trouvé dans ses t-shirts au domicile, Nina en état de choc. Le contrÎle de chaque centime de sa femme. Les trente à cinquante appels par jour pendant quatre ans, chaque jour, sans relùche. Ce n'est pas de l'attention. C'est du harcÚlement moral conjugal. En jurisprudence, c'est dix-huit mois ferme.

Et quelque part entre les lignes de son livre, derriĂšre les anecdotes chaleureuses et les photos de famille, il y avait le silence. Le silence sur les coups. Le silence sur la spatule. Le silence sur la piscine, les cris, les nuits. Le silence sur tout ce qui comptait vraiment.

Sa version de nous

Dans son livre, voici comment il nous dĂ©crit : « Nos enfants ont Ă©tĂ© au dĂ©part trĂšs durs. » « Ils jetaient mes costumes par la fenĂȘtre. » « Ils ont tout fait pour dĂ©truire notre existence. » Et la phrase qui rĂ©sume tout : « Il y a des soirs oĂč c'Ă©tait super tendu, mais quand on s'aime, tout ça, ça se balaie. »

Tout ça, ça se balaie. Vingt ans de violence, de coups, de nuits dans la cuisine, de tĂȘtes enfoncĂ©es dans des assiettes, et ça se balaie. Comme de la poussiĂšre sur un meuble de brocante.

Reprenons. « Ils ont tout fait pour dĂ©truire notre existence. » Qui est « ils » ? Des enfants de trois Ă  huit ans. Des gamins dont les parents venaient de divorcer, qui se retrouvaient avec un inconnu dans leur salon. Et cet inconnu, au lieu de les apprivoiser, les a dominĂ©s. Si on a vraiment jetĂ© ses costumes par la fenĂȘtre, c'est qu'il y avait une raison. Les enfants ne dĂ©truisent pas par mĂ©chancetĂ©. Ils dĂ©truisent parce qu'ils ne savent pas encore crier.

C'est fou de lire « ils ont tout fait pour dĂ©truire notre existence » quand on mesure la diffĂ©rence entre des enfants de trois Ă  huit ans et un homme adulte, avec ses rĂ©seaux, son argent, son autoritĂ©. Les manoeuvres qu'il a faites pour asseoir son pouvoir dans cette maison, ça dĂ©passe de loin quelques costumes jetĂ©s par une fenĂȘtre.

« Quand on s'aime, tout ça, ça se balaie. » Je ne sais pas de quel amour il parle. Et c'est ça, le pire. C'est qu'il se manipule lui-mĂȘme. Il a tellement construit le personnage du patriarche bienveillant qu'il y croit. Il a Ă©crit 240 pages d'auto-congratulation en pensant sincĂšrement que c'Ă©tait vrai. Que l'amour avait tout rĂ©solu. Que les enfants Ă©taient « durs » mais qu'il avait tenu bon. Que le miracle, c'Ă©tait lui.

Il y a un moment dans son livre oĂč il parle de nous avec du vin en tĂȘte et se vante de nos mĂ©rites. De ce qu'on est devenus. Comme si le fait qu'on s'en soit sortis validait tout ce qu'il avait fait. Je suis certain qu'intĂ©rieurement il se dit que ceci a expliquĂ© cela. Que la duretĂ© a forgĂ© le caractĂšre. Que les coups ont fait des hommes. C'est ça qui me fait du mal. Pas les coups eux-mĂȘmes, Ă  ce stade. C'est qu'on justifie le nĂ©gatif par le positif. Qu'on regarde l'adulte debout et qu'on oublie l'enfant Ă  genoux. Comme si le rĂ©sultat effaçait le processus.

Les critiques de son livre disent qu'il est « prĂ©somptueux », « trop fier de son parcours sans faute ». Moi je ne dis pas qu'il est prĂ©somptueux. Je dis qu'il ment. Pas nĂ©cessairement aux autres. Surtout Ă  lui-mĂȘme.

La chasse au trésor

Et puis il y a la chasse au trésor. Son plan d'héritage. Publiquement, il en parle comme d'un jeu gentil, une aventure post-mortem pour ses enfants. Vendre tous ses biens, acheter des lingots d'or, les enterrer dans le jardin de Crevant, et laisser une carte aux enfants.

MĂȘme dans la mort, il orchestre un jeu dont il est le maĂźtre. Les rĂšgles sont les siennes. Le terrain est le sien. Et les joueurs doivent encore courir aprĂšs ce qu'il a dĂ©cidĂ© de cacher. Le jeu ne s'arrĂȘte jamais.

Mais le pire, c'est ce qu'il a fait Ă  Nina. Ma petite soeur. Sa propre fille. Il lui a fait croire qu'elle n'avait pas besoin d'aller Ă  l'Ă©cole, pas besoin de travailler, que son avenir Ă©tait tout tracĂ© Ă  ses cĂŽtĂ©s. Il lui a fait saliver avec ces lingots d'or, Ă  une gamine qu'il traitait de « bonne Ă  rien » et de « dyslexique » dans la mĂȘme phrase. D'un cĂŽtĂ©, tu es nulle. De l'autre, t'inquiĂšte, tu auras l'or de papa. La carotte et le bĂąton, mĂȘme dans le testament.

Et nous, les beaux-enfants, Aaron et Jordan ? À peine mentionnĂ©s dans le contexte de cet hĂ©ritage. Comme si vingt ans sous le mĂȘme toit ne valaient mĂȘme pas une ligne dans le testament d'un homme qui se vante d'avoir six enfants.

Le miracle effondré

« Je pense que l'on est des miraculés », écrit-il dans son livre. Le miracle a duré le temps de l'impression. AprÚs vingt-sept ans, ma mÚre a divorcé. Les plaintes se sont accumulées. Les accusations de violences sont devenues officielles. Le beau récit s'est effondré comme un chùteau de cartes dans un courant d'air que personne ne voulait sentir.

Et Nina. Ma petite soeur. Sa propre fille biologique. Celle à qui il disait « tu es bonne à rien » et « tu n'as pas besoin d'aller à l'école ». Nina est sous antidépresseurs. Nina a eu des pensées suicidaires. Nina a envoyé un message WhatsApp à Noël 2025 qui m'a déchiré. Un message d'une fille de vingt ans qui demande à son pÚre de l'aimer, et dont le pÚre est trop occupé à poster des photos de sa nouvelle vie pour répondre. Voilà ce que produit le « miracle » de la famille recomposée selon Julien Cohen.

Julien n'a jamais Ă©tĂ© mon pĂšre. Il n'y a pas de lien de parentĂ©. Et c'est peut-ĂȘtre pour ça que je peux Ă©crire avec cette clartĂ©-lĂ  : ce qu'il a fait ne se fait pas. Lien de parentĂ© ou non. Mais dans mon cas, j'ai envie de dire d'autant plus s'il n'y a pas de lien. Un homme qui entre dans la vie d'enfants qui ne sont pas les siens et qui choisit la domination plutĂŽt que la tendresse, c'est un choix. Pas un hĂ©ritage, pas un rĂ©flexe, pas une fatalitĂ©. Un choix.

Et Ă  travers ce lien que je n'ai pas eu, Ă  travers cette absence de pĂšre que Julien a incarnĂ©e Ă  sa maniĂšre la plus toxique, j'aimerais aider ceux qui sont entourĂ©s de leur pĂšre, de leur vrai pĂšre, et qui subissent la mĂȘme chose. Prendre conscience que ça ne se fait pas. Que le sang ne donne pas le droit de frapper. Que la filiation n'est pas un permis de violence. Et que si mĂȘme un homme sans lien de parentĂ© peut causer autant de dĂ©gĂąts, imaginez ce que fait un pĂšre biologique qui dĂ©truit ses propres enfants.

