LA VIE EST UN JEU TRUQUĂ
Chroniques d'un survivant lucide
Temps de lecture : environ 2 h 10
Il appelait ça une version. Quelle ironie.
Voici ce qu'il n'a pas raconté.
La deuxiĂšme nuit
Il est entré dans notre vie un jour, et dans notre chambre la deuxiÚme nuit. Je partageais cette chambre avec mon frÚre Jordan et, le soir, pour nous endormir, on se faisait rire en imitant des animaux, la vache, le coq, ces bruits idiots et magnifiques que font deux frÚres dans le noir quand la journée est finie et que le monde leur appartient encore.
Cette nuit-là , Julien est arrivé torse nu, m'a secoué violemment et frappé en criant « tu vas fermer ta gueule » ; j'avais trois ou quatre ans, et mon frÚre, à cÎté, n'a rien pu faire d'autre qu'avoir peur avec moi.
Il n'avait pas encore défait ses valises qu'il avait déjà fait comprendre, à un enfant qui n'avait pas les mots pour le penser, que la maison venait de changer de propriétaire.
Les cauchemars ont commencé cette nuit-là , pas aprÚs des années d'escalade, pas au terme d'une lente dérive : dÚs la deuxiÚme nuit. On croit que la violence s'installe progressivement chez les gens, c'est faux, elle arrive avec les valises. Ce qui s'installe progressivement, c'est le reste : la peur, le silence, l'habitude, chez les enfants qui la regardent déballer ses affaires.
PV d'audition, Brigade de Recherches d'Avallon, 12 février 2026.
Avertissement
Ce livre est un témoignage et un appel à ceux qui, enfants, ont subi des violences de la part d'un adulte investi du pouvoir d'un parent : beau-pÚre, belle-mÚre, compagnon de passage, pÚre, mÚre ou autre figure d'autorité.
Les faits rapportés relÚvent de mon vécu, de mes souvenirs et des éléments consignés dans mon procÚs-verbal d'audition du 12 février 2026. Les citations et les mentions de source permettent de distinguer la parole rapportée, les piÚces disponibles et mon interprétation d'adulte.
On a parlĂ© de #MeToo pour les femmes. Nous devons aussi trouver les mots pour les enfants qui grandissent dans une maison oĂč la peur devient un outil Ă©ducatif et le silence une rĂšgle. La violence ne s'arrĂȘte ni aux familles recomposĂ©es ni aux liens du sang.
Ce livre est pour eux, pour nous. #KidsToo.
Prologue, Le jeu truqué
Le jeu commence avant nous : les adultes posent les rĂšgles, distribuent les rĂŽles et dĂ©cident souvent de la version qui sera racontĂ©e. L'enfant, lui, apprend Ă jouer avant mĂȘme de savoir lire les cartes.
Dans la maison oĂč j'ai grandi, les rĂšgles changeaient selon l'humeur d'un homme, certains jeux Ă©taient des piĂšges et le silence faisait partie du rĂšglement. J'ai longtemps cru qu'il suffisait de bien jouer pour Ă©viter les coups. Il m'a fallu vingt-cinq ans pour comprendre que la seule sortie consistait Ă reprendre le rĂ©cit.
Ce livre est la notice du jeu dans lequel j'ai évolué. Il ne cherche ni à transformer la souffrance en spectacle ni à effacer la complexité de ceux qui étaient là . Il cherche à montrer ce que la version officielle a laissé hors champ.
Les fissures
Générique : La famille, avant moi
Avant le joueur, il y a le décor. Deux héritages, deux exils, et une boule noire qui se transmet de main en main. La description du niveau viendra plus tard. D'abord, le générique.
La famille, avant moi
Pour comprendre d'oĂč vient la boule noire, il faut remonter avant moi, avant Julien, avant mĂȘme ma mĂšre. Deux hĂ©ritages, deux exils et deux maniĂšres de se taire se sont croisĂ©s pour fabriquer l'enfant que je suis devenu.
Le cÎté tunisien : les Besnainou
Mon arriÚre-grand-pÚre, Albert Besnainou, né en 1893, était gouverneur du marché de poisson à Tunis et président de la chambre de commerce. Avec mon arriÚre-grand-mÚre, il s'est installé à Bab el Khadra. Ils ont eu deux fils : Georges, né en 1921, parti vivre en Israël en 1948 et mort trÚs jeune dans un accident de chantier, et André, mon grand-pÚre, né le 18 septembre 1923. Quand leur pÚre est mort, ils ont interrompu leurs études pour veiller sur leur mÚre.
André a créé à Tunis un atelier de chaussures de trente mÚtres carrés. Avec une quinzaine d'ouvriers, il y produisait trente paires par jour, en fabriquant les chaussures dans leur entier. Il était beau, brun, petit et marrant, un Don Juan qui ne se prenait pas au sérieux. Mon pÚre raconte que les quinze anisettes ponctuaient son trajet du retour.
Mon pĂšre enfant : le blond de Tunis
Mon pÚre est né le 10 mai 1951, prématuré, moins de deux kilos. On l'a nourri avec des cotons imbibés de lait pressés dans sa bouche, parce qu'il n'avait pas la force de téter. Petit, il était blanc de peau et blond, un gamin qui sortait du lot dans les rues de Tunis.
Quand il a eu la teigne et perdu ses cheveux, mon grand-pĂšre lui a mis une casquette. Au cafĂ©, devant ses amis, il la lui enlevait pour le charrier. Mon pĂšre a vite compris que la casquette Ă©tait aussi un moyen de pression : si tu ne fais pas ça, j'enlĂšve la casquette ; si tu veux une glace au citron, tu sais ce que tu dois faire. Il racontait l'histoire en riant, mais elle disait dĂ©jĂ que l'amour et l'humiliation pouvaient venir de la mĂȘme main.

Le cÎté marocain
Du cĂŽtĂ© de ma mĂšre, ma grand-mĂšre m'a mis sur une estrade : le petit blond aux yeux bleus dans la communautĂ© juive marocaine, on le montre, on le touche, on le cĂ©lĂšbre. Cette fiertĂ© m'a donnĂ© une confiance de surface, mais elle a aussi empĂȘchĂ© de creuser sous le sourire, puisque tout le monde disait que j'Ă©tais formidable.
Le grand-pĂšre Gilou
Gilou, Gilles, mon grand-pÚre maternel, était imprimeur. Il est mort le 25 mars 2004 d'un cancer du foie. J'avais huit ans et presque aucun souvenir de lui.
Gilou était violent à la maison, avec sa femme et ses enfants. Ma mÚre a grandi sous les coups d'un pÚre qu'elle n'a jamais dénoncé. Des années plus tard, quand un homme a frappé ses enfants, elle n'a pas reconnu le schéma, ou elle l'a reconnu sans savoir le briser, parce que c'était son normal à elle.
C'est ainsi que je comprends la boule noire : une violence transmise de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, pas comme une excuse, comme un cycle. Ma mĂšre n'a pas choisi consciemment de le reproduire. Le familier peut ressembler au sĂ»r, mĂȘme quand il fait du mal.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
Mamie Boulette
De l'autre cÎté, il y avait Mamie Boulette, la mÚre de mon pÚre. Elle gardait tout pour elle, sentait beaucoup, parlait peu. Elle ne me mettait pas sur une estrade : elle me nourrissait et me regardait. Elle est morte pendant le Covid, pas du Covid, et je n'ai pas pu lui dire au revoir comme il fallait.
Au moment de quitter la Tunisie, André a laissé l'atelier à ses employés. « La coopérative, c'est vous. Gardez les ateliers. » Mais il avait aussi préparé le départ. Chaque samedi, une boßte de chaussures revenait à l'atelier avec des dinars cachés à l'intérieur, ensuite échangés contre des francs et envoyés à Marseille.
Quand il a fallu partir, mon pĂšre et mon oncle JoĂ«l ont traversĂ© la MĂ©diterranĂ©e avec cinq ou six boĂźtes de chaussures bourrĂ©es de billets de 500 francs, cachĂ©s entre la tige et la semelle. Ils sont arrivĂ©s Ă Marseille, puis Ă Paris, sans manteaux, avec des couvertures pour vĂȘtements. AprĂšs un deux-piĂšces au 132 Faubourg Saint-Martin, ils se sont installĂ©s Ă CrĂ©teil, dans la citĂ© du Mont-Mesly.
Mon pĂšre a vĂ©cu avec Mamie Boulette jusqu'Ă la fin. Quand elle est partie, il s'est retrouvĂ© seul pour la premiĂšre fois de sa vie. Les deux grand-mĂšres m'ont donnĂ© de l'amour par la nourriture, le regard et la fiertĂ©. C'est la chance que j'ai eue avec des parents divorcĂ©s : deux refuges imparfaits, mais deux refuges quand mĂȘme. Je regrette seulement que, chez aucune des deux, cet amour n'ait conduit Ă une protection concrĂšte.
Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.
Niveau 1 : Créteil, chez papa
Objectif : Trouver un refuge dans un monde trop petit.
Ennemis : Le silence des adultes, les non-dits qui grossissent dans le noir.
Ăquipement : Le sourire et les bouclettes, la danse, les rires en retard du lundi.
Issue : Une douceur maladroite, sans protection.
Glitch mémoire : L'orthophoniste.
Chez papa, un week-end sur deux
L'appartement de mon pĂšre Ă©tait collĂ© Ă la mairie de CrĂ©teil, trop petit pour tous les enfants : on dormait sur le canapĂ©, on changeait d'endroit d'une nuit Ă l'autre, et les lumiĂšres de la mairie Ă©clairaient si fort par les fenĂȘtres qu'il fallait mettre des coussins contre les vitres pour essayer de dormir.
En face, il y avait un immeuble, et le soir, on regardait les lumiĂšres des appartements s'Ă©teindre une Ă une. Ce n'est pas une coĂŻncidence si, un soir, aprĂšs un film d'horreur, ma sĆur Carla a fait croire que quelqu'un tuait les gens de chaque appartement, que chaque lumiĂšre qui s'Ă©teignait correspondait Ă une vie qui s'arrĂȘtait. Cette peur m'a collĂ© longtemps, la peur qu'on vienne vous ĂŽter la vie sans votre accord, sans prĂ©venir, dans le noir.
Le matin, mon pĂšre nous mettait dans sa camionnette, oĂč il avait installĂ© un matelas derriĂšre pour qu'on ne se cogne pas. On Ă©tait toujours en retard le lundi, ma mĂšre s'Ă©nervait, nous, on rigolait. C'Ă©tait un des rares moments oĂč la lĂ©gĂšretĂ© existait pour de vrai.
Mon pÚre gardait les choses en silence. Il disait souvent : « Je vous raconterai quand vous serez plus grands. » Il n'a jamais raconté, jusqu'à aujourd'hui. Les choses qu'il portait, les histoires qu'il ne partageait pas, elles ont fermenté à l'intérieur, et ce qui fermente trop longtemps finit par devenir plus grave que la réalité : on finit par imaginer pire, par croire qu'il y a forcément un fautif dans un divorce, parce que personne ne prend le temps de t'expliquer que parfois, les gens se séparent sans que ce soit la faute de l'enfant.
Le défaut de ne pas parler, c'est que le silence fabrique des monstres : les non-dits grossissent dans le noir, et l'enfant, laissé seul avec ses questions, invente des réponses qui sont toujours plus cruelles que la vérité.
CrĂ©teil, c'Ă©tait le monde du pĂšre, la douceur maladroite, les retards du lundi Ă l'Ă©cole. Mais un week-end sur deux, on changeait de planĂšte : on quittait l'appartement trop petit de CrĂ©teil pour un autre univers, bien plus grand, bien plus dangereux, oĂč certains tĂ©moins passaient mais ne disaient rien.
Niveau 2 : Les Week-ends, l'autre planĂšte
Objectif : Tenir deux jours sans déclencher la colÚre.
Ennemis : Les mains qui frappent, le silence des adultes, la compétition permanente, les armes chargées.
Ăquipement : Le silence, la dissociation, un corps qui parle quand la bouche ne peut pas.
Issue : Retour le dimanche soir. Cicatrices invisibles, sauf sur le langage.
Glitch mémoire : Zones blanches entre 4 et 12 ans.
Crevant et Paris, l'autre planĂšte
Avant la campagne, il y a eu Joinville-le-Pont, l'appartement oĂč l'on vivait avec ma mĂšre et oĂč Julien a fini par emmĂ©nager aprĂšs quelques restaurants et une rencontre qu'on nous avait prĂ©sentĂ©e comme une bonne nouvelle. Puis la violence a pris la route avec nous, vers Crevant et jusque dans Paris.