Ce qui restera de son livre, c'est le titre. La vie est un jeu. Il avait raison. Sauf que le jeu était truqué. Et que les dés étaient pipés depuis le début, au profit d'un seul joueur qui ne pouvait pas concevoir de perdre.

Est-ce que j'aurais prĂ©fĂ©rĂ© avoir zĂ©ro en maths plutĂŽt que vivre ce que j'ai vĂ©cu ? C'est mĂȘme pas une question. C'est mĂȘme pas un doute. C'est une certitude si profonde qu'elle n'a pas besoin de mots pour exister.

Son livre est le boss final. Le dernier niveau du jeu. L'histoire officielle, imprimée, reliée, vendue en librairie, protégée par un éditeur et un réseau de gens qui préfÚrent la belle version. Mon livre ne sera pas un best-seller. Mon livre n'aura pas de couverture dorée. Mais mon livre dira la vérité. Et la vérité, dans ce jeu truqué, c'est le seul code de triche qui marche.


Ma mÚre, sa rupture, la protéger

Ma mÚre a toujours eu cette façon de poser ses mains sur la table avant de parler de choses graves. Les paumes à plat, comme pour vérifier que le sol est encore là. C'est ce geste que j'ai vu en premier quand elle m'a annoncé le divorce, aprÚs vingt-sept ans.

Vingt-sept ans. Elle a essayé de divorcer trois ans avant le Covid. Puis pendant le Covid. Et finalement, elle a réussi. Vingt-sept ans avec un homme qui occupait tout l'espace. Pas seulement la piÚce, pas seulement la conversation. L'air. Le silence. Les décisions.

Ce qu'elle faisait, pendant ces vingt-sept ans, c'était excuser. « Il est pas méchant, c'est juste qu'il a eu telle enfance. » « Tu l'as provoqué. » « Il faut pas l'énerver. » Elle excusait Julien en nous reprochant d'exister trop fort. Le message paradoxal, toujours. Elle voyait la violence, elle la nommait à demi-mot, mais elle retournait la responsabilité vers nous. L'enfant devait gérer l'adulte. L'enfant devait comprendre pourquoi l'adulte tapait, et surtout, ne pas le provoquer.

Elle a essayĂ© de se rĂ©volter. Je l'ai vue crier, pleurer, hurler. Des scĂšnes de panique pure oĂč elle perdait le contrĂŽle, Ă©puisĂ©e par des annĂ©es de compression. Et puis elle se calmait. Elle revenait. Elle retournait vers lui. Elle Ă©tait vidĂ©e, dissociĂ©e, « un peu folle » comme on disait dans la famille sans mesurer le poids de ces mots. Elle a Ă©tĂ© hospitalisĂ©e. Plus tard, il y a eu la tentative. Le mot que personne ne prononce. Les pompiers, le silence aprĂšs, la vie qui reprend comme si rien ne s'Ă©tait passĂ©.

Ma mÚre, Karen, a porté cet empire sur ses épaules. Pendant vingt-sept ans. DRH, puis CEO de Coursiers.com. Directrice générale d'ATV avec « plénitude des pouvoirs ». Présidente du Relais Fleuri. Gérante de SCI. La cheville ouvriÚre de tout ce qu'il a construit. Tout ce qu'il fait tourner, c'est elle qui l'a fait tourner. Pour 5 450 euros par mois. Vingt-sept ans à tout gérer, pour le salaire d'un cadre moyen.

Et puis un jour, il a tout coupé. Le salaire. Le loyer. L'assurance voiture. L'électricité. La boßte mail professionnelle, vingt ans de travail effacés d'un clic. D'un coup, la femme qui tenait debout son empire n'avait plus rien. Ses amis ont dû payer son loyer à sa place. Et lui, pendant ce temps, il postait sur Instagram sa nouvelle vie avec Mélanie, vingt ans de moins, comme si les vingt-sept années avec ma mÚre n'avaient été qu'un brouillon.

En public, il dit : « Karen Ă©tait la cheville ouvriĂšre. » En privĂ©, devant le juge : « Elle n'a jamais gĂ©rĂ©. » Le mĂȘme homme, la mĂȘme femme, deux phrases incompatibles. Et le juge doit trancher entre les deux versions d'un menteur professionnel.

Elle a mĂȘme fait Patron Incognito, l'Ă©mission tĂ©lĂ©. Une femme de pouvoir dans le monde professionnel, et une femme sous emprise dans son propre salon. Ce contraste est la chose la plus difficile Ă  comprendre pour quelqu'un qui n'a jamais vĂ©cu ça. Comment peut-on diriger des centaines de personnes la journĂ©e et se soumettre Ă  un seul homme le soir ?

Parce que le pouvoir au travail et le pouvoir Ă  la maison ne fonctionnent pas pareil. Au travail, les rĂšgles sont Ă©crites. Il y a un cadre, des recours, des RH justement. À la maison, les rĂšgles sont celles de l'homme qui crie le plus fort. Et ma mĂšre connaissait ce systĂšme depuis l'enfance. Gilou, son propre pĂšre, Ă©tait violent Ă  la maison. Elle a grandi sous les mains d'un homme qui frappait. Alors quand Julien a commencĂ©, elle n'a pas reconnu le monstre. Elle a reconnu le paysage.

Elle se ment Ă  elle-mĂȘme. Encore aujourd'hui, par moments. Des « je t'aime » creux, prononcĂ©s par rĂ©flexe, pas par profondeur. Des appels oĂč elle demande comment ça va sans Ă©couter la rĂ©ponse. Des gestes de tendresse qui arrivent trop tard, au mauvais moment, dĂ©calĂ©s. Pas par mĂ©chancetĂ©. Par Ă©puisement. Par des annĂ©es de dissociation qui ont fini par devenir sa maniĂšre d'ĂȘtre au monde.

J'ai compris plus tard ce qui l'avait maintenue si longtemps. Elle pleurait par peur de ne plus avoir. Un peu comme un appel à l'aide. Et paradoxalement, cette peur de manquer l'obligeait à aller vers celui qu'elle savait mauvais. La dépendance financiÚre et masculine est néfaste aux femmes, et plus encore aux piÚces rapportées que nous étions. Nous étions coincés dans son piÚge à elle autant que dans le sien à lui.

Je n'Ă©cris pas ce chapitre pour la juger. Je l'Ă©cris pour tenter de comprendre comment une femme aussi forte peut se retrouver aussi brisĂ©e. Comment celle qui a portĂ© sa famille Ă  bout de bras s'est oubliĂ©e en chemin. Comment la fille de Gilou est devenue la femme de Julien sans que personne, elle comprise, ne voie le fil rouge. Et comment, en la regardant poser ses mains sur cette table, j'ai vu dans ses yeux la mĂȘme peur que dans les miens : celle de ne pas s'en sortir.

Notes de séance avec Sébastien et thérapie familiale, mars 2026.

Protéger la mÚre, perdre la mÚre

Je protĂšge ma mĂšre. Je la protĂšge de ce que j'ai Ă©crit, de ce que j'ai dit Ă  la gendarmerie, de la rĂ©alitĂ© telle qu'elle est. Elle ne veut pas lire l'audition. « Ça lui ferait trop de mal. » Et j'ai acceptĂ©. J'ai fait le deuil de sa prĂ©sence Ă©motionnelle dans ce processus.

Mais les thĂ©rapeutes m'ont dit quelque chose qui m'a retournĂ© : « Votre mĂšre, elle devient folle. Et vous allez devenir fous, tous. En ne lui donnant pas accĂšs Ă  ce que vous avez vĂ©cu, vous l'empĂȘchez d'ĂȘtre une mĂšre. »

Le paradoxe est parfait. En la protégeant de la réalité, je la maintiens dans l'ignorance. Et en la maintenant dans l'ignorance, je lui retire la possibilité de me protéger rétroactivement. De dire enfin les mots qu'elle n'a pas dits quand j'étais enfant. De reconnaßtre, vraiment, ce qui s'est passé sous son toit.