La chambre au cerf
La campagne, c'était Crevant, dans l'Indre, et rien que le nom aurait dû nous alerter : il faut le vouloir, choisir, pour une maison à quatre heures de route, un village qui s'appelle Crevant. Julien avait acheté cette maison avec Marie-Laure, sa premiÚre femme. Nous, on en a hérité du décor sans avoir choisi la piÚce.
La maison Ă©tait assez proche de la rue, on la voyait depuis le trottoir, collĂ©e Ă l'Ă©glise. La chambre de Carla Cohen, la fille de Julien, donnait vers la rue, et de sa fenĂȘtre on pouvait voir les voitures passer et les rares passants du village, ce qui donnait une illusion d'ouverture, mais l'intĂ©rieur racontait autre chose. On y allait un week-end sur deux, quand ce n'Ă©tait pas le tour de notre pĂšre, et personne ne voulait y aller. Pas Ă cause des trophĂ©es de chasse accrochĂ©s aux murs, ni des animaux empaillĂ©s dans les couloirs, ni des cadres de femmes nues qui nous mettaient mal Ă l'aise sans qu'on sache pourquoi : c'est ce que la maison reprĂ©sentait. Chaque objet, chaque piĂšce, chaque couloir me donnait la sensation d'ĂȘtre dans le territoire d'un homme qui avait besoin que tout lui appartienne.
Au dernier Ă©tage, il y avait une chambre que personne n'aimait : le plancher grinçait, l'air y Ă©tait plus froid qu'ailleurs, comme si le chauffage n'y montait pas, ou comme si la piĂšce elle-mĂȘme refusait la chaleur, et au-dessus du lit, une tĂȘte de cerf, des yeux en verre qui ne se fermaient jamais. J'avais sept ans quand il m'y a enfermĂ©. Deux jours, seul. Ce n'Ă©tait pas les pĂątes cette fois, c'Ă©tait des tĂąches mĂ©nagĂšres que je n'avais pas faites, ou pas assez bien, laver la salle de bain, ranger les chaussures Ă l'entrĂ©e. J'avais les corvĂ©es les plus simples, parce que j'Ă©tais le plus jeune, mais il me critiquait quand mĂȘme, me traitait de « favori » avec un mĂ©pris que je vivais comme de la jalousie par procuration.
Je me souviens du premier soir, le bruit de la clĂ©, le silence qui tombe d'un coup, diffĂ©rent de celui d'en bas, plus Ă©pais, et les yeux du cerf au-dessus du lit, qui ne me regardaient pas vraiment mais qui ne regardaient rien d'autre non plus. C'Ă©tait aussi l'endroit de la maison oĂč l'on entendait le mieux l'Ă©glise, collĂ©e au mur extĂ©rieur : les cloches sonnaient Ă des heures que je ne comprenais pas, et leur son traversait la pierre comme si mĂȘme Dieu savait qu'il y avait quelqu'un enfermĂ© lĂ -haut. Je ne sais pas si j'ai dormi cette nuit-lĂ , je sais que le lendemain matin, personne n'est venu, ni le soir. Le cerf Ă©tait toujours lĂ . Moi aussi.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.
La maison des concours et des armes
à cÎté de la chambre, il y avait un grand plateau qui servait de salle de jeux, avec un flipper, surtout, qui faisait un bruit monstrueux quand on l'allumait. Je me souviendrai toujours de ce flipper. Le matin, trÚs tÎt, par ennui et par esprit de compétition, je me levais pour aller y jouer, et en l'allumant, j'ai réveillé tout le monde. Et quand tu réveilles tout le monde dans cette maison, ce n'est pas un reproche doux que tu reçois.
L'esprit de compétition, c'est Julien qui l'avait transmis, dans tout : le ping-pong, les calculs mentaux à table, qui tient le plus longtemps accroché à la barre, tout devenait un concours. Carla Cohen prenait ça trÚs au sérieux. Elle était moins douée en maths, ce qui l'énervait, et un jour, elle a dit qu'elle pensait que les mozzarellas poussaient sur les arbres, ce qui est devenu une blague pour la charrier pendant des années. Mais derriÚre les rires, il y avait ce truc vicié : la compétition permanente comme seul mode de relation.
Le jardin Ă©tait Ă©norme, environ un hectare, et c'est lĂ que j'ai appris ce mot, « hectare ». Je me souviens de cueillir des roses ensemble, ma mĂšre et nous, pour essayer de fabriquer un parfum, un souvenir doux, presque irrĂ©el dans ce dĂ©cor. Il y avait un potager que ma mĂšre et Julien entretenaient, et une cave qui faisait trĂšs peur : une jambe de bois, un cheval, des statues bizarres, des objets dont personne ne connaissait l'histoire. Personne ne voulait y descendre, on se dĂ©fiait les uns les autres, mais mĂȘme les plus courageux remontaient vite. Il y avait aussi une balle au sol, un de ces jeux qu'on accroche Ă un poteau ; la balle a vite disparu, et le jeu est devenu un instrument de torture : qui tiendrait accrochĂ© le plus longtemps. Toujours la compĂ©tition.
Des annĂ©es plus tard, j'ai regardĂ© la maison sur Google Maps, l'Ă©glise, la porte, la rue, et j'ai eu des frissons dans le dos. Un jour, je pense que j'y retournerai, mais ça me dĂ©chirera et ça me rendra trĂšs triste. C'est tout l'opposĂ© de Juan-les-Pins, oĂč je n'ai que de bons souvenirs, le temps des gens, de ma grand-mĂšre, des moments passĂ©s avec mon pĂšre. Crevant et cette campagne froide, c'est l'envers exact de tout ça.
La maison était aussi un arsenal : des pistolets, des carabines, des fusils de précision capables de disloquer une épaule, les chargeurs pleins, les armes souvent chargées. Il tirait parfois à proximité de nous, si fort que mes oreilles sifflaient des heures aprÚs, visait les oiseaux pour le spectacle, hilare, et nous lançait des défis de tir comme si tout ça n'était qu'un jeu d'enfant.
La plaque et les excuses
Un jour, à Crevant, j'ai soulevé une plaque au sol et je n'ai pas réussi à la remettre, parce que je n'avais tout simplement pas la force d'un adulte. Zacharie a marché dessus par hasard et a failli se faire trÚs mal, et Julien s'est mis à hurler : « Qui est l'abruti qui a touché cette plaque ? Je vais le déchirer. » Quand il a suspecté que c'était moi, il a tenu parole, en me déchirant de tous les mots qui lui passaient par la bouche.
Ce qui me reste de cette scĂšne, ce ne sont pas les insultes, c'est Zacharie. Il s'est excusĂ© tout de suite, sincĂšrement, malheureux d'avoir dĂ©clenchĂ© sans le vouloir ce qui me tombait dessus : un adolescent s'est excusĂ© auprĂšs d'un enfant pour la violence d'un adulte. Julien, lui, ne s'est jamais excusĂ© de sa vie. C'est peut-ĂȘtre la dĂ©finition la plus simple de cette maison : ceux qui n'avaient rien fait passaient leur temps Ă demander pardon, et celui qui faisait tout n'a jamais prononcĂ© le mot.
La piscine-Colisée
J'ai une phobie de la noyade, et elle ne vient pas de nulle part.
Petit, à la campagne, la piscine fonctionnait comme un colisée : on s'y retrouvait challengés pour faire des acrobaties, pour distraire, un peu comme à l'époque des Romains qui envoyaient des hommes amuser le peuple. Julien était l'un des gladiateurs, son fils aussi, qui avait un caractÚre tout aussi fou, comme pour rivaliser face à son pÚre. Et moi, je me sentais trÚs attaqué, trÚs différent, et cette différence n'a pas toujours été acceptée.
Les jeux de la noyade, c'est la maniĂšre la plus claire de se battre sans mettre de coups, la violence dĂ©sinhibĂ©e par l'eau. Tu maintiens une tĂȘte sous la surface, ça ressemble Ă un jeu, ça ressemble Ă des rires, mais dans le corps de l'enfant qui n'a plus d'air, c'est la peur qu'on lui ĂŽte la vie pour des raisons qu'il n'a pas dĂ©cidĂ©es.
Et ce n'Ă©tait pas que la campagne : Ă chaque pĂ©riode de vacances oĂč il y avait une piscine, je redoutais le moment. L'eau Ă©tait leur terrain de jeu, Ă Julien et Ă Zacharie, son fils qui avait un caractĂšre tout aussi explosif, et la colĂšre Ă©clatait dans l'eau sans prĂ©venir. Un mauvais coup, un jeu qui dĂ©rape, et tu pouvais voir la rage monter dans leurs yeux, cette rage qui passait du jeu Ă la violence en une fraction de seconde, sans transition, sans avertissement. Un plongeon de trop, une Ă©claboussure mal placĂ©e, et la main qui te maintenait sous l'eau n'Ă©tait plus une main de joueur : c'Ă©tait une main de bourreau dĂ©guisĂ©e en jeu de piscine.
L'eau est le meilleur alibi de la violence : tout ressemble à des rires, à du chahut, à des vacances, et personne ne voit la différence entre un enfant qui rit et un enfant qui suffoque. Et celui qui te noie peut toujours dire : on jouait.
Pendant longtemps, dans l'eau, cette peur Ă©tait lĂ , pas la peur de l'eau elle-mĂȘme, mais la peur de ce que l'eau permet quand quelqu'un d'autre dĂ©cide des rĂšgles. Le surf a aidĂ© Ă rĂ©parer ça : l'ocĂ©an est devenu un alliĂ©, un espace oĂč le corps reprend ses droits, oĂč la vague ne te veut pas de mal, elle te teste, elle t'oblige Ă ĂȘtre prĂ©sent. Et Ă force de s'y confronter seul, sans personne pour te maintenir la tĂȘte sous l'eau, l'ocĂ©an a remplacĂ© la peur par du respect.
L'Alpe d'Huez
Il y avait aussi le ski, encore un terrain de jeu pour Julien, encore une bataille à mener, et encore une fois la nourriture comme déclencheur.
Ce jour-lĂ , je n'avais pas voulu manger. C'est vrai que je pouvais ĂȘtre tĂȘtu pour exprimer ce qui m'Ă©nervait, et la nourriture Ă©tait mon seul levier, le seul endroit oĂč je pouvais dire non. Alors j'ai dit non, et on m'a rĂ©pondu : « Si tu es sĂ»r de ça, tu resteras tout seul toute la journĂ©e. »
Je suis restĂ© toute la journĂ©e, privĂ© de ski, seul dans l'appartement, Ă l'Alpe d'Huez, Ă regarder par la fenĂȘtre les nuages passer en dessous de moi. On Ă©tait au-dessus, c'Ă©tait beau, mais c'Ă©tait triste en mĂȘme temps, une de ces beautĂ©s qui te rappellent que tu es seul Ă la regarder.
Je pense que c'est l'une des premiĂšres journĂ©es oĂč je me suis rĂ©ellement ennuyĂ©. Pas l'ennui d'un dimanche pluvieux : l'ennui d'un enfant qui a perdu la partie, qui sait qu'il a perdu, et qui regarde les nuages en attendant que la punition finisse. J'ai pleurĂ© Ă plusieurs moments, pas devant quelqu'un, devant les nuages. Eux au moins, ils ne me demandaient pas de manger pour avoir le droit d'exister.
La cabine téléphonique
J'avais neuf ans, c'était en 2005, un matin de semaine, CM1.
En face de l'Ă©cole, il y avait une cabine tĂ©lĂ©phonique, une de ces cabines transparentes qui existaient encore, avec le combinĂ© lourd et le panneau jaune Ă l'intĂ©rieur. Je passais devant tous les matins, je traĂźnais pas mal devant l'Ă©cole, Ă jouer au ballon ou Ă me retrouver seul. J'ai toujours Ă©tĂ© assez solitaire, au fond : que ce soit en faisant du roller trĂšs jeune, ou en devenant ami avec tous ceux avec qui je pouvais devenir ami, il y avait toujours un moment oĂč je me retrouvais seul, Ă observer, Ă tourner autour des choses.
Ce jour-lĂ , je me suis arrĂȘtĂ© devant la cabine. J'ai toujours touchĂ© Ă tout, comme ma mĂšre me disait, par simple curiositĂ©, par principe de TDA. J'ai poussĂ© la porte vitrĂ©e. Ă l'intĂ©rieur, il y avait des autocollants partout, comme dans toutes les cabines de l'Ă©poque, et parmi les autocollants, les panneaux officiels, avec un numĂ©ro gratuit. Je ne sais plus lequel, pour les violences, pour les enfants, pour ceux qui avaient peur.
Le combinĂ© Ă©tait froid dans ma main. J'ai composĂ© le numĂ©ro, ça a sonnĂ©, quelqu'un a dĂ©crochĂ©, et au moment de parler, la peur m'a paralysĂ©. Le mot que je voulais dire est restĂ© coincĂ© quelque part entre la gorge et les lĂšvres, dans cet endroit du corps oĂč les enfants stockent ce qu'ils n'ont pas le droit de formuler. Je n'ai rien dit. J'ai raccrochĂ©.

Peu aprÚs, des psychologues sont venus à l'école. Ils sont passés dans les classes et ont demandé si certains d'entre nous avaient déjà eu peur pour leur vie. Je suis clairement ressorti du lot, et on m'a orienté vers un suivi dans l'école d'en face. Mais je n'ai pas pu parler des violences, pas encore, parce qu'entre-temps, Julien avait appris.
Sa réaction a été immédiate. Devant la famille, il a commencé à répéter, comme un refrain : « Aaron veut m'envoyer en prison. » Comme si c'était moi le danger, comme si l'enfant de neuf ans qui avait tenu un combiné de cabine dans sa main tremblante était le coupable. Je me suis senti désigné, isolé, marqué. Plus tard, il me l'a fait payer en me frappant, en hurlant : « Alors comme ça tu veux m'envoyer en prison ! »
C'est Ă ce moment-lĂ que j'ai compris ce qu'Ă©tait vraiment une prison. Pas les barreaux, pas les murs : ĂȘtre enfant, enfermĂ© dans la peur, incapable de parler, de crier, de dire la vĂ©ritĂ©, parce qu'on veut protĂ©ger ceux qu'on aime encore plus que soi. Mon frĂšre, ma sĆur, les autres enfants de la maison, ma mĂšre.
Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026. PV d'audition, 12 février 2026, Brigade de Recherches d'Avallon.
Le dessin et celui qu'il ne faut pas décrire
Peu aprÚs l'épisode de la cabine, quelqu'un est venu en classe. Je ne me souviens plus de son visage, juste de sa voix douce et de la question qu'il a posée à toute la classe : « Est-ce que quelqu'un ici a des problÚmes à la maison ? »
Par miracle, j'ai levé la main.
On m'a sorti de la salle, on m'a donnĂ© un crayon et une feuille blanche, et l'instruction Ă©tait simple : « Aaron, dessine-nous ta famille. » J'ai dessinĂ© ma sĆur Carla au centre, lumineuse, comme un soleil, mes frĂšres autour, ma mĂšre quelque part. Et pas de Julien.
Pas d'oubli, pas de maladresse d'enfant : une dĂ©cision. Celui qu'il ne faut pas dĂ©crire n'avait pas sa place dans un beau dessin d'enfant. Qu'est-ce qu'un ĂȘtre aussi moche, et encore plus sans ses lunettes bleues pour lui donner un faux style, avait Ă voir dans une image de famille ? Il Ă©tait le Voldemort de mon enfance : prĂ©sent partout, nommĂ© nulle part.

Le psychologue a dû voir quelque chose dans ce dessin, parce que les absences parlent plus fort que les présences. Un enfant qui efface un adulte de sa famille ne fait pas un oubli. Il fait un aveu.
Notes personnelles, mars 2026.
La buée sur la vitre
J'avais dix ans. C'était en 2006, un soir, aprÚs un dßner avec des amis à la campagne. Je crois que l'épisode de la cabine l'avait rendu encore plus violent, comme si je l'avais humilié en cherchant de l'aide, et depuis, il me surveillait de plus prÚs.
On roulait sur une route de campagne, la nuit, les vitres embuĂ©es par nos respirations. J'ai posĂ© mon doigt sur la vitre et j'ai tracĂ© quelque chose. J'aurais pu dire que c'Ă©tait un cĆur, mais ce serait trop clichĂ© : je pense que c'Ă©taient des flammes, parce que les flammes, c'est la seule chose que j'ai jamais su dessiner, pour Carla, pour les copains, sur les cahiers d'Ă©cole, toujours des flammes. Le geste le plus banal du monde, celui que font tous les enfants du monde dans toutes les voitures du monde.
Il a stoppé la voiture d'un coup, en plein bas-cÎté, il s'est retourné, et son visage avait changé. Il s'est mis à me frapper sur la banquette arriÚre, en hurlant, en se vantant qu'il allait « me mettre une grosse branlée ». Il y avait d'autres personnes dans la voiture : à cÎté de moi, je crois que c'était Carla, elle essayait de me couvrir avec ses bras, et il n'en avait rien à faire. Des amis suivaient dans la voiture derriÚre, et je crois qu'il voulait aussi les impressionner.
Encore aujourd'hui, je me demande pourquoi un enfant ne pourrait pas toucher une vitre. Elle revient toujours, les traces s'effacent, et c'est peut-ĂȘtre justement ce qui m'attirait : la possibilitĂ© de faire quelque chose qui ne laisse pas de marque. Ce que lui ne comprenait pas.

Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.
Le jeu de la spatule
Un soir à la campagne, la lumiÚre de la cuisine était jaune, trop jaune, et Julien avait cette voix qu'il prenait quand il allait « s'amuser ». Il a sorti une spatule du tiroir et il a dit : « On va jouer. » Et personne n'a dit non, parce que personne ne disait non.
Le jeu était simple : celui qui résisterait le plus longtemps à la douleur. Notre cousin Solal Ohana était là . Julien nous frappait avec la spatule, de plus en plus fort, sur les fesses, un round, deux rounds, trois rounds, et les marques rouges apparaissaient. Et il continuait.
Le malaise est venu lentement, comme une nausĂ©e. On n'Ă©tait plus dans un jeu, on ne savait pas nommer ce dans quoi on Ă©tait, mais on le sentait jusque dans la peau. C'Ă©tait l'une de ces soirĂ©es interminables de campagne, oĂč le temps se dĂ©forme et oĂč les adultes dĂ©cident que la nuit n'a pas de limite.
à la fin, il a pris en photo les fesses marquées de Solal, les nÎtres aussi, et il en était fier. Solal a « gagné » cinquante euros, nous avons eu droit à un bain de minuit, comme une récompense empoisonnée, mais dans les faits, nous avions tous perdu quelque chose. L'ambiance était trouble, dérangeante, imprégnée d'une forme de perversion qu'on ne savait pas encore nommer. On était des enfants, on ne connaissait pas le mot. Mais le corps, lui, savait.
Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026. Corroborée par le témoignage de Sarah Sitbon.
La pudeur confisquée
Il faut dire aussi ce qui ne se disait pas, ce qui nous mettait mal Ă l'aise sans qu'on sache pourquoi, parce qu'on n'avait ni l'Ăąge ni les mots. Julien vivait nu : il se baignait nu tous les soirs, la porte ouverte, traversait la maison sans jamais cacher son sexe, et nous demandait de lui rapporter des choses pendant qu'il se baignait, comme pour s'assurer qu'on voie. Il commentait sa sexualitĂ© avec ma mĂšre devant nous, qui avions entre sept et quinze ans, prenait ma sĆur et sa fille en photo lorsqu'elles Ă©taient en maillot de bain, et a lavĂ© sa fille Nina, en s'attardant sur la toilette intime, jusqu'Ă un Ăąge oĂč un pĂšre ne lave plus sa fille. On a toujours eu trĂšs peur pour Nina.
Et aprÚs le jeu de la spatule, il y a eu le bain de minuit : nous plongions nus, et lui en profitait pour prendre des photos, nous demandait de faire des saluts militaires en cachant notre sexe, avec nos fesses encore marquées. Ensuite, il montrait les photos aux amis, à la famille, à tous ceux qui passaient à la maison de campagne, en se vantant de ce qu'on était capables de faire pour de l'argent. Les cadres de femmes nues aux murs, les commentaires, les photos, les bains : aucun de ces éléments, pris séparément, ne fait une scÚne qu'un enfant sait raconter. Ensemble, ils forment ce que le procÚs-verbal appelle sobrement un climat. Nous, on l'habitait.
PV d'audition, Brigade de Recherches d'Avallon, 12 février 2026.
Les pĂątes froides
J'avais onze ans, c'était en 2007.
Les pĂątes Ă©taient recouvertes d'une sauce tomate et d'un fromage dont l'odeur me soulevait le cĆur, et je n'arrivais pas Ă finir. Je ne sais plus si j'ai repoussĂ© l'assiette, ou si j'ai juste cessĂ© de porter la fourchette Ă ma bouche, mais je sais qu'il a vu. Et que ça a suffi.
Il m'a forcĂ©. Sa main sur ma nuque, il m'a enfoncĂ© la tĂȘte dans l'assiette : la sauce Ă©tait encore tiĂšde, le fromage collait Ă mon front, Ă mes joues, et j'ai senti la cĂ©ramique contre ma bouche. Il a tenu. Ma mĂšre Ă©tait dans la piĂšce, quelque part, debout peut-ĂȘtre, ou assise, figĂ©e dans cette paralysie qui Ă©tait devenue sa maniĂšre d'ĂȘtre prĂ©sente sans l'ĂȘtre.
Ce soir-lĂ , il m'a fait dormir dans la cuisine, comme une punition supplĂ©mentaire, comme si l'humiliation du repas ne suffisait pas. Je me suis endormi sur le carrelage, Ă cĂŽtĂ© de l'assiette que je n'avais pas finie. Le lendemain matin, il m'a resservi le mĂȘme plat, froid, comme petit-dĂ©jeuner, avec la sauce sĂ©chĂ©e sur les bords de l'assiette, et il trouvait ça drĂŽle. Plus tard, il a racontĂ© la scĂšne Ă d'autres, comme une blague qu'il aimait sortir en sociĂ©tĂ©, tandis que moi, j'avais vomi plusieurs fois.
AprĂšs ce petit-dĂ©jeuner forcĂ©, j'ai passĂ© la journĂ©e puni dans la chambre du haut, celle qui faisait peur, celle du cerf. C'est lĂ , Ă onze ans, entre une assiette de pĂątes froides et une piĂšce que je dĂ©testais, que j'ai eu ma premiĂšre pensĂ©e suicidaire. Dans ma tĂȘte d'enfant, elle portait un nom de personnage : Monsieur pleure. Mais le plus dur, dans toute cette scĂšne, ce n'Ă©tait ni les pĂątes ni la chambre, c'Ă©tait le regard de ma mĂšre, triste, impuissant, tĂ©tanisĂ©, un regard qui voyait tout et ne pouvait rien.
Mais ce n'est pas tout. La suite, c'est le message paradoxal, celui que ma mĂšre nous envoyait sans le savoir. Julien met la tĂȘte dans les pĂątes, ma mĂšre voit, et elle ne crie pas sur lui : elle se tourne vers moi, me tire les cheveux, et me dit : « Il faut que tu fasses autrement pour ne pas Ă©nerver la bĂȘte. » La bĂȘte, c'Ă©tait son mot. Pas le monstre, pas l'homme violent : la bĂȘte, comme s'il Ă©tait un animal qu'on ne peut pas dresser, seulement contourner. Le message Ă©tait clair : ce n'est pas lui le problĂšme, c'est toi qui ne sais pas l'Ă©viter.
Des annĂ©es plus tard, ma thĂ©rapeute dira que c'est la dĂ©finition mĂȘme du message paradoxal : elle prend la mesure de la violence, elle la reconnaĂźt en la nommant « bĂȘte », mais elle demande Ă l'enfant de ne pas l'agiter. La mĂšre protĂšge et abandonne dans le mĂȘme geste. Elle panse et elle blesse en mĂȘme temps.
Quelques semaines plus tard, ma mÚre est revenue du marché avec des sacs remplis de fromages différents, du comté, du brie, du chÚvre, du bleu, tous les fromages du marché, littéralement. Elle m'a supplié de tout goûter, un par un, de trouver celui que j'aimais, pour que ça n'arrive plus. Elle voulait résoudre le problÚme du fromage, comme si le problÚme était le fromage, comme si m'aider à choisir un goût pouvait effacer la main sur ma nuque et la céramique contre ma bouche.