Et moi, en la protĂ©geant, je me protĂšge aussi. Je protĂšge le risque d'ĂȘtre de nouveau déçu par elle. Si elle lit et qu'elle minimise, si elle lit et qu'elle pleure pour elle plutĂŽt que pour nous, si elle lit et qu'elle n'entend pas, alors j'aurai perdu deux fois : l'enfance et l'espoir.

Il y a eu le malaise pour un joint. Jordan qui fume un joint. Ma mÚre qui fait un malaise, les pompiers qui débarquent, Jordan qui culpabilise pendant des semaines. Elle s'est effondrée pour une partie de la réalité. Qu'est-ce que ça donnerait avec la réalité entiÚre ?

Alors j'ai prĂ©vu des versions du livre. La V1 maintenant, celle que vous lisez peut-ĂȘtre. La V2 quand je serai capable de tout dire. La V3 posthume. Trois niveaux de vĂ©ritĂ©. Trois degrĂ©s de protection. Trois Ă©tapes vers une authenticitĂ© que je ne suis pas encore prĂȘt Ă  assumer totalement.

Marion m'a dit : « C'est la réalité qui fait mal. Votre intention n'est pas de lui faire du mal. » Et c'est vrai. Mon intention, c'est de respirer. Mais on m'a appris que respirer pouvait blesser quelqu'un.

Et puis il y a eu ce moment en thĂ©rapie familiale oĂč Marion et Sophie ont posĂ© un parallĂšle qui a glacĂ© tout le monde. Elles ont parlĂ© des enfants de PĂ©licot. Les enfants de Dominique PĂ©licot, cet homme jugĂ© Ă  Avignon pour avoir droguĂ© et fait violer sa femme pendant des annĂ©es. Ses enfants ont dĂ©couvert l'horreur Ă  l'Ăąge adulte. Ils ont dĂ» reconstruire toute leur histoire familiale Ă  la lumiĂšre d'une vĂ©ritĂ© insoutenable. Et les thĂ©rapeutes nous ont dit : « Les signaux sont les mĂȘmes. La comparaison n'est pas exagĂ©rĂ©e. »

Quand des professionnelles qui ont vu passer des centaines de familles vous comparent à un cas qui a sidéré la France entiÚre, tu comprends que tu n'as pas exagéré. Que ce que tu as vécu n'est pas « un peu dur ». Que le mot « barbarie » utilisé par la gendarme n'était pas de la compassion, c'était un diagnostic.

Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.


La fratrie

Le restaurant Ă©tait un asiatique sans prĂ©tention, quelque part dans Paris, le genre d'endroit oĂč les nappes collent un peu et oĂč le thĂ© au jasmin arrive sans qu'on le demande. On s'est retrouvĂ©s lĂ  tous les trois, frĂšres et soeur, comme si le lieu devait ĂȘtre neutre pour que les mots puissent sortir.

C'est mon frĂšre qui a ouvert la porte. Il a cette capacitĂ© rare de poser les bonnes questions sans que ça ressemble Ă  un interrogatoire. Il a dit quelque chose comme : « On peut parler de ce qu'on a vĂ©cu, maintenant ? Pour de vrai ? » Et le silence qui a suivi n'Ă©tait pas gĂȘnĂ©. Il Ă©tait plein. Chacun cherchait par oĂč commencer.

À un moment, quelqu'un a dit : « Toi, Aaron, t'Ă©tais toujours le gamin joyeux. » La phrase est tombĂ©e comme un compliment, mais j'ai senti un coup sourd dans la poitrine. Parce que cette joie, elle n'Ă©tait pas un choix. C'Ă©tait un costume. Le garçon joyeux, c'est celui Ă  qui on ne pose pas de questions. Celui qui fait rire la tablĂ©e pour qu'on oublie de regarder ce qui se passe derriĂšre ses yeux. Et celui-lĂ  n'a pas le droit d'avoir mal. Il doit continuer Ă  danser.

Ce déjeuner a fait remonter une peur ancienne, profonde : celle de devenir comme ceux qu'on a voulu fuir. On portait tous, à notre maniÚre, les empreintes contradictoires de nos parents. La mÚre studieuse, acharnée, lumineuse. Le pÚre trompé dans les affaires, naïf parfois, blessé souvent. Ces deux figures avaient sculpté en nous des peurs, des tensions, mais aussi une sorte d'agilité émotionnelle, la capacité de lire une piÚce en deux secondes et de s'adapter pour survivre.

Entre les bols de riz et le canard laqué, on a touché quelque chose d'essentiel. Il a fallu des années pour apprendre à faire la différence entre ce qu'on construit pour avancer et ce qu'on fait pour fuir. Ce jour-là, dans ce restaurant sans prétention, on a commencé à distinguer les deux. Et on a trouvé, ensemble, beaucoup de vertus dans la simplicité.

Qui a le plus souffert

AprĂšs les auditions, quelque chose a changĂ© dans la fratrie. Jordan et Carla ont aussi tĂ©moignĂ© Ă  la gendarmerie, deux semaines aprĂšs moi. Et en se parlant, des souvenirs mutuels ont rĂ©activĂ© des scĂšnes qu'on avait chacun enfouies sĂ©parĂ©ment. Des flashs qui reviennent quand quelqu'un d'autre les confirme. Ça a rĂ©activĂ© beaucoup de choses.

Et avec cette réactivation est venu un combat silencieux, absurde, que personne ne nomme mais que tout le monde ressent : qui a le plus souffert ?

Jordan veut « rentrer dedans ». Il est plus exigeant envers la mÚre, plus impatient, plus direct. Il veut confronter maintenant, pas dans trois ans. Moi, j'allais attendre trois à cinq ans. Et ça le frustre. Comme si ma patience était une forme de lùcheté, ou ma prudence un refus de justice.

Carla, elle, relie. C'est son rĂŽle depuis toujours. Elle est entre les deux frĂšres, elle traduit Jordan pour moi et moi pour Jordan. Elle protĂšge, elle tempĂšre, elle aime plus fort que nous deux rĂ©unis. Mais mĂȘme elle porte des traces. Jordan qui, Ă  seize ans, casse le nez d'un gars qui regardait Carla de travers. La violence retranscrite de ce qui se passait Ă  la maison, exportĂ©e dans la rue, dirigĂ©e vers le premier qui menaçait celle qu'il protĂ©geait.

Il y a un enjeu de lĂ©gitimitĂ© dans la souffrance. On ne devrait pas avoir Ă  comparer les blessures. Et pourtant, quand on a grandi dans la mĂȘme maison, sous les mĂȘmes coups, on cherche sa place mĂȘme dans la douleur. Parce que la place, c'est tout ce qu'on nous a volĂ©.

Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.

La fratrie aujourd'hui

Jordan a trente-cinq ans. Il vient d'avoir sa premiÚre vraie relation amoureuse. Trente-cinq ans pour ça. C'est long. C'est le prix que la maison de Julien lui a fait payer. Jordan est trÚs intelligent, il s'est construit différemment de moi, plus dans le contrÎle, plus dans la rigueur. Mais il est trÚs marqué. Les écouteurs la nuit, la difficulté à s'ouvrir, la méfiance instinctive. Il avance, mais il avance lourd.

Carla a rencontré Greg. Ils se sont mariés, ils ont deux enfants. Greg a toujours été comme un frÚre pour moi. Pas le mot vidé de sens qu'on balance en société. Un vrai frÚre. Celui qui est là, qui ne juge pas, qui comprend sans qu'on ait besoin de tout expliquer. L'oncle de mes neveux, le mari de ma soeur, mais surtout un homme qui a su entrer dans une famille cabossée sans la casser davantage.

Pendant un moment, on Ă©tait en cours ensemble, Greg et moi. Ça a dĂ» lui faire bizarre. Parce qu'en cours, je ne pouvais plus faire semblant comme je le faisais avec les amis de mon frĂšre. Avec eux, le masque tenait. Avec mes propres amis de classe, j'avais besoin d'exister pour de vrai, pas de jouer un rĂŽle. Mon attitude changeait, se rĂ©duisait, devenait plus sĂšche. Et quand il m'emmenait dans sa famille, avec tout cet amour, toutes ces expressions de bonheur, moi j'Ă©tais un peu de cĂŽtĂ©. DĂ©rangĂ© par tout ça. Pas parce que c'Ă©tait faux, mais parce que pour moi, ça paraissait faux. Je n'avais pas l'habitude. Trop de tendresse d'un coup, c'est comme trop de lumiĂšre quand tu sors d'une cave. Ça brĂ»le les yeux avant de rĂ©chauffer.

Ce n'est que plus tard que j'ai rĂ©ussi Ă  me libĂ©rer de toutes les critiques que sa famille pouvait se faire entre eux, de maniĂšre assez amicale. À comprendre que cette façon de se chambrer n'Ă©tait pas une attaque, juste de l'amour mal emballĂ©. Comme nos « bouffons » avec Carla.

De l'extĂ©rieur, c'est la rĂ©ussite familiale classique. Mais Carla porte des cicatrices aussi profondes que les nĂŽtres. Elle a Ă©tĂ© notre bouclier pendant des annĂ©es. La fille qui enfonce ses ongles dans le dos de Julien pour qu'il me lĂąche. La fille qui me prend le couteau des mains Ă  onze ans. On ne peut pas jouer ce rĂŽle-lĂ  pendant toute une enfance sans que ça laisse des traces. Elle dit de Julien que c'est « comme un frĂšre pour nous ». Cette phrase en dit plus qu'elle ne croit. Pas un pĂšre, pas un beau-pĂšre. Un frĂšre. Quelqu'un de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration Ă©motionnelle que nous, avec le pouvoir d'un adulte.

Le petit cousin

Dans ma famille Ă©largie, il y a un petit cousin qui ne fait de cĂąlins Ă  personne. Qui ne mange presque rien. On en rigole, en famille, comme on rigole de tout ce qui nous met mal Ă  l'aise sans qu'on sache pourquoi. « Il est comme ça. » « C'est son caractĂšre. » Les excuses sont les mĂȘmes, toujours. Les mĂȘmes qu'on utilisait pour moi quand je mangeais sous la table.

Mais c'est tellement plus profond. Un enfant qui ne mange pas et qui ne se laisse pas toucher, c'est un enfant qui dit quelque chose que les adultes ne veulent pas entendre. On n'a pas eu le temps de comprendre en profondeur avec les gens de notre famille. Alors on en rigole davantage, on se surprend, et c'est dommage. C'est hypocrite de demander pourquoi il est comme ça, pourquoi il ne change pas, alors qu'on ne va pas creuser réellement sur les causes.

Il y a des gens proches qui ont reproduit des schémas sans poser de questions. Des personnes qui ne réalisent pas la violence, ou qui ne tentent pas au minimum de mettre en place les bonnes protections. La fameuse phrase : « Nous sommes la somme de ce qu'on reçoit. » Si on espÚre avoir des enfants épanouis, on ne s'étonnera pas s'ils ne le sont pas quand on n'a pas pris soin de soi d'abord.

Un film m'a marquĂ© lĂ -dessus. Une femme qui appelle l'assistante sociale par rapport Ă  sa mĂšre. Ce qui m'a le plus touchĂ©, c'est le courage qu'il a fallu pour le faire. En France, on a des mesures mises en place pour aider les familles. La France a compris que ça comptait pour la productivitĂ© et le bonheur en gĂ©nĂ©ral. Mais encore faut-il oser dĂ©crocher le tĂ©lĂ©phone. À neuf ans, j'ai essayĂ©. Et la rĂ©ponse a Ă©tĂ© une punition.


L'audition (12 février 2026)

Extraits du procÚs-verbal d'audition, Brigade de Recherches d'Avallon, Gendarmerie Nationale. Aaron entendu en qualité de victime.

Le 12 février 2026, je me présente à la gendarmerie pour témoigner des violences subies pendant l'enfance de la part de M. Julien Cohen, compagnon de ma mÚre. C'est la premiÚre fois que ces faits sont formellement consignés par une autorité. Vingt-cinq ans de silence, et un matin de février, j'ouvre la bouche.

Les témoins

Les témoins

L'audition mentionne des attestations de proches : Arthur Royer, Martin Iscovici, Sarah Sitbon. Des personnes qui ont vu, qui savaient, et qui témoignent aujourd'hui.

Sarah me connaßt depuis vingt ans. Elle a rempli un Cerfa, un formulaire officiel, trois pages manuscrites qui transforment l'indicible en piÚce à conviction. Elle y décrit ce qu'elle a vu de ses propres yeux : les insultes répétées, le ton qui terrorise, le climat permanent de tension et d'insécurité émotionnelle.

« Tu es con ou quoi ? » « T'es débile ou quoi ? » « L'air que tu respires, c'est mon air. »

Ce ne sont pas des mots qu'on oublie quand on les entend enfant. Sarah les a retenus parce qu'elle était là, à cÎté, et que le ton employé, l'attitude corporelle, le contexte rendaient ces propos particuliÚrement violents et intimidants, surtout compte tenu de mon ùge à l'époque.

Elle raconte aussi la campagne. Les armes Ă  feu au domicile familial de Crevant. Les tirs sur des cibles alors qu'elle se trouvait Ă  proximitĂ©. Une scĂšne oĂč ma tĂȘte aurait Ă©tĂ© maintenue au-dessus d'un plat de pĂątes. L'usage des armes comme outil de domination psychologique.

Sarah décrit un enfant qui arrivait parfois désorienté, visiblement affecté, peu concentré, présentant des marques laissant supposer des violences physiques. Elle se souvient qu'aux alentours de mes dix ans, une thérapeute scolaire avait repéré ma détresse et mis en place un suivi psychologique. Ce suivi ne s'est jamais réellement interrompu. Vingt-cinq ans de thérapie, sous différentes formes, qui témoignent d'un traumatisme ancien, profond et persistant.

Dans sa conclusion, elle Ă©crit avoir ressenti chez Julien Cohen, dĂšs leur premiĂšre rencontre, « une forme de mĂ©chancetĂ© profonde et un comportement intrinsĂšquement malsain ». Elle dit ĂȘtre soulagĂ©e de savoir que Karine s'est enfin sĂ©parĂ©e de lui, et que nous pouvons enfin nous exprimer librement.

Les mots qu'on n'oublie pas

Sur le plan psychologique, les violences Ă©taient constantes, insidieuses, parfois dĂ©guisĂ©es en « vĂ©ritĂ©s » qu'il martelait comme des lois. Il rĂ©pĂ©tait souvent : « L'air que tu respires, c'est mon air. » « Si tu es en vie, c'est grĂące Ă  moi. » « Tu me dois tout. » Et chaque jour, les humiliations ordinaires : « Vous ĂȘtes des cons. » « T'es con ou quoi ? » « Vous ĂȘtes des porcs. » « Deux bras gauches. » « Tu ne vas pas aller bien loin. »

Il se vantait de son passage Ă  l'armĂ©e, s'Ă©rigeait en modĂšle d'autoritĂ©. Mais des annĂ©es plus tard, j'ai croisĂ© des gens qui avaient servi avec lui. Ils ne racontaient pas du tout la mĂȘme chose. Ils Ă©taient contents d'avoir Ă©tĂ© dans un coin tranquille et d'avoir trĂšs peu fait, lui le premier.