Ce n'est que récemment que j'ai pu remanger autre chose que du gruyÚre ou de la burrata.
à une période, je mangeais sous la table, par peur et par dégoût. Je me glissais en dessous comme un animal qui cherche un abri, et je grignotais là , à l'abri des regards, à l'abri de lui. Comment ne pas comprendre que quelque chose n'allait pas ? Un enfant qui mange sous la table ne joue pas : il se cache. Il survit.
Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026. Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.
Le couteau
C'Ă©tait la mĂȘme annĂ©e, j'avais onze ans.
Quelque temps avant, il y avait eu la porte de la salle de bain. Ma mÚre s'y était enfermée pour lui échapper, et je l'ai vu marteler cette porte de toutes ses forces, le poing levé, en lui faisant signe de ce qui l'attendait. Le bois s'est fissuré sous les coups, et la porte en garde encore la marque aujourd'hui, une cicatrice au milieu d'une maison qui faisait semblant de ne pas en avoir. Et je pense que si je n'étais pas sorti de ma chambre à ce moment-là , ce n'est pas la porte qui aurait été frappée.
C'est en y repensant, des annĂ©es plus tard, que j'ai compris la mĂ©canique : il attaquait ma mĂšre pour nous atteindre, et il nous attaquait pour l'atteindre elle. Chacun Ă©tait l'otage de l'amour de l'autre. ProtĂ©ger quelqu'un revenait Ă s'exposer soi-mĂȘme, et c'est dans ce climat de terreur croisĂ©e que j'ai ouvert le tiroir de la cuisine.
La cuisine Ă©tait vide, ou peut-ĂȘtre que tout Ă©tait vide et que la cuisine n'Ă©tait qu'un dĂ©cor de plus dans une maison oĂč rien ne me protĂ©geait. J'ai ouvert le tiroir et j'ai pris un couteau, pas le plus grand, pas le plus petit, un couteau normal, avec un manche en bois. Je l'ai tenu contre moi.
Je ne sais pas exactement ce que je comptais faire, et je ne suis pas sĂ»r que je comprenais ce que « mourir » voulait dire Ă onze ans, mais je savais ce que je ne voulais plus. Plus avoir peur, plus entendre les cris, les portes, les humiliations quotidiennes, plus ĂȘtre le garçon joyeux, le garçon qui danse, celui Ă qui tout le monde dit « ça va ? » et qui rĂ©pond « oui » parce que c'est la seule rĂ©ponse autorisĂ©e.
C'est Carla qui m'a vu. Je ne sais pas comment, peut-ĂȘtre qu'elle surveillait, peut-ĂȘtre qu'elle avait appris, comme tous les enfants de cette maison, Ă dĂ©tecter le danger avant qu'il ne se montre. Elle m'a pris le couteau des mains, et je ne me souviens pas de ce qu'elle a dit. Je me souviens du bruit du mĂ©tal sur le plan de travail quand elle l'a posĂ©.

Des années plus tard, Carla m'a avoué qu'elle ne me lùchait pas des yeux à cette époque, et que ce jour-là , je lui avais fait peur, vraiment peur. Une petite fille qui surveille son frÚre pour qu'il ne se tue pas : c'est ça, l'enfance qu'on a eue.
Entre nous, la tendresse passait par l'ironie, c'est comme ça dans les familles pudiques. On ne se disait pas « je t'aime », on se disait « bolos », « Bouffon », « Bouffon vert », des insultes amicales qui Ă©taient notre maniĂšre de dire : je suis lĂ , je te vois, je t'aime. Elle me suivait partout, elle me demandait « qu'est-ce que tu fais ? » dix fois par jour, je levais les yeux au ciel, et au fond, je savais que c'Ă©tait sa façon de veiller, un rĂŽle de frĂšre et sĆur oĂč l'un prend soin de l'autre en ayant l'air de l'embĂȘter. On savait tous les deux que derriĂšre les « bouffons » il y avait quelque chose de profondĂ©ment mignon, mais vu qu'on Ă©tait trop pudiques pour le dire autrement, on a inventĂ© notre propre langage.
On n'en a jamais reparlĂ©, pas ce soir-lĂ , pas les mois suivants. Ăa s'est refermĂ© comme une plaie qu'on recouvre sans la nettoyer. Le corps, lui, n'a pas oubliĂ© : il a gardĂ© la trace de cette seconde oĂč un enfant de onze ans a dĂ©cidĂ© que la seule sortie possible, c'Ă©tait la fin.
Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.
L'escalade Ă Paris
La campagne, c'Ă©tait les week-ends, mais la violence ne restait pas Ă Crevant : elle prenait la voiture avec nous et rentrait Ă Paris. Ă Paris, un soir de mes douze ans, en 2008, il m'a sautĂ© dessus avec une violence extrĂȘme. Ma sĆur Carla s'est jetĂ©e sur son dos pour me protĂ©ger, elle m'a dit plus tard qu'elle lui avait enfoncĂ© ses ongles pour qu'il me lĂąche. Il me tenait comme un combattant de MMA, et dans ma chambre, je crois avoir aperçu ma mĂšre qui criait cette fois pour qu'il arrĂȘte. J'ai vĂ©cu ses attaques comme une façon de provoquer la peur tout en limitant les marques visibles. J'en avais malgrĂ© tout, mais je les cachais ou je disais que je courais et jouais partout. J'avais eu tellement peur ce soir-lĂ que je dormais souvent avec le canapĂ© qui bloquait la porte de ma chambre, et parfois je dormais Ă cĂŽtĂ© du lit, pas dedans, par terre, habillĂ©, prĂȘt Ă partir vite. Le sommeil n'a jamais Ă©tĂ© un repos dans cette maison. C'Ă©tait une veille dĂ©guisĂ©e.
Zacharie avait des comportements extrĂȘmes, lui aussi. Je me souviens d'un soir oĂč il a perdu Ă un jeu vidĂ©o : il a pris la manette de la console et l'a jetĂ©e sur la tĂ©lĂ©, et l'Ă©cran a explosĂ©. La rĂ©action de Julien m'a semblĂ© mĂȘler admiration et Ă©nervement. Je ne peux pas savoir ce qu'il ressentait ; j'ai seulement eu l'impression que la violence de son fils lui renvoyait un miroir. Je relie aujourd'hui cette scĂšne au climat de violence dans lequel nous grandissions.
La bar-mitzvah et les corps
Ă treize ans, ma bar-mitzvah, le rituel initiatique juif, la communautĂ© qui cĂ©lĂšbre le passage du garçon Ă l'homme. Sauf que ce soir-lĂ , quelqu'un m'a offert une prostituĂ©e. Je ne sais plus qui exactement, mais c'Ă©tait un adulte de la fĂȘte qui trouvait ça drĂŽle, Ă©ducatif, viril. J'ai refusĂ©. Mon frĂšre, lui, a Ă©tĂ© traumatisĂ© par cette proposition.
Ce n'est pas un détail, c'est un marqueur. à treize ans, ton introduction au corps de l'autre passe par un échange commercial orchestré par des adultes qui confondent la virilité avec la possession, et ça colore tout ce qui suit.
Juste aprĂšs la bar-mitzvah, il m'a proposĂ© cent euros pour me laisser raser la tĂȘte. Je l'ai vĂ©cu comme une maniĂšre de reprendre la lumiĂšre aprĂšs une soirĂ©e oĂč les regards avaient Ă©tĂ© posĂ©s sur moi. J'ai dit non. Il a insistĂ©, encore et encore, avec tout le pouvoir qu'un homme comme lui possĂ©dait sur un adolescent qui avait peur, et j'ai fini par accepter, convaincu qu'il arriverait de toute façon Ă ses fins.
Il ne m'a pas rasĂ© la tĂȘte proprement : il a laissĂ© des trous, des zones pelĂ©es, des marches d'escalier, puis il a ri. Je l'ai vĂ©cu comme une humiliation volontaire. Pendant deux mois, j'ai attendu que ça repousse en me promenant avec cette tĂȘte de chien galeux, et l'expression n'est pas de moi, « bande de chiens », c'est comme ça qu'il nous appelait. Deux mois Ă porter sur le crĂąne la preuve publique de ce qu'il pouvait obtenir de moi avec un billet. Ce sont finalement des amis de ma mĂšre, sur une croisiĂšre, qui m'ont aidĂ© Ă tout raser proprement pour que ça repousse uniformĂ©ment. J'ai gardĂ© la photo de ce rasage ratĂ©. Je l'ai remise aux gendarmes.
PV d'audition, Brigade de Recherches d'Avallon, 12 février 2026.
Le jeu qui n'en était pas un
J'avais quatorze ans, c'était en 2010, dans l'appartement de la rue des Marronniers, à Paris.
Il avait inventé un nouveau « jeu » dont les rÚgles étaient simples, presque élégantes dans leur cruauté : il n'avait pas le droit de bouger les jambes, seulement les mains, et le but, c'était que je m'approche. Il attendait, assis, les bras ouverts comme un piÚge à mùchoires. Plus je me rapprochais, plus il pouvait frapper fort, et il en profitait.
Je lui donnais des coups de pied pour garder une distance, pour ne pas entrer dans sa zone. Et puis, au moment oĂč le jeu s'essoufflait, il a posĂ© des billets sur son torse, pour qu'on vienne chercher l'argent au plus prĂšs de ses mains. Je me suis approchĂ© pour l'attraper, il a bougĂ© sa jambe, il a trichĂ©, comme toujours, et il m'a assĂ©nĂ© le coup le plus violent que j'aie jamais reçu. En plein plexus.
Ma respiration s'est arrĂȘtĂ©e net, une seconde, peut-ĂȘtre deux, peut-ĂȘtre dix. Assez pour penser, dans un flash trĂšs calme, que j'allais mourir, que l'air ne reviendrait pas, que c'Ă©tait comme ça que ça finissait, dans un salon du seiziĂšme arrondissement, Ă quatorze ans, Ă cause d'un jeu.
L'air est revenu. Mais depuis, je ne sais pas si c'est rĂ©el ou imaginaire : j'ai l'impression que mon plexus est dĂ©formĂ©, avancĂ©. Peut-ĂȘtre que c'est congĂ©nital, ou peut-ĂȘtre que c'est mon corps qui a gardĂ© la mĂ©moire du coup, une bosse invisible que personne ne voit, mais que je sens chaque fois que je pose la main sur ma poitrine.
Avec lui, il n'y avait jamais de rĂšgles, ou plutĂŽt les rĂšgles changeaient tout le temps, selon son humeur, son besoin de contrĂŽle, sa soif de dominer. Le jeu Ă©tait toujours un piĂšge, et je tombais dedans, peut-ĂȘtre parce que je voulais encore croire que les jeux avaient un sens.
Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.
L'adolescence, la bascule du silence
L'adolescence a Ă©tĂ© un moment Ă©trange, un entre-deux oĂč l'on commence Ă grandir, Ă avoir de l'espace mental, Ă rĂȘver d'indĂ©pendance, sans pour autant ĂȘtre capable de s'envoler.
L'écran brisé
Ă quinze ans, j'avais trouvĂ© un autre monde : World of Warcraft, un univers entier oĂč les rĂšgles existaient vraiment, oĂč l'effort payait, oĂč personne ne changeait les lois du jeu en cours de route. Je jouais beaucoup, c'est vrai, mais ce n'Ă©tait pas une addiction, c'Ă©tait un refuge, un espace respirable, bien plus supportable que celui que Julien façonnait autour de nous.
Ce jour-là , il a perdu patience. Il a saisi mon ordinateur portable et me l'a lancé avec une violence brutale, et l'écran a éclaté. Ma mÚre était là , quelque part dans la piÚce, témoin muette d'une scÚne trop familiÚre. Le monde parallÚle que je m'étais construit venait de se briser en morceaux de plastique sur le sol de ma chambre.
J'en ai parlé à Martin Iscovici, à quelques joueurs de guilde avec qui je ne pouvais plus jouer pendant un moment. Ils ne savaient pas tout, mais ils existaient. Ma mÚre, comme souvent, a essayé de recoller les morceaux aprÚs coup en m'aidant à faire réparer l'écran. Elle panse. Elle ne prévient pas.
Attestation sur l'honneur, Aaron Besnainou, mars 2026.