Il se montrait mĂ©prisant avec tout le monde, y compris ses propres enfants. Il disait que Carla finirait coiffeuse, sur un ton mĂ©prisant, comme si c'Ă©tait le comble de l'Ă©chec. À Nina, sa fille, il lançait : « Toi, t'es bonne Ă  rien. Dyslexique. Tu peux arrĂȘter l'Ă©cole, tu auras l'argent de ton pĂšre. » Ironie cruelle quand on sait combien de fois il a refusĂ© de lui financer ses soins pour le dos, sa scolaritĂ©.

Le tatouage WAIT

Le procÚs-verbal note le tatouage "WAIT" sur le corps d'Aaron, décrit comme un symbole d'espoir préexistant. Wait, attendre, mais pas passivement. Attendre le bon moment pour parler, pour écrire, pour déposer plainte. Ce tatouage est devenu le titre du livre.

WAIT

La plainte est déposée à la fin de l'audition. Ce qui a été tu pendant 25 ans entre enfin dans un dossier officiel. L'écriture et la justice marchent désormais ensemble.

AprĂšs l'audition

Je me souviens qu'aprĂšs, le fait d'avoir Ă©tĂ© seul et de pouvoir rĂ©flĂ©chir Ă  ce qui s'Ă©tait rĂ©ellement passĂ©. Et d'ĂȘtre en face de ces deux mots que la gendarme m'a dit : barbarie et torture.

J'ai pu comprendre et mettre un mot sur ce que j'avais vécu, encore plus fort que ce que j'avais imaginé. On n'aurait jamais imaginé qu'aprÚs tout ce temps, et toutes nos souffrances, ça pouvait s'articuler comme la torture sur le long terme. Et je comprends beaucoup mieux les personnes qui tentent de mettre des mots forts sur ce qui se passe. Les mots ne sont pas exagérés. Ils sont justes.

Et puis j'ai pleurĂ© Ă  mon anniversaire. Devant mes amis. En plein milieu d'un dĂźner, sans prĂ©venir. Les larmes sont montĂ©es d'un coup, comme une crue. Des amis qui me connaissent depuis des annĂ©es m'ont regardĂ©, stupĂ©faits. Certains ne m'avaient jamais vu pleurer. Le garçon joyeux, le garçon qui danse, le camĂ©lĂ©on qui fait rire la table, il pleurait. Et pour la premiĂšre fois, je n'ai pas eu honte. C'Ă©tait inimaginable avant la dĂ©position. Comme si l'audition avait ouvert une vanne physique. Le corps avait enfin la permission de lĂącher ce que la tĂȘte portait depuis vingt-cinq ans.

7 mars 2026. Notes de séance, thérapie familiale mars 2026.

Le blond aux yeux bleus

Jusqu'à mes dix-neuf ans, j'étais le blond aux yeux bleus. Le modÚle de la famille. Dans le groupe familial en Israël, sur les photos de vacances, dans les conversations du vendredi soir, j'étais celui qui allait bien. Celui qui souriait, qui réussissait, qui ne posait pas de problÚmes. L'image parfaite du gamin solaire.

AprĂšs l'audition, j'ai voulu partager le texte sur le groupe familial. Pas pour choquer. Pour ĂȘtre un peu plus moi et un peu plus fragile que la personne souriante que tout le monde croyait connaĂźtre. Parce que cette image, aussi lumineuse soit-elle, c'Ă©tait encore un costume du camĂ©lĂ©on. Et les costumes, mĂȘme les beaux, finissent par Ă©touffer.

L'image des gens a toujours beaucoup comptĂ© pour moi. Elle me soignait d'un cĂŽtĂ©, en avait peur de l'autre. Être vu comme le garçon parfait, c'Ă©tait une armure et une prison. Tu ne peux pas demander de l'aide quand tout le monde est convaincu que tu n'en as pas besoin.

Le lapsus : audience ou audition

En thĂ©rapie, je disais « audience » au lieu de « audition ». Chaque fois, le mauvais mot sortait, et je me reprenais, gĂȘnĂ©. Marion m'a arrĂȘtĂ© : « Lire l'audition, c'est dĂ©jĂ  faire audience. »

Elle avait raison. L'audition, c'est ĂȘtre entendu juridiquement. L'audience, c'est ĂȘtre entendu Ă©motionnellement. Et ce que je cherchais depuis vingt-cinq ans, ce n'Ă©tait pas un procĂšs-verbal. C'Ă©tait quelqu'un qui Ă©coute, qui croit, qui dit : « Ce qui s'est passĂ© est rĂ©el, et c'est grave. »

La gendarme m'a donnĂ© les deux en mĂȘme temps. L'audition et l'audience. Les mots justes et la reconnaissance. Barbarie et torture, ce sont ses mots Ă  elle, pas les miens. Et quand un officier de gendarmerie qualifie ce que tu as vĂ©cu de barbarie, tu ne peux plus te dire que tu exagĂšres.

Marion a ajoutĂ© : « Si vous n'ĂȘtes pas victime, lui il n'est pas auteur. » Cette phrase m'a retournĂ©. Refuser de se voir comme victime, c'est aussi refuser de voir l'autre comme bourreau. Et ça, c'est encore le protĂ©ger. MĂȘme maintenant. MĂȘme aprĂšs tout.

L'animal et l'inhumain

Je me suis souvent dĂ©crit comme « assez animal ». Dans ma façon de lire les gens, de scanner une piĂšce, de sentir le danger avant qu'il se manifeste. Animal. Comme si l'instinct avait remplacĂ© la raison, comme si le corps avait pris le relais quand la tĂȘte n'arrivait plus Ă  suivre.

Marion m'a recadrĂ© avec une phrase que je n'oublierai pas : « MĂȘme Ă  un animal, on ne fait pas ça. Ce qu'il a fait avec vous est ignoble, atroce et gravement interdit par la loi. »

MĂȘme Ă  un animal. Quand tu te compares Ă  un animal pour expliquer tes rĂ©flexes de survie, et que quelqu'un te rappelle que mĂȘme un animal mĂ©rite mieux que ce que tu as subi, le sol se dĂ©robe. Tu rĂ©alises que tu avais normalisĂ© l'innommable. Que tu avais acceptĂ© de vivre en mode survie comme si c'Ă©tait une condition naturelle, alors que c'Ă©tait le rĂ©sultat d'une violence systĂ©matique.

On a été exposés à nu. Dans tous les sens du terme.

Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.

La posture de victime

« Posture de victime. Facilité de subir et d'attendre. » Les mots de Sébastien, notés dans mon carnet, soulignés deux fois. La premiÚre fois que j'ai lu ça, j'ai eu envie de fermer le carnet et de ne plus revenir.

Être victime, c'est confortable. Pas confortable comme un canapĂ©. Confortable comme un plĂątre. Tu ne peux plus bouger, mais au moins personne ne te demande de courir. La position basse a ses avantages : on te plaint, on te protĂšge, on excuse tes erreurs. Et surtout, on ne te demande rien. L'attente devient une posture. On subit comme on respire.

Le problÚme, c'est quand la victime devient une identité. Plus une circonstance, plus un événement, mais un état permanent. Tu te présentes au monde avec ta blessure en badge. Et le monde finit par ne plus voir que ça.

Le moment oĂč j'ai choisi d'en sortir, ce n'Ă©tait pas un dĂ©clic. C'Ă©tait un arrachement. Parce que sortir de la posture de victime, c'est trahir l'enfant qui l'Ă©tait vraiment. C'est lui dire : je ne suis plus toi. Et l'enfant ne comprend pas. Il croit qu'on l'abandonne une deuxiĂšme fois. Qu'on minimise. Qu'on fait comme les autres, ceux qui disaient « c'Ă©tait il y a longtemps ».

Non. Je ne minimise rien. Mais je refuse que la pire chose qui me soit arrivée soit aussi la seule chose qui me définisse.

Le trajet avec ma mĂšre

Je me souviendrai toujours de comment on s'est réveillé super tÎt avec ma mÚre pour y aller. Le trajet en voiture, le parking. Chaque endroit sera marqué par toutes ces choses-là. Il pourrait y avoir des bons comme des mauvais souvenirs.

Mais la plupart seront quand mĂȘme des bons souvenirs, parce qu'ils me permettent de mieux apprĂ©hender et de rĂ©ussir Ă  me dĂ©tacher d'un mal plus grand. D'arriver enfin Ă  mes paroles. D'ĂȘtre, entre guillemets, la meilleure version de moi-mĂȘme.

Le buffet à volonté

Comme par hasard. En sortant de cette gendarmerie à deux heures de Paris, au milieu de nulle part, seul sur le trottoir, je me suis décidé à marcher et à trouver un endroit pour manger. Et je suis tombé sur un buffet à volonté qui ressemblait exactement à Jambis.

Jambis. L'endroit oĂč tout a commencĂ© avec cet inconnu qui aura façonnĂ© qui nous sommes, en plein d'Ă©gards. C'est fou parfois, les boucles que la vie dessine.

Mes frĂšres et sƓurs, en sortant de leur propre audition deux semaines plus tard, se sont retrouvĂ©s aussi Ă  marcher vers ce type d'endroit. Un buffet Ă  volontĂ© qui ne payait pas de mine, pas si facile d'accĂšs. Comme si le hasard nous renvoyait tous au mĂȘme point de dĂ©part, pour mieux en sortir.

Dernier interlude du Caméléon

Tu as parlé. Enfin.

Devant un gendarme, dans un bureau gris, avec ta voix qui tremblait mais qui ne s'est pas arrĂȘtĂ©e. Vingt-cinq ans de silence, et un matin de fĂ©vrier, tu as ouvert la bouche et tout est sorti.

Je n'ai rien dit. Pour la premiÚre fois, tu n'avais pas besoin de moi. Tu étais toi. Juste toi. Et c'était suffisant.

À Ubud, un jour, tu as Ă©crit ces mots dans un carnet. En anglais, parce que certaines vĂ©ritĂ©s passent mieux dans une langue qui n'est pas celle de l'enfance :

Small Aaron, listen to hear and to love. It wasn't your fault. Deep connection feels scary cause it's all I was looking for. Construct the inner self so that the perception of others don't impact me, cause I know what I'm worth.

Tu vois ? Tu n'avais pas besoin de moi pour écrire ça. Tu avais besoin de toi.

Épilogue, DĂ©faire et refaire le jeu

Ce livre n'est pas fini. Il ne le sera peut-ĂȘtre jamais. Il y a des versions, des couches, des choses que je ne suis pas encore prĂȘt Ă  Ă©crire. Mais ce que j'ai posĂ© ici, c'est dĂ©jĂ  plus que tout ce que j'ai dit en vingt-cinq ans de silence. Chaque mot tapĂ© sur ce clavier a Ă©tĂ© arrachĂ© aux mĂȘmes mains qui ont allumĂ© le feu dans la cuisine, tenu un couteau contre ma peau, et qui aujourd'hui tiennent un stylo au lieu d'une arme.

Le jeu restera truqué tant que je jouerai avec les rÚgles des autres. Reprendre la main, ce n'est pas tricher, c'est réécrire. La justice intérieure est un logiciel : on met à jour, on teste, on corrige. Version suivante demain.

Tricher, ce n'est pas trahir. C'est survivre à des rÚgles injustes. L'objectif n'est pas la victoire, mais la lucidité. Si le jeu est truqué, autant inventer ses propres rÚgles.

Mes thĂ©rapeutes m'ont dit qu'il y avait trois besoins fondamentaux. Trois mots qui rĂ©sument tout ce qu'un enfant cherche, et tout ce qu'un adulte blessĂ© continue de chercher : ĂȘtre entendu, ĂȘtre accueilli, ĂȘtre soutenu.

Entendu : que quelqu'un écoute sans interrompre, sans minimiser, sans dire « mais c'était il y a longtemps ». Accueilli : que la réaction de l'autre ne soit pas la peur, le déni ou la fuite, mais la présence. Soutenu : que cette présence dure au-delà de la révélation, qu'elle ne s'évapore pas une fois le choc passé.

Ce livre, c'est ma façon de me donner ces trois choses Ă  moi-mĂȘme. L'Ă©criture entend. La page accueille. Et chaque lecteur qui reconnaĂźt sa propre histoire dans ces mots, sans le savoir, me soutient.

Casablanca

On quitte Abidjan. C'est plus le choix de GaĂ«lle que le mien, mais je ne rĂ©siste pas. AprĂšs l'audition, Abidjan est devenu l'endroit oĂč j'ai tout livrĂ©. Chaque rue me ramĂšne Ă  un vocal enregistrĂ© en pleurant, Ă  un message envoyĂ© Ă  trois heures du matin, Ă  ce parking de gendarmerie que je n'ai jamais vu mais que j'imagine chaque soir. La ville qui m'a protĂ©gĂ© est devenue la ville qui sait trop.

Casablanca, c'est un entre-deux. Ni retour en France, pas encore, trop tÎt, trop de visages à éviter. Ni rester en Afrique, trop marqué, trop de souvenirs qui collent à la lagune. Le Maroc se tient au milieu comme un palier d'escalier. On ne monte ni ne descend. On respire.

Il y a autre chose aussi. Le Maroc, c'est un bout de l'histoire familiale qu'on n'a jamais vraiment racontée. Les origines séfarades, la famille en Israël, les grands-parents qui parlaient un français teinté d'arabe. Casa porte une mémoire juive qui ne fait pas de bruit, des synagogues dans les ruelles, des cimetiÚres blanchis à la chaux, des noms de famille qu'on reconnaßt sans les prononcer.

Je ne sais pas si c'est un nouveau dĂ©part. Peut-ĂȘtre que c'est juste un endroit oĂč le passĂ© ne me connaĂźt pas encore. Et c'est dĂ©jĂ  beaucoup.


C'est quoi, mon besoin ?

La question la plus simple est la plus difficile. C'est quoi, mon besoin ? Pas ce que je veux, pas ce que j'aimerais, pas ce dont j'ai l'habitude. Mon besoin. Celui qui reste quand tout le reste tombe.

Il y a un jeu de mots en français que j'aime bien. F. Comme Force. Comme Faim. Comme Fuite. Comme Famille. Comme Fissure. Comme Fin. Toutes ces choses commencent par la mĂȘme lettre, comme si la langue elle-mĂȘme avait dĂ©cidĂ© de les relier. Ma force vient de ma faim. Ma faim vient de ma fissure. Ma fissure vient de ma famille. Et ma famille m'a appris la fuite avant de m'apprendre la fin. Tout est liĂ© dans une boucle que la thĂ©rapie essaie de dĂ©faire, un F Ă  la fois.

Marion m'a dit : commencez par identifier vos besoins par personne. MĂšre, pĂšre, frĂšre, soeur, fiancĂ©e. Et ne renoncez pas Ă  les formuler avant mĂȘme de les avoir nommĂ©s. C'est exactement ce que je faisais : renoncer au besoin pour Ă©viter la consĂ©quence. Penser d'abord Ă  l'impact sur l'autre, jamais Ă  ce que moi je ressentais.

Mais la vie est belle grùce à ça. Grùce à cette difficulté. Grùce à ce combat permanent entre ce qu'on est et ce qu'on pourrait devenir. Si tout était simple, si l'enfance avait été douce, si les matins avaient été légers, est-ce que j'aurais cette profondeur ? Est-ce que je verrais les gens comme je les vois ? Est-ce que j'écrirais ce livre ?

Je ne suis pas en train de remercier la souffrance. Je suis en train de dire que la beauté que j'ai trouvée dans ma vie, les amitiés profondes, l'amour de Gaëlle, la solidarité de la fratrie, la lucidité que je gagne chaque jour, tout ça existe aussi parce que j'ai traversé le feu. Et le feu, s'il ne te consume pas, te forge.