Le Coca dans la neige
à seize ans, c'était l'hiver à la campagne, un froid qui mord les mains et qui fait mal aux oreilles. Julien voulait un Coca, pas un Coca Zéro, un vrai, le rouge, celui qu'il buvait avec ce geste de propriétaire, le bras qui s'étend, le pshhh satisfait, la premiÚre gorgée sans nous regarder.
Il m'a payé pour aller le lui chercher, dehors, dans la neige. La boutique était loin, la route gelée, et j'étais un gamin qui n'avait pas le choix, alors je suis parti dans le froid avec une piÚce dans la main. Je l'ai vécu comme s'il espérait que je ne revienne pas.
Nous, on avait droit au Zéro : l'étiquette noire, le goût chimique, le substitut. Personne n'a jamais dit que c'était une punition, c'était juste comme ça, le vrai sucre pour lui, l'aspartame pour nous. à force, on confond, on finit par croire que le goût chimique, c'est le vrai goût, que la privation, c'est la normalité, que le zéro, c'est ce qu'on mérite.
C'est ça, la violence quotidienne. Pas toujours les coups, parfois une canette, un frigo oĂč les bonnes choses sont rĂ©servĂ©es, oĂč tu apprends Ă te contenter de la version dĂ©gradĂ©e de tout : de la nourriture, de l'attention, de l'amour. Tu grandis avec l'idĂ©e que quelqu'un, quelque part, boit le vrai Coca, que ce quelqu'un n'est pas toi, et que toi, tu marches dans la neige pour le lui apporter.

J'ai mis des annĂ©es Ă comprendre que l'enfance sans douceur, c'est une enfance zĂ©ro. Tout ressemble au vrai, tout a la forme, la couleur, le contenant, mais le goĂ»t manque. Et quand tu finis par goĂ»ter le vrai, tu ne sais mĂȘme plus si tu l'aimes ou si tu as peur de l'aimer.
Jordan, en tant qu'aĂźnĂ©, a Ă©tĂ© le premier Ă crĂ©er une brĂšche dans le systĂšme. Il commençait Ă faire des soirĂ©es Ă la maison, il y avait du monde, des rires, un peu de musique, parfois beaucoup. Un soir, ils avaient fait une bataille de noix, des noix sĂšches qu'ils lançaient dans tous les sens, et l'une d'elles a traversĂ© une vitre. On avait tous senti la mĂȘme chose dans l'air : une peur gelĂ©e, silencieuse, compacte. On savait que si Julien l'apprenait, il y aurait une tempĂȘte, une vraie. Alors, sans mĂȘme trop se parler, on s'est organisĂ© pour rĂ©parer la vitre rapidement. Jordan avait ce pouvoir de mobiliser, d'agir, de prendre les choses en main. Il savait qu'il ne pouvait plus se permettre de subir, et ça, Julien l'avait bien perçu : Ă partir d'un moment, il ne l'a plus attaquĂ© de front, pas sans raison, pas sans avoir le contrĂŽle total. C'Ă©tait comme s'il choisissait ses proies.
Moi, j'Ă©tais restĂ© dans le viseur. Je repense Ă une scĂšne plus ancienne, quand j'avais dix ans, trĂšs prĂ©cise, comme si elle s'Ă©tait passĂ©e ce matin. J'Ă©tais dans la cuisine et je jouais avec le feu, littĂ©ralement : j'avais allumĂ© une plaque, et je faisais fondre quelque chose, ou je brĂ»lais du plastique, je ne sais plus. Mais le feu, c'Ă©tait hypnotique, et en mĂȘme temps, je crois que je voulais qu'il dĂ©borde, qu'il parte dans les murs, qu'il brĂ»le la maison. C'est horrible Ă dire, mais c'est ce que je ressentais. Ma mĂšre est arrivĂ©e, elle a vu, et elle a hurlĂ©. Elle Ă©tait en panique, elle m'a grondĂ© comme si j'Ă©tais le fautif, comme si le problĂšme, c'Ă©tait le feu, et pas ce qui m'avait poussĂ© Ă l'allumer. J'ai perçu dans sa rĂ©action de la colĂšre, de la peur et peut-ĂȘtre une forme de reconnaissance, sans pouvoir savoir ce qu'elle comprenait alors. Elle a puni l'enfant sans questionner ce qui l'avait poussĂ© Ă allumer ce feu. Je relie aujourd'hui cette scĂšne Ă un cri, un appel au secours, une tentative de contrĂŽle et, peut-ĂȘtre, un souhait de dĂ©truire le dĂ©cor pour changer le scĂ©nario.
Je ne sais pas ce que Julien a su ou perçu de cette scĂšne. Je sais seulement qu'Ă cette Ă©poque, je vivais encore sous son emprise. Jordan devenait plus fort, plus grand ; moi, j'avais la sensation d'ĂȘtre encore une cible mallĂ©able.
Ce qui me frappe avec le recul, c'est la maniĂšre dont chacun a rĂ©agi : Jordan en s'Ă©mancipant, en organisant, en dĂ©fiant, ma sĆur Carla en rĂ©parant, en surveillant, en aimant, et moi, en brĂ»lant.
La trace du feu avait laissé un petit truc sur le plan de travail de la cuisine, une marque, discrÚte, que ma mÚre a sûrement vue des centaines de fois sans rien dire. Et ce feu, je l'ai gardé longtemps : il a changé de forme, mais il n'a jamais cessé de brûler en moi.

Roma
Roma Ă©tait comme une deuxiĂšme mĂšre. Ukrainienne ou d'Europe de l'Est, je ne suis plus certain, elle s'occupait de nous et elle nous connaissait par cĆur.
Elle disait des choses que personne d'autre ne disait : « Aaron a besoin d'ĂȘtre seul. » « C'est un faux timide. » Des phrases simples, mais qui me traversaient comme des Ă©clairs de luciditĂ©. J'avais l'impression qu'elle seule me comprenait rĂ©ellement, pas le masque, pas le garçon joyeux. Moi.
Cette proximité avec Roma et avec ma mÚre explique probablement pourquoi j'ai souvent cherché la compréhension et la réparation auprÚs de femmes. Les figures masculines de mon enfance se divisaient en deux catégories : la joie et les faux-semblants avec mon pÚre, l'autorité et la colÚre avec le beau-pÚre. Je relie aujourd'hui ce mouvement au recul de ces figures et à leur incapacité à me protéger.
Roma voyait ce que les adultes autour ne voulaient pas voir.
Le corps et le masque
Niveau 3 : Le Masque Social
Objectif : Survivre au monde extérieur en camouflant le monde intérieur.
Ennemis : Le tableau noir, le regard des autres, la honte, le silence imposé.
Ăquipement : La danse, les notes, l'humour, le camĂ©lĂ©on.
Issue : Masque parfait. Personne ne voit. Tout le monde croit.
Glitch mémoire : L'orthophoniste. Le bégaiement qui hésite.
Le corps parle
Les matins
Je n'aime pas les matins, et ce n'est ni de la paresse ni une flemme de noctambule : les matins me font quelque chose que je n'ai compris que trĂšs tard.
Le matin, c'est le moment oĂč la veille se rappelle Ă toi : si la veille Ă©tait dure, le rĂ©veil ne la supprime pas, il la condense. Tu ouvres les yeux et la premiĂšre pensĂ©e n'est pas « quelle heure est-il » mais « est-ce que ça va recommencer ». Le corps le sait avant la tĂȘte, les Ă©paules dĂ©jĂ raides, la mĂąchoire serrĂ©e, l'estomac fermĂ©. Et il faut se lever, se laver, mettre le costume, marcher jusqu'Ă l'Ă©cole et sourire comme si de rien n'Ă©tait.
Le choc était trop brut entre le masque à la maison et les réactions sociales. Le temps entre la porte de l'appartement et la cour de récré, c'était le temps du maquillage, pas celui du visage, celui de l'ùme : en trente secondes, tu passes de l'enfant qui a peur à l'enfant qui fait rire. Et personne ne voit la couture.

Un matin rĂ©cent, en prĂ©parant des Ćufs pour un ami, je me suis rendu compte que ce geste, faire le petit-dĂ©jeuner pour quelqu'un, ça venait de loin : l'effort supplĂ©mentaire qui n'est « pas cher » en apparence, l'habitude de me rendre utile dĂšs le rĂ©veil pour justifier ma prĂ©sence, ma pratique constante d'efficience qui me donnait un objectif, l'impression d'ĂȘtre utile, une raison de ne pas s'arrĂȘter pour penser.
Et puis il y a les scÚnes matinales dont je ne me souviens pas entiÚrement, des bribes, des sensations plus que des images, quelque chose de suffisamment désagréable pour que, trente ans plus tard, mon premier réflexe au réveil soit la méfiance.
Le corps comme langage de survie
Le corps parle avant les mots, toujours, et les enfants blessés le savent : certains frappent, d'autres se taisent. Moi, j'ai dansé.
La danse, c'Ă©tait mon cri silencieux : dans une maison oĂč chaque parole pouvait devenir une arme, bouger Ă©tait le seul langage sĂ»r. Je reprenais possession de mon corps, je le reprenais Ă moi, et chaque pas Ă©tait un refus de disparaĂźtre.
Mes Ă©paules tremblaient lĂ oĂč je ne pouvais pas pleurer, mes pieds tapaient lĂ oĂč je n'osais pas crier.
La danse m'a sauvĂ© et m'a condamnĂ© : elle m'a donnĂ© une façade lumineuse, le garçon qui bouge bien, et personne ne voyait la tempĂȘte derriĂšre.
Au lycĂ©e, il y a eu une prof exceptionnelle, fan de Michael Jackson. Elle nous a enseignĂ© des pas, des mouvements, des façons de faire parler le corps quand les mots ne suffisent pas, et je lui serai toujours reconnaissant, parce qu'elle m'a donnĂ© un langage que personne ne pouvait m'enlever. Quand j'avais moins les mots et que je me retrouvais perdu face Ă la question « comment me reconnaĂźtre ? », la danse rĂ©pondait : je n'avais pas besoin de m'expliquer, le corps parlait et les gens voyaient. Pas la douleur, l'Ă©nergie. Et ça suffisait pour ĂȘtre acceptĂ©.
C'Ă©tait aussi une technique de drague, soyons honnĂȘtes, mais plus profondĂ©ment, c'Ă©tait un langage de communication, un moyen de libĂ©rer ce qui Ă©tait Ă l'intĂ©rieur sans passer par les mots dangereux. Et dans chaque mouvement, il y avait Ă la fois un appel Ă l'amour et une fuite de la douleur.
Ă CrĂ©teil, quand j'Ă©tais petit, il y avait aussi deux frĂšres qui portaient le mĂȘme prĂ©nom, ce qui nous faisait beaucoup rire. Ils prenaient soin de moi comme si j'Ă©tais leur petit frĂšre : dĂšs que j'allais faire du roller, ils Ă©taient lĂ , et on tournait ensemble sur la place pendant des heures. Avec eux, le lien Ă©tait immĂ©diat. Ils me protĂ©geaient sans que je le demande, des grands frĂšres que je n'avais pas Ă la maison.
Il y a une vérité que j'ai comprise plus tard : les enfants apprennent vite à coder leurs douleurs en spectacle, certains font des blagues, d'autres deviennent premiers de la classe. Moi, je faisais le show.
Le P et le B, le bégaiement
Moi aussi, j'ai eu ma part.
TrÚs tÎt, je confondais le P et le B, le M et le N aussi, des lettres qui se ressemblent, symétriques comme un miroir, l'une qui tourne à droite, l'autre à gauche. Pour la plupart des enfants, c'est un passage, une étape qu'on traverse en quelques mois. Pour moi, ça a duré.
On m'a envoyé chez l'orthophoniste, et je me souviens de la salle d'attente, des exercices sur des fiches plastifiées, des sons qu'on me demandait de répéter. Pa, ba, pa, ba. Je m'appliquais, mais quelque chose ne passait pas.
Aujourd'hui, je fais le lien : quand ton cerveau d'enfant est en mode survie, quand une partie de ton énergie mentale est mobilisée en permanence pour anticiper le danger, lire les humeurs d'un adulte imprévisible, deviner si la porte va claquer ou pas, il reste moins de place pour distinguer un P d'un B, moins de place pour l'apprentissage tranquille, celui qui a besoin de calme et de sécurité pour se déployer.
L'orthophoniste traitait un symptÎme. Personne n'a cherché la cause.