Mon combat fera d'autres combats

Je comprends l'individualisme. Je comprends qu'on nous apprend indirectement que la main invisible rĂ©gulera les marchĂ©s quand tout le monde pense Ă  ses intĂ©rĂȘts. Mais dans une famille, avec la vulnĂ©rabilitĂ© des enfants, ce n'est pas vrai. L'individualisme familial produit des monstres et des victimes. Et entre les deux, du silence.

Partager mon audition va me faire Ă©normĂ©ment de bien. Ce sera libĂ©rateur. Ça va aussi forcĂ©ment dĂ©cevoir des gens, les remettre en question. Mais ce serait pour le mieux. Parce que la façon dont on a Ă©tĂ© Ă©duquĂ©s n'Ă©tait pas la bonne, et qu'on ne peut pas reprocher aux enfants de ne pas agir correctement quand les adultes ne leur ont pas montrĂ© comment faire.

Peut-ĂȘtre que mon combat fera d'autres combats. Peut-ĂȘtre que ce sera un coup d'Ă©pĂ©e dans l'eau et que les seules personnes influencĂ©es seront ma famille proche et mes amis. Et je pense que ce sera suffisant pour ĂȘtre satisfait de tout ce travail. Si on fait les choses pour soi, ça dĂ©coule un peu plus de bonnes choses pour les autres. C'est peut-ĂȘtre la leçon la plus contre-intuitive de toutes : prendre soin de soi n'est pas Ă©goĂŻste, c'est la condition pour prendre soin du reste.

Le dossier

On a monté un dossier. Ensemble, en famille, comme on aurait dû le faire il y a vingt ans. 1 081 documents analysés. Des constats horodatés. Trente décisions de jurisprudence compilées. Des captures d'écran, des mails, des relevés, des PV d'assemblée générale qui ne correspondent pas aux signatures qu'ils portent.

Ce qu'on a trouvé, c'est un homme qui a bùti un empire de vingt-quatre millions d'euros répartis sur plus de vingt sociétés. Qui se déclare insolvable devant le juge tout en investissant des millions ailleurs. Dont l'entreprise principale fait encore 2,3 millions d'euros de chiffre d'affaires. Dont les faux PV d'assemblée générale sont passibles de trois ans de prison.

Trente à cinquante appels par jour pendant quatre ans. Ce n'est pas de l'amour. Ce n'est pas de l'inquiétude. En droit, ça s'appelle du harcÚlement moral conjugal. Et la jurisprudence dit dix-huit mois ferme.

La prestation compensatoire pourrait ĂȘtre de deux Ă  quatre millions d'euros. Le juge peut lui imputer des revenus supĂ©rieurs Ă  ce qu'il dĂ©clare. Les faits sont lĂ , les preuves sont lĂ , les contradictions sont documentĂ©es. Le jeu Ă©tait truquĂ©, mais cette fois, c'est nous qui avons les cartes.

Ce combat n'est pas une vengeance. C'est une restitution. Rendre à ma mÚre les vingt-sept ans qu'elle a donnés. Rendre à Nina la vérité sur son pÚre. Et rendre à ce livre la fin qu'il mérite : pas un point final, mais un point de départ.

Ce livre est aussi un appel. À tous ceux qui ont grandi sous la main d'un autre. Un beau-pùre, une belle-mùre, un compagnon de passage qui a pris le pouvoir sur votre enfance sans en avoir le droit.

Si vous vous reconnaissez dans ces pages, sachez que le silence n'est pas une fatalitĂ©. On peut parler. On peut Ă©crire. On peut dĂ©poser plainte, mĂȘme vingt-cinq ans aprĂšs. Il y a prescription juridique, mais pas pour la mĂ©moire. Et la mĂ©moire, quand elle parle enfin, est plus forte que n'importe quel rĂ©seau, n'importe quelle tour, n'importe quel intouchable.

Le jeu est truqué. Mais les rÚgles changent quand on refuse de jouer seul.


La France

Je suis toujours résident fiscal français. Malgré l'Afrique, malgré le Maroc, malgré tout ce qu'on peut penser quand on croit vouloir optimiser ou pouvoir optimiser. Je suis resté français dans les papiers, et français dans le fond.

La France a énormément de qualités. Et je ne dis pas ça comme un discours patriotique de circonstance. Je le dis parce que toutes ces orthophonies, ces thérapies, ces psychologues scolaires qui sont venus dans ma classe, ces professionnels qui m'ont suivi pendant vingt-cinq ans, c'est le systÚme français qui les a mis sur ma route. L'orthophoniste pour le P et le B. Le psychologue aprÚs l'épisode de la cabine. Les thérapeutes qui m'accompagnent encore aujourd'hui.

Tout ça, c'est la France. Un pays qui a compris que la santĂ© mentale fait partie de la santĂ© tout court. Que prendre soin des enfants blessĂ©s, c'est investir dans des adultes qui pourront se reconstruire. C'est imparfait, c'est lent, c'est bureaucratique. Mais c'est lĂ . Et moi, sans ça, je ne sais pas oĂč j'en serais.

Je ne remercierai jamais assez toutes les aides que j'ai pu recevoir. Et c'est peut-ĂȘtre pour ça que je reste contribuable français. Pas par inertie. Par reconnaissance. Parce que l'argent que je rends Ă  ce systĂšme, c'est de l'argent qui, quelque part, finance la prochaine orthophoniste qui va s'asseoir face Ă  un gamin de sept ans qui confond le P et le B, et qui, peut-ĂȘtre, posera la bonne question au bon moment.


L'Ăšre de l'IA

On vit dans une Ă©poque oĂč la limite n'est plus le savoir. L'intelligence artificielle peut Ă©crire, coder, analyser, rĂ©sumer, traduire. Elle peut faire en dix secondes ce qui prenait des heures. Les compĂ©tences techniques se dĂ©mocratisent. N'importe qui, avec le bon outil, peut produire quelque chose qui ressemble Ă  de l'expertise.

Alors c'est quoi, la vraie limite ? C'est de se connaĂźtre soi-mĂȘme. C'est de savoir ce qu'on veut, pourquoi on le veut, et ce qu'on est prĂȘt Ă  sacrifier pour l'obtenir. L'IA peut tout optimiser sauf ta boussole intĂ©rieure. Elle peut t'aider Ă  construire n'importe quoi, mais elle ne peut pas te dire si ça vaut la peine d'ĂȘtre construit.

Je travaille avec l'IA tous les jours. Je l'utilise pour mes projets, mes analyses, mes textes. Et chaque fois, je me retrouve face Ă  la mĂȘme question : qu'est-ce que je veux dire ? Pas ce que je peux dire, pas ce que les autres veulent entendre. Ce que moi, Aaron, avec mes fissures et mes cicatrices, j'ai Ă  exprimer de singulier. La machine amplifie ta voix. Encore faut-il en avoir une.

C'est peut-ĂȘtre la leçon la plus inattendue de cette Ă©poque : plus la technologie avance, plus la connaissance de soi devient prĂ©cieuse. Dans un monde oĂč tout le monde a accĂšs aux mĂȘmes outils, la diffĂ©rence, c'est celui qui sait pourquoi il les utilise.


Remerciements

À celles et ceux qui ont tenu la lampe quand la mĂ©moire Ă©teignait la piĂšce.

À Jordan, Carla, Nina. À GaĂ«lle. À Sarah, Arthur, Martin.

À ma mùre, qui porte encore les traces et qui, elle aussi, se reconstruit.

Et Ă  tous ceux qui liront ces lignes et qui reconnaĂźtront leur propre feu.