Le P et le B sont des lettres miroir. Comme deux versions d'une mĂȘme rĂ©alitĂ©. L'une dit papa, l'autre dit beau-pĂšre. Je confondais peut-ĂȘtre les lettres parce que je confondais les figures.
Le bégaiement
Je bĂ©gayais, petit, pas tout le temps, pas sur tous les mots, sur ceux qui comptaient : les mots qui portaient de l'Ă©motion, ceux qui demandaient d'ĂȘtre prĂ©cis, ceux qu'on dit quand on veut ĂȘtre entendu. Les mots s'empilaient dans ma gorge comme des gens coincĂ©s Ă la sortie d'un immeuble en feu.
J'ai beaucoup travaillé dessus, des années d'exercices, de respirations, de phrases répétées dans le miroir, et j'en suis sorti, officiellement. Mais je n'aimais pas qu'on me dise : « Tu bégayes parce que... » Parce que quoi ? Je relie aujourd'hui une partie de ce bégaiement à la violence et à la peur, sans prétendre en établir la cause unique.
Je l'ai vécu comme un systÚme d'alerte : attends, es-tu sûr que c'est prudent de parler ? On m'a envoyé chez l'orthophoniste pour les lettres, chez le psychologue pour le bégaiement. Je me demande encore si la peur a été suffisamment entendue derriÚre le trouble du langage.
Et il y a eu l'autre symptĂŽme, celui que personne ne remarque : la manie de m'excuser. Pardon pour ĂȘtre lĂ , pardon pour prendre de la place, pardon pour avoir un avis. L'excuse compulsive, c'est l'annulation de la parole avant mĂȘme qu'elle sorte : si je m'excuse d'avance, tu ne peux pas me reprocher d'avoir parlĂ©. C'est le mĂ©canisme ultime du silence, tu parles en t'effaçant.
Et quand ta parole est annulée en permanence, tu finis par croire que tu n'es personne.
Le plaisir comme refuge
La fissure
Quand personne ne te dit qui tu es, tu essayes tout pour le découvrir.
C'est ça, la fissure : l'absence de miroir. Tu grandis sans que quelqu'un te dise : je te vois, tu es bien comme tu es. Alors tu testes, tu inventes, tu confonds désir, curiosité et consolation.
J'ai essayé des chemins qui n'étaient pas les miens, pas par conviction, par manque : quand personne ne t'a montré la voie, tu prends toutes les portes pour voir si l'une d'elles mÚne quelque part.
Je respecte profondément ceux qui aiment sincÚrement leur propre sexe, mais ce que j'ai traversé n'était pas une orientation : c'était une fissure, un essai, un gamin perdu qui tente tout pour sentir s'il existe.
Les fissures finissent par te définir si tu ne les reconnais pas, parce que certaines pensées ne sont pas des identités, ce sont des cicatrices qui parlent.
Et quand les cicatrices parlent trop fort, le corps cherche d'autres façons de se taire.
Masturbation, refuge et poison
J'ai grandi avec un secret dans les mains.
La masturbation est entrée dans ma vie comme une échappatoire, trop tÎt, trop brutalement. J'avais trouvé une porte de sortie intérieure : dix minutes de plaisir qui effaçaient quelques heures de chaos mental.
C'était une protection.
Une façon de rester en vie, sans couteaux, sans drogues, sans fugue. Mais c'était aussi un poison doux : ça a abßmé mon imaginaire, détourné ma vision des femmes, et créé une faille discrÚte entre moi et les autres.
Le porno, c'est l'école la plus rapide et la plus sale : ça t'éduque sans t'expliquer, ça t'excite avant de te préparer, ça grave dans ton cerveau des images qui ne sont pas à toi.
Quand j'ai découvert ça, je croyais voler quelque chose à l'interdit, mais en réalité, c'est à moi qu'on a volé mon rythme, ma découverte naturelle, ma capacité à associer désir et tendresse.
Avec le temps, j'ai compris que ce refuge avait un prix : il m'avait appris Ă avoir honte de mon propre corps, il m'avait convaincu que le plaisir devait se vivre seul, dans l'urgence, dans le secret.
Je ne dis pas ça pour condamner, je dis ça parce que c'est la vérité de mon parcours.
J'ai longtemps cru que c'était une addiction, mais en fait, c'était un langage. Mon corps parlait encore, différemment, et il disait : je n'ai pas d'autre espace pour respirer.
Le plaisir pique
Le plaisir, je l'ai dĂ©couvert comme une piqĂ»re, quelque chose de rapide, d'intense, de presque douloureux : tu prends, tu t'arraches, tu te voles quelque chose Ă toi-mĂȘme.
Quand tu grandis dans l'urgence, le plaisir n'est pas une rencontre, c'est une fuite, une décharge pour prouver que tu existes encore. Et aprÚs ? Fatigue, culpabilité, vide, et le cycle repart.
Beaucoup d'hommes vivent comme ça, avec un plaisir qui doit ĂȘtre violent, furtif, presque animal, pas parce qu'on est des brutes, mais parce qu'on ne nous a jamais appris la lenteur, parce qu'on n'a pas eu le luxe d'attendre.
Réapprendre le plaisir sans urgence, sans prise, sans fuite, c'est un chantier. Le plus silencieux de tous.
Le masque scolaire
Le syndrome de l'imposteur et le délégué de classe
Chez moi, le syndrome de l'imposteur venait souvent quand je devais passer au tableau, ĂȘtre potentiellement exposĂ© devant tout le monde, avec cette peur que quelque chose de moi se voie, quelque chose que je ne contrĂŽlais pas.
Je pense toutefois que le fait d'ĂȘtre dĂ©lĂ©guĂ© de classe toute ma jeunesse m'a permis de construire une parade : ĂȘtre aimĂ© en petit comitĂ©, ĂȘtre le centre de l'attention mais sur mes termes, avoir les informations en premier, typiquement lors des conseils de classe. C'Ă©tait une maniĂšre de transformer l'exposition subie en exposition choisie. Au tableau, j'Ă©tais nu ; en conseil de classe, j'Ă©tais utile.
Les notes et le masque à l'école
En Ă©coutant une entrepreneuse chinoise raconter la pression d'ĂȘtre premiĂšre de la classe, j'ai reconnu quelque chose de mon histoire : dans ma famille, les rĂ©sultats scolaires servaient Ă bien apparaĂźtre, Ă bien paraĂźtre. L'amour ressortait moins dans les gestes et les mots que dans les notes.
Ma mÚre a dû forcément se rabattre sur les notes pour changer le sujet, pour déplacer la problématique : le vrai problÚme, ce n'étaient plus les violences, c'étaient les notes. Les notes, c'était ce qu'on pouvait montrer, quantifier, célébrer, ce qui donnait l'illusion que la famille fonctionnait. Un enfant qui a 20 en maths ne peut pas aller si mal que ça, pas vrai ?
J'Ă©tais cet Ă©lĂšve qui faisait n'importe quoi pour avoir l'attention, ĂȘtre au milieu, ĂȘtre proche, ĂȘtre connu, tout en ayant les bonnes notes et en jouant avec les professeurs. Je testais les limites, ce qui m'a rendu perturbateur Ă l'Ă©cole, mais tester les limites, c'est un mĂ©canisme : comprendre jusqu'oĂč on peut aller, pour se protĂ©ger. Quand tu grandis dans un foyer oĂč les limites changent Ă chaque seconde selon l'humeur d'un homme imprĂ©visible, tu as besoin de cartographier les rĂšgles partout ailleurs. Et les punitions de l'Ă©cole n'Ă©taient pas assez graves pour dissuader : comparĂ©es Ă ce qui se passait Ă la maison, un mot dans le carnet ou deux heures de colle, c'Ă©tait rien. J'allais jusqu'au bord du mot dans le carnet, et je faisais tout pour ne pas l'avoir, parce que le mot dans le carnet, c'Ă©tait le moment oĂč mon masque tombait, oĂč le systĂšme de camouflage se fissurait et oĂč quelqu'un, enfin, posait les yeux sur ce qui se cachait en dessous.
Le plus dur, dans les moments de dĂ©masquage, c'Ă©tait de voir la dĂ©ception dans les yeux des gens quand j'agissais d'une maniĂšre et qu'on m'attendait d'une autre. Ăa me dĂ©chirait intĂ©rieurement. C'est ça qui amplifiait les dissociations : le regard de ma mĂšre, le regard de mes grand-mĂšres, le regard des profs, tous ces yeux qui voyaient le costume sans voir le corps en dessous.
Les maths et les mots
Mon frÚre a une bien plus belle plume que moi, je l'ai toujours su. Jordan écrit comme certains respirent, avec fluidité, avec grùce, avec une évidence qui me rend jaloux et fier à la fois. Moi, les mots m'ont toujours résisté.
Clairement, mon fond Ă©tait cassĂ©, la forme n'a jamais Ă©tĂ© reliĂ©e au fond. Ce n'est pas que je ne savais pas Ă©crire, c'est que les mots avaient Ă©tĂ© dĂ©truits dans leur fonction premiĂšre : les mots, les cris et les pleurs n'avaient pas l'air de marcher, alors j'ai arrĂȘtĂ© de croire en eux.
Seules les maths avaient du sens : un plus un fait toujours deux, pas de version officielle, pas de loi du salon, pas de « c'est pas ce que tu crois », pas de « il faut comprendre le contexte », juste des rĂ©sultats. Quand tout le reste ment, les chiffres restent honnĂȘtes.
J'ai eu 20 en maths et les adultes trouvaient ça formidable. Personne ne se demandait pourquoi un enfant qui pleurait en cachette avait besoin que les chiffres lui disent que tout Ă©tait exact, que quelque chose, au moins, ne pouvait pas ĂȘtre faux.
Et la frustration des copies : deux heures d'examen, la tĂȘte dans la copie, Ă donner tout ce que j'avais, pour une note moyenne et un « Faute de syntaxe » en rouge. Toujours ce dĂ©calage entre ce que je ressentais et ce que je parvenais Ă Ă©crire : les profs voyaient un Ă©lĂšve qui ne maĂźtrisait pas la langue, moi, j'Ă©tais un enfant qui avait appris que les mots Ă©taient dangereux.
Jordan m'a dit un jour que ce qui comptait dans l'Ă©criture, ce n'Ă©tait pas la plume, c'Ă©tait l'honnĂȘtetĂ©. Alors je vais tout dire en vrac, parce que mon histoire en vaut la peine.
Notes personnelles, mars 2026.
Le théorÚme
J'ai toujours aimé les maths, pas pour les formules ni pour les notes, pour la vérité. Un théorÚme, c'est quelque chose qui ne ment pas : Pythagore ne change pas d'avis selon son humeur, le carré de l'hypoténuse est ce qu'il est, point. Pas de version officielle, pas de loi du salon, pas de « tu l'as provoqué ». Juste des faits.
Gamin, je m'Ă©tais dit que j'essaierais d'ĂȘtre connu pour un thĂ©orĂšme, trouver quelque chose de pur, de direct, de dĂ©finitif, quelque chose qui porte mon nom et qui soit vrai pour toujours. Le thĂ©orĂšme de Besnainou. Un rĂȘve d'enfant qui cherchait dĂ©sespĂ©rĂ©ment un espace de certitude dans un monde de mensonges.
Au final, ça n'a pas Ă©tĂ© un thĂ©orĂšme, ça a Ă©tĂ© des thĂ©ories, des corrĂ©lations, des connexions entre le trauma et les comportements, entre l'enfance et l'adulte, entre la violence et les sĂ©quelles. Ce livre est peut-ĂȘtre mon thĂ©orĂšme : pas une Ă©quation, un rĂ©cit, pas une preuve mathĂ©matique, une preuve humaine.
Les maths ne mentent pas et vont droit au rĂ©sultat, alors que l'Ă©criture monte, descend, bifurque, se perd. Mais les deux cherchent la mĂȘme chose, la vĂ©ritĂ©, et la seule diffĂ©rence, c'est que les maths la trouvent dans l'abstraction et l'Ă©criture dans le dĂ©sordre. Mon thĂ©orĂšme, c'est celui-ci : quand le jeu est truquĂ© depuis le dĂ©but, la seule victoire possible est de refuser de jouer selon les rĂšgles de quelqu'un d'autre.
Notes personnelles, mars 2026.
Sur l'introversion
Je maintiens : l'introverti peut ĂȘtre plus dangereux, non par violence, mais par densitĂ©. Il stocke, il fabrique des architectures intĂ©rieures, et selon les fondations, ce sont des cathĂ©drales ou des bunkers. Mon introversion fonctionnait comme un compresseur : j'avalais, j'optimisais, j'empaquetais, puis je "performais" en public, impeccable. Entre les deux, aucune ventilation, d'oĂč les Ă©ruptions.
La pensée en arborescence
Ma tĂȘte fonctionne comme un animal qui saute de branche en branche dans un arbre immense, pas parce qu'il explore, mais parce qu'il Ă©chappe Ă quelque chose, ou bien parce qu'il cherche une branche moins fragile que celle sur laquelle il vient de se poser.
Longtemps, j'ai cru que c'Ă©tait de la dispersion, de l'agitation mentale, du dĂ©ficit d'attention, mais non : c'est de l'hypervigilance. Ma thĂ©rapeute l'a dit avec une clartĂ© qui m'a figĂ© : « Ce n'est pas de la psychologie de comptoir. C'est votre finesse, votre pertinence Ă aller regarder ce qui pourrait ĂȘtre derriĂšre le masque. L'hypervigilance, c'est un symptĂŽme de stress post-traumatique. »
Tout petit, j'ai appris que toute manifestation de ma part avait une consĂ©quence, un mot de travers, un regard trop long, un geste un peu trop libre. Alors le cerveau s'est cĂąblĂ© pour scanner en permanence les visages, les tons, les silences, les portes qui claquent, les pas dans le couloir, et je suis devenu un animal dans les arbres, toujours prĂȘt Ă sauter.
Ce que les gens prennent pour de l'intelligence sociale, cette capacité à « lire une piÚce en deux secondes », c'est un mécanisme de survie. Pas un talent, un héritage.
Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.
Le cerveau hypervigilant ne s'éteint jamais : il scanne, il anticipe, il calcule, et quand il ne trouve plus de menace, il en invente.
Interlude du Caméléon
Tu crois que tu es sorti ? Tu n'es sorti de rien, tu as juste appris à ne plus crier quand ça brûle.
Regarde-toi : tu danses, tu souris, tu charmes, et derriÚre chaque mouvement, il y a un enfant qui négocie sa survie. Tu es moi, je suis le masque que tu mets quand la piÚce devient dangereuse.
Des années plus tard, un ami retrouvé à Bali t'a dit une chose que tu n'as jamais oubliée. Il t'avait connu à l'université, il t'a regardé et il a dit : « Tu étais trop sympa, trop joyeux. J'ai toujours soupçonné quelque chose derriÚre. » C'est la premiÚre fois que quelqu'un m'a vu, moi, à travers toi.
Ne me remercie pas, je t'ai sauvé la vie. Mais un jour, il faudra que tu apprennes à vivre sans moi.
Fuir et survivre
Niveau 4 : La Carte du Monde
Objectif : Trouver un endroit dans le monde oĂč la peur ne rentre pas.
Ennemis : Les faux soleils, la nostalgie, l'illusion que le voyage guérit.
Ăquipement : Un passeport, des carnets, une playlist, le sourire du camĂ©lĂ©on.
Issue : Le monde est grand mais la douleur voyage léger.
Glitch mémoire : Certaines villes n'existent que dans le flou. On se souvient de la lumiÚre, pas des jours.
Fuir par le corps
La sexualitĂ© a Ă©tĂ© tour Ă tour abri, camouflage, terrain de jeu : j'y ai cherchĂ© de la sĂ©curitĂ©, une scĂšne oĂč replacer le contrĂŽle que la maison m'avait retirĂ©, et parfois un simple silence dans la tĂȘte. Entre la figure de mon pĂšre biologique, le cadre, la sĂ©duction comme politesse du monde, et celle de Julien, l'autoritĂ© dure, la menace diffuse, j'ai construit une sexualitĂ© qui nĂ©gocie, qui choisit, qui initie, qui vĂ©rifie. Pour ne plus subir.
Ma premiÚre fois, c'était avec une camarade de classe, normal, doux, entre adolescents. Mais aprÚs, le schéma s'est emballé : beaucoup de relations courtes, des femmes plus ùgées, quarante, cinquante ans, un body count élevé. Pas par vice, par recherche. Chaque corps était une tentative de réponse à une question que je ne savais pas formuler.
Ă Bali, les drogues et les mensonges. J'ai trompĂ© GaĂ«lle, et je l'Ă©cris parce que ça fait partie de la vĂ©ritĂ©, et que ce livre ne peut pas fonctionner si je ne suis honnĂȘte qu'avec les autres. La drogue ne m'a pas dĂ©sinhibĂ© : elle m'a donnĂ© une excuse pour faire ce que le camĂ©lĂ©on voulait faire, tester encore, chercher encore, fuir encore.
Voyager pour fuir, la trajectoire
Pour comprendre d'oĂč je parle, il faut savoir d'oĂč je viens, pas la version LinkedIn, la vraie.
Ă l'Ă©cole, j'Ă©tais populaire, toujours, dĂ©lĂ©guĂ© de classe du CE1 jusqu'Ă la terminale, le garçon qui organise, qui rassemble, qui sait parler aux profs et aux Ă©lĂšves en mĂȘme temps. En CM1-CM2, j'organisais des jeux de la bouteille dans la cour, le gamin qui met en scĂšne le dĂ©sir des autres avant de comprendre le sien.
Bac S, 20 en maths, la preuve que la tĂȘte marchait mĂȘme quand le reste s'effondrait. Londres, oĂč je suis entrĂ© en trichant Ă un examen, pas par bĂȘtise, par survie : quand tu apprends que les rĂšgles sont truquĂ©es, tu triches aussi. Michigan pendant un an, les Ătats-Unis, la dĂ©mesure, le sentiment d'ĂȘtre minuscule dans un pays immense, puis retour Ă Londres, business school Ă vingt-deux ans.
Puis la Namibie, le premier vrai piÚge d'adulte : un entrepreneur qui m'a fait travailler sans me payer, un contrat violent, des promesses en carton. J'ai bossé avec le ministre du tourisme du pays, j'ai monté des projets réels, et je suis reparti les mains vides. L'Afrique du Sud aprÚs, les mariages de luxe, un business qui fonctionnait mais qui ne me ressemblait pas.
Le Covid a coupé le son d'un coup : plus de soirées, plus de mouvement, plus de bruit pour couvrir le bruit, et j'ai entendu mes propres phrases. Puis il y a eu le TGV Max, la vitesse sans racines, et Bordeaux pour le surf.
Et enfin la CÎte d'Ivoire, la découverte d'un sol sous mes pieds, la chaleur qui force le corps à exister, le projet crypto avec Jordan et Carla, un truc de fratrie, une aventure financiÚre qui nous a rapprochés plus que n'importe quelle thérapie. Et Gaëlle, rencontrée quelque part dans cette trajectoire, le point fixe dans le mouvement permanent.
Chaque destination était un niveau, chaque départ une fuite déguisée en aventure, et le voyage m'a servi d'écran de veille : déplacer la scÚne extérieure pour retarder la scÚne intérieure.
En Afrique de l'Ouest, j'ai regardĂ© la politique comme on regarde la mĂ©tĂ©o, pas pour dĂ©battre, pour prĂ©voir oĂč poser mes filets, les Ă©lections au SĂ©nĂ©gal, en CĂŽte d'Ivoire. Mes valises ont votĂ© plus souvent que moi.
C'est sous le soleil africain que j'ai compris une chose simple : quand le corps se déshydrate, l'esprit se brouille, et la chaleur te ramÚne au corps, elle te force à boire, à t'étirer, à dormir. Le cerveau n'est pas au-dessus du corps, il est dedans, et l'Afrique m'a appris ça mieux que n'importe quel thérapeute. Elle m'a aussi appris à relativiser : voir d'autres vies, d'autres duretés, d'autres joies, ça remet ta propre histoire à sa place, sans l'effacer.
J'ai dĂ©couvert le surf en CĂŽte d'Ivoire, Ă Drewin. Dans l'eau, les pensĂ©es se taisent, pas parce qu'elles disparaissent, parce que la vague exige toute ta prĂ©sence : tu ne peux pas scanner les visages ni anticiper les menaces quand un mur d'eau de deux mĂštres avance vers toi. Le surf m'a donnĂ© ce que la thĂ©rapie met des mois Ă construire, dix minutes de silence intĂ©rieur, dix minutes oĂč le camĂ©lĂ©on n'a pas besoin de changer de couleur.
Le surf te ramĂšne Ă toi, le paddle te ramĂšne aux autres, et les deux m'Ă©taient nĂ©cessaires, sans savoir les distinguer. Le surf m'a appris la patience, le recul, le corps face Ă lui-mĂȘme, quand le paddle, c'Ă©tait le social, la bande, les rires, la compĂ©tition amicale. Mais la vraie difficultĂ© reste la mĂȘme, sur l'eau comme sur terre : savoir ce qui me correspond vraiment, de quoi j'ai besoin, moi, pas le personnage que les autres attendent.
Aujourd'hui, voyager n'est plus une fuite ; c'est une marche d'approche : changer de décor pour mieux voir ce qui, en moi, ne change pas.
AfricaBurn, l'authenticité brute
J'ai attendu des années pour y aller, des années à fantasmer un lieu qui promettait la fin des masques, la communauté radicale, l'art total au milieu de nulle part : AfricaBurn, dans le désert du Tankwa Karoo, en Afrique du Sud, le petit frÚre de Burning Man, mais plus brut, plus sauvage, plus vrai. Et quand j'y suis arrivé, la premiÚre chose que j'ai pensée, c'est : j'aurais préféré un stylo et une feuille.
Le retour Ă l'authenticitĂ©, c'est ça que je cherchais, pas les installations gĂ©antes ni les costumes dĂ©lirants, un endroit oĂč ĂȘtre soi suffirait, oĂč on arrĂȘterait de performer. Et le paradoxe d'AfricaBurn, c'est que mĂȘme lĂ , on performe : on performe l'authenticitĂ©, on performe le lĂącher-prise, on performe la libertĂ©.
Je me retrouvais captivé par mes pensées : qu'est-ce qu'on va chercher au fond, derriÚre toutes ces années d'attente ? Je voyais toute cette tristesse autour de moi, la beauté aussi, mais une beauté inutile à aller chercher si on ne sait pas d'abord quoi en faire.
Et puis il y a eu le temple. Ă la fin des sept jours, le temple brĂ»le, et c'est le moment le plus intense : pendant toute la semaine, les gens Ă©crivent des phrases dessus, des mots adressĂ©s Ă des morts, Ă des vivants, Ă eux-mĂȘmes. L'Ă©nergie de tristesse qui flottait autour de cette structure Ă©tait palpable, des gens pleuraient en silence, d'autres serraient des inconnus dans leurs bras. J'ai lu des mots adressĂ©s Ă des enfants : « Je suis dĂ©solĂ© du divorce mais j'avais besoin de me libĂ©rer. » Et cette phrase m'a percutĂ© en pleine poitrine, parce que moi aussi, j'ai besoin de me libĂ©rer, de plein de choses, comme toutes ces personnes qui Ă©crivaient sur le bois avant qu'il parte en fumĂ©e.
AfricaBurn m'a appris quelque chose que j'aurais pu apprendre seul dans une chambre : le désert extérieur ne remplit pas le désert intérieur, il le rend plus visible, c'est tout, comme la caméra de The Truman Show qui montre à Truman que tout son monde est un décor construit par d'autres. Il a fallu que j'aille au bout de l'Afrique pour comprendre que le mur à défoncer était en moi.
Notes personnelles, 2022.
L'agent du Mossad et le plus beau pays
L'une des choses les plus dures en arrivant en CÎte d'Ivoire, c'est à quel point on m'a confronté à qui j'étais et ce que je faisais là : un Blanc, juif, jeune, sociable, qui débarque à Abidjan sans raison apparente. Les gens ici sont un peu sur la défensive, pour plein de raisons, des années de guerre civile, la méfiance envers les étrangers, la peur que quelqu'un vienne prendre ce qu'ils ont, mais aussi, et c'est ce qui rend la chose plus complexe, la peur de partager leur trésor.