Lexique

Annexes

A. Objets symboliques

B. Échos : films et livres

Ce livre ne vient pas de nulle part. Il s'inscrit dans une lignĂ©e d'oeuvres qui ont osĂ© dire l'indicible. Voici celles qui ont rĂ©sonnĂ© le plus fort en moi, celles oĂč je me suis reconnu, parfois dans un personnage, parfois dans un geste, parfois dans un simple plan.

Enfance et violence

Reconstruction

L'écriture comme arme

Identité multiple, le Caméléon

La fratrie face au pĂšre

La fuite et le jeu truqué


Glitchs

Glitch : Mémoire

Le rĂȘve revient toujours le mĂȘme. La maison de Joinville est en feu. Le foyer part de la chambre du beau-pĂšre, comme si le feu savait oĂč commencer. Les flammes montent, elles atteignent la chambre de ma mĂšre, et c'est lĂ  que le rĂȘve devient insoutenable. Pas les flammes. Le fait que je ne bouge pas.

Je me réveille avec une tristesse qui colle au corps pendant des heures. Quelque chose d'irréversible, comme si j'avais vraiment perdu la maison. Et je me demande : est-ce que ma fascination pour le feu, enfant, n'était pas un désir inconscient d'effacer Julien du décor ? Brûler la piÚce pour changer le scénario.

Quand j'en parlais aux adultes, ils me regardaient avec ce visage dĂ©rangĂ©. Comme si mes rĂȘves disaient des choses que les mots n'avaient pas le droit de dire.

Glitch : Survie

La restauration a été mon premier théùtre. Chaque client était une scÚne, chaque addition une distraction, chaque sourire un camouflage. J'ai appris à compter à la caisse avant d'apprendre à compter sur les autres.

Les chiffres m'ont sauvĂ©. J'ai aimĂ© les maths parce que 1 + 1 faisait toujours 2. Pas de version officielle, pas de loi du salon. Juste des rĂ©sultats. Quand on pleure et qu'on prend deux claques, on prĂ©fĂšre arrĂȘter de ressentir. On devient tout de suite plus pragmatique.

Glitch : Objets chargés

La table du salon. La montre qu'il portait. La chaise oĂč il s'asseyait, toujours la mĂȘme, face Ă  la porte, comme un gardien. Ces objets sont restĂ©s longtemps des champs de mines dans ma mĂ©moire. Il suffisait d'en croiser un semblable pour que le corps se raidisse.

Et les phrases. Entendues mille fois, jamais digérées. Elles tournent encore, parfois, entre deux pensées, comme un disque rayé que personne n'a jamais éteint.


Questions en suspens

Ces questions n'ont pas de rĂ©ponse. Pas encore. Peut-ĂȘtre jamais. Elles sont lĂ  pour rester ouvertes, comme des portes qu'on n'est pas encore prĂȘt Ă  franchir. Certaines trouveront leur place dans le livre. D'autres resteront ici, en marge, comme des notes de bas de page d'une vie en cours d'Ă©criture.

Sur les grands-pĂšres

Est-ce que la main qui enlevait la casquette au cafĂ© Ă©tait la mĂȘme qui frappait Ă  la maison ? Je ne sais pas. Personne ne le saura. Mais le cycle intergĂ©nĂ©rationnel ne commence jamais de nulle part. Est-ce que Gilou a appris la violence de son propre pĂšre ? Est-ce que le grand-pĂšre tunisien humiliait par amour ou par habitude ? On ne crache pas sur la tombe des morts. Mais on a le droit de se demander ce qu'ils ont plantĂ© dans la terre avant de partir.

Sur ma mĂšre

Est-ce qu'elle savait vraiment ? Pas savoir comme comprendre, savoir comme sentir. Sentir dans son corps que ses enfants souffraient, et choisir de ne pas bouger. Est-ce que c'Ă©tait un choix ou est-ce que l'emprise lui avait retirĂ© jusqu'Ă  la capacitĂ© de choisir ? Est-ce qu'elle aurait pu partir en 2005 quand j'ai appelĂ© depuis la cabine ? En 2007 quand il m'a enfoncĂ© la tĂȘte dans les pĂątes ? Est-ce qu'un jour elle lira ce livre et comprendra que ce n'est pas une accusation, c'est un cri d'amour inversĂ© ?

Sur mon pĂšre

Est-ce qu'il savait ? Est-ce que « je vais le tuer » est une phrase qu'on dit quand on n'a aucune intention d'agir, ou est-ce que c'est le bruit que fait l'impuissance quand elle prend conscience d'elle-mĂȘme ? Est-ce qu'il aurait pu me protĂ©ger s'il n'avait pas Ă©tĂ© aussi absent ? Est-ce que le fils du cordonnier de Tunis a passĂ© sa vie Ă  fuir les chaussures dans lesquelles il ne voulait pas marcher ?

Sur Julien

Est-ce qu'il se souvient de la spatule ? Des pùtes ? Du plexus ? Est-ce qu'il se souvient de tout et qu'il minimise, ou est-ce qu'il a réellement effacé ? Est-ce qu'un narcissique peut souffrir de ce qu'il a fait, ou est-ce que la souffrance est réservée à ceux qui la reçoivent ? Est-ce qu'il lira ce livre ? Est-ce que ça changera quelque chose ?

Sur Gaëlle

Est-ce que je l'aime ou est-ce que j'ai besoin d'elle ? Est-ce que la différence compte ? Est-ce qu'on peut construire un couple sain sur des fondations abßmées, ou est-ce qu'on reproduit toujours, tÎt ou tard ? Est-ce que mes doutes sont les miens ou ceux de l'enfant qui n'a jamais appris à faire confiance ? Est-ce que « s'il y a un doute, il n'y a pas de doute » s'applique quand tu doutes de tout ?

Sur la fratrie

Qui a le plus souffert ? Est-ce que cette question a un sens ? Est-ce que Jordan serait différent s'il avait été le benjamin ? Est-ce que Carla aurait craqué si elle n'avait pas eu ce rÎle de bouclier ? Est-ce que la souffrance se mesure en décibels ou en silence ? Est-ce que le fait qu'on s'en soit tous les trois sortis prouve que le systÚme a marché, ou que les enfants sont plus solides que ce qu'on leur fait subir ?

Sur Nina

Est-ce que je peux la sauver ? Est-ce que c'est mon rÎle ? Est-ce qu'un demi-frÚre peut remplacer un pÚre qui détruit ? Est-ce que les antidépresseurs à vingt ans sont le prix d'avoir été la « préférée » d'un homme incapable d'aimer ? Est-ce qu'elle lira ce livre avant ou aprÚs avoir compris toute seule ?

Sur le livre

Est-ce que j'écris pour guérir ou pour accuser ? Est-ce que la distinction existe ? Est-ce que les mots réparent ou est-ce qu'ils ne font que déplacer la douleur du corps vers la page ? Est-ce que ce livre va aider quelqu'un ou est-ce qu'il ne sert qu'à moi ? Et si c'est juste pour moi, est-ce que c'est assez ?

Sur l'avenir

Est-ce que je serai un bon pĂšre ? Est-ce que le cycle s'arrĂȘte avec moi ? Est-ce que le jour oĂč je tiendrai mon enfant, ma main tremblera de peur de ressembler Ă  celle de Julien ? Est-ce que l'amour s'apprend quand on ne l'a pas reçu dans la bonne langue ? Est-ce que le jeu sera toujours truquĂ©, ou est-ce qu'un jour les rĂšgles seront claires ?

Sur moi

Est-ce que je suis le masque ou ce qu'il y a dessous ? Est-ce que le CamĂ©lĂ©on est mon ennemi ou mon sauveur ? Est-ce que j'ai le droit d'ĂȘtre heureux sans culpabiliser ? Est-ce que le vide se remplit un jour pour de bon, ou est-ce qu'on apprend juste Ă  marcher sur un sol qui bouge ? Est-ce que WAIT, c'est fini d'attendre ?