Parce que la CĂŽte d'Ivoire est un trĂ©sor, et je le dis avec la certitude de quelqu'un qui a vĂ©cu et voyagĂ© dans beaucoup de pays : c'est l'un des plus beaux endroits du monde, avec l'une des plus belles populations que j'ai vues. Et ce n'est pas juste mon avis, des amis ivoiriens qui ont voyagĂ© partout me disent la mĂȘme chose, ils reviennent du Kenya, du Ghana, de partout, et ils disent : « C'est bien, mais ça ne sera jamais comme ici. » Le pinacle de l'hospitalitĂ© africaine, c'est la CĂŽte d'Ivoire, une promesse de terre d'accueil que les guerres civiles ont abĂźmĂ©e, mais pas dĂ©truite.
Les guerres ici, c'est ce qui me rend le plus triste, pas parce que la guerre est triste en soi, ça tout le monde le sait, mais parce qu'une guerre civile, c'est une guerre contre soi-mĂȘme. Ce n'est pas un pays uni face Ă un ennemi commun, ce qui au moins crĂ©e une solidaritĂ© et peut accĂ©lĂ©rer le dĂ©veloppement, c'est un pays coupĂ© en deux, un talent qui fuit, une gĂ©nĂ©ration perdue. Aujourd'hui on voit des anciens revenir, des Ivoiriens qui ont profitĂ© d'une Ă©ducation europĂ©enne, amĂ©ricaine, canadienne surtout, et j'ai beaucoup confiance en ce pays et en ce continent.
Mais pour revenir sur moi : le nombre de fois qu'on m'a pris pour un agent du Mossad, les regards, les murmures, les questions Ă peine voilĂ©es. Au bout d'un moment, ça m'Ă©nervait, pas seulement parce que c'Ă©tait faux, mais parce que je me sentais en danger avec cette Ă©tiquette. Dans ce contexte, ĂȘtre assimilĂ© Ă un service de renseignement israĂ©lien, c'est pas un compliment. C'est une menace.
Et en mĂȘme temps, il y a quelque chose d'absurde lĂ -dedans : d'un cĂŽtĂ©, la lubie que tout le monde rĂȘve de faire partie des agents secrets, comme si le Mossad Ă©tait un club VIP fantasmĂ© par les sĂ©ries Netflix, de l'autre, la rĂ©alitĂ©, un gamin de Joinville qui a fui sa maison et qui s'est retrouvĂ© en Afrique parce que c'Ă©tait le plus loin possible de tout ce qui lui faisait mal.
C'est peut-ĂȘtre ça, le plus rĂ©vĂ©lateur : ma prĂ©sence en CĂŽte d'Ivoire Ă©tait incomprĂ©hensible pour les locaux parce que mes fuites n'avaient aucune logique visible. Un juif français Ă Abidjan, sans famille sur place, sans business historique, sans communautĂ© d'ancrage, ça ne colle pas, et quand quelque chose ne colle pas, les gens cherchent l'explication la plus dramatique, l'agent secret plutĂŽt que l'enfant blessĂ©.
Mon caractÚre ne révélait jamais rien de choquant ou de traumatisant, j'étais sociable, joyeux, entreprenant, le masque parfait. Et c'est justement parce que le masque était si bon que les gens cherchaient une raison cachée : personne ne se dit : « Ce type est là parce qu'il fuit sa propre enfance. » On préfÚre le Mossad, c'est plus excitant que la vérité.
Mais avec la guerre, les choses ont changé, les regards sont devenus plus durs, plus sévÚres, et ce qui était une blague vaguement agaçante s'est transformé en quelque chose de plus lourd : de l'antisémitisme pur, l'assimilation directe entre moi, juif français de Joinville, et ce qui se passe à des milliers de kilomÚtres, des regards dans la rue qui disent : on sait ce que tu es. Un soir, un bruit dans le quartier, et ma premiÚre pensée a été : une bombe, pas un pot d'échappement, pas un pétard, une bombe. C'est ça, vivre avec cette étiquette quand les tensions géopolitiques ne restent pas à la télé, elles descendent dans les rues.
Le fait d'avoir Ă©tĂ© proche de tout le monde, de connaĂźtre tout le quartier, tous les restos, tous les commerçants, m'a rendu vulnĂ©rable, parce que tout le monde savait qui j'Ă©tais, et dans certaines tĂȘtes, « qui j'Ă©tais » est devenu « ce que je reprĂ©sentais ». C'est le piĂšge du camĂ©lĂ©on quand le terrain change : tu t'es adaptĂ© si bien que tu ne peux plus disparaĂźtre.
La route
Quatre heures de route pour aller chez Jules, à Drewin, le meilleur spot de surf de CÎte d'Ivoire, la vitre ouverte, le paysage qui change, la ville qui s'efface, les vendeurs sur le bord de la route, les Libanais, les Blancs comme ils disent ici, les villages qui se suivent. Et moi, dans cette voiture, qui parle tout seul dans un enregistreur, comme si les kilomÚtres ouvraient un robinet que la ville maintenait fermé.
Jules est un villageois, un gars qui vit là depuis toujours, qui connaßt chaque vague, chaque courant, chaque recoin de cette cÎte que les touristes ne verront jamais. Chez lui, le temps ne fonctionne pas comme à Abidjan : il n'y a pas de deals, pas de réunions, pas de jauges à remplir, il y a l'océan, la route, le silence, et ce que tu fais de tout ça.
La route est thĂ©rapeutique, comme l'avion : quand tu es trĂšs haut ou trĂšs loin du quotidien, tu peux enfin prendre du recul, et paradoxalement, c'est en Ă©tant le plus dĂ©connectĂ© physiquement que je me reconnecte le plus Ă moi-mĂȘme. Le mouvement extĂ©rieur libĂšre quelque chose Ă l'intĂ©rieur, la tĂȘte part dans tellement de directions, un flux de pensĂ©es, de thĂ©ories, de rĂ©miniscences, un mĂ©lange de conscient et d'inconscient. Ce ne sont pas des divagations, ce sont des rĂ©actions post-traumatiques, disent les thĂ©rapeutes, des fils que le cerveau tire enfin quand il se sent assez en sĂ©curitĂ© pour le faire.
L'écho des villages
En Afrique, tout le monde a un village, mĂȘme ceux qui n'y retournent jamais, et le village est un organe fantĂŽme : tu ne le sens plus, mais il pulse encore.
Moi, je n'ai pas de village, pas de terre, un appartement Ă Joinville, un autre dans le sixiĂšme, des valises, des adresses provisoires, des villes traversĂ©es comme des gares, Paris, Londres, Bordeaux, Abidjan. Je ne suis de nulle part, ou de partout, ce qui revient au mĂȘme quand tu cherches un sol.
Ă Abidjan, j'ai compris la force du village : les Ivoiriens que je croisais portaient le leur comme un blason invisible, ils savaient d'oĂč ils venaient. Cette certitude-lĂ , je ne l'ai jamais eue, mon sol Ă moi, c'est un patchwork de communautĂ©s traversĂ©es, de familles recomposĂ©es, de cultures superposĂ©es sans mode d'emploi.
Et puis il y a les Libanais d'Abidjan. La communautĂ© libanaise est partout en CĂŽte d'Ivoire, dans le commerce, la restauration, l'immobilier, et ĂȘtre juif au milieu des Libanais, c'est porter un passeport invisible que personne ne voit mais que toi tu sens en permanence : des regards qui changent quand tu dis ton nom, des silences qui s'allongent quand on parle d'IsraĂ«l, des mĂ©fiances qui n'ont rien de personnel mais qui te rappellent que dans certains coins du monde, ce que tu es suffit Ă te rendre suspect. Le camĂ©lĂ©on, dans ces moments-lĂ , n'est plus un choix, c'est un rĂ©flexe de survie.
Mon village n'existe pas, je l'ai pas hérité, je l'ai pas trouvé. Je suis en train de l'écrire.
Interlude du Caméléon
Tu as traversé des continents pour me fuir, Londres, Bordeaux, Abidjan, mais je voyage léger : je suis dans ta valise, dans ton sourire aux inconnus, dans ta façon de devenir exactement ce que l'autre attend.
Tu crois que tu découvres le monde ? Tu te caches dans le monde, et la différence est mince, mais elle est tout.
Réapprendre
Niveau 5 : Les Connexions Cachées
Objectif : Comprendre les cùblages, défaire les boucles.
Ennemis : Les addictions douces, le besoin de validation, la mémoire floue, la honte.
Ăquipement : L'Ă©criture, la thĂ©rapie, les corrĂ©lations, GaĂ«lle.
Issue : En cours. Chaque connexion faite est une victoire.
Glitch mémoire : Le P et le B. Le mal du voyage. Les bras qui n'osent pas.
Regarde au meilleur endroit
On dit souvent qu'il faut regarder au bon endroit pour comprendre quelque chose, mais personne ne dit qu'il faut aussi regarder au meilleur endroit pour comprendre quelqu'un. Et le meilleur endroit, parfois, c'est la blessure qu'on ne voit pas.
Je relis aujourd'hui certains détails de ma vie à l'environnement violent dans lequel j'ai grandi. Je ne peux pas toujours établir une cause, et je refuse de transformer mes intuitions en diagnostics.
- La dysorthographie de Nina et ma confusion P/B ont coexisté avec cet environnement. Je ne sais pas dans quelle mesure il les a aggravées.
- Mon mal du voyage a peut-ĂȘtre une dimension physiologique. Dans ma mĂ©moire, il reste aussi liĂ© Ă des trajets oĂč Julien utilisait la vitesse pour nous terrifier.
- Je relie mon besoin de reconnaissance à l'enfant dont la souffrance n'a pas été validée, sans en faire l'unique explication.
- Je relie ma difficulté à cùliner à un corps qui a appris à se méfier de la proximité.
La violence peut laisser des conséquences dans des détails silencieux : les lettres, l'estomac, les bras qui hésitent. Je les décris comme je les comprends aujourd'hui, avec ce que je sais et ce que je ne sais pas.
Le corps se souvient
Le mal du voyage
J'ai toujours eu le mal du voyage : en voiture, le moindre trajet pouvait devenir une épreuve, nausées, sueurs, cette sensation de perdre pied alors qu'on est assis.
On m'a dit que c'était l'oreille interne, un déséquilibre vestibulaire, rien de grave. Mais je repense à cette scÚne dans la voiture avec Julien, le Range Rover lancé sur un chemin de campagne, le pied au plancher, les enfants qui hurlent à l'arriÚre. La peur pure, celle qui noue l'estomac et déconnecte le cerveau du corps.
Il y avait aussi les quatre heures de route vers Crevant, pendant lesquelles on n'avait le droit ni de jouer, ni de parler, ni de faire quoi que ce soit : quatre heures immobile, en silence, Ă surveiller l'humeur du conducteur dans le rĂ©troviseur. Il y a eu ce jeu, quand j'avais six ou sept ans, dans sa voiture de sport : il voulait m'apprendre la gauche et la droite, alors il me laissait cinq secondes pour choisir de quel cĂŽtĂ© il devait tourner, peu importe qu'il y ait un mur ou une voiture en face, et il s'en approchait pour de vrai en me traitant de dĂ©bile, parce qu'il voulait aller jusqu'au bout. Et il y a eu la Ferrari Ă l'intĂ©rieur beige, en 2006. Je me sentais mal, je lui demandais de s'arrĂȘter pour vomir, et il ouvrait la fenĂȘtre en criant « eh ben vomis ». Avec le vent, tout est revenu sur moi et sur son cuir beige, et il m'a frappĂ©, au ventre je crois, parce que mon corps avait osĂ© salir sa voiture.
Je ne sais pas quelle part de mon mal du voyage relÚve de l'oreille interne et quelle part a été renforcée par la peur. Mais mon corps associe encore certains trajets à ces scÚnes.
Je le ressens dans l'estomac et dans les muscles qui se crispent Ă chaque virage. Mon mal du voyage est peut-ĂȘtre aussi la trace de cette route de campagne. Je n'en fais pas un diagnostic, seulement un lien dans mon propre rĂ©cit.
Les bruits de bouche
Un soir, à table, un type faisait du bruit en mangeant, des bruits de mùchoire, de lÚvres, de bouche ouverte, et quelque chose en moi s'est verrouillé : une irritation violente, presque physique, disproportionnée, le genre de réaction que les gens attribuent à la misophonie, comme si c'était un caprice de sensible.
Et puis j'ai compris. C'était Julien.
Julien mangeait comme ça. Avant ma mÚre, il n'avait aucune maniÚre, aucune, et c'est elle qui lui a tout appris : les couverts, le ton, la tenue à table, le minimum de ce qu'on appelle la civilité. Il était brut, pas brut comme un diamant, brut comme un homme qui n'a jamais considéré que les gens autour de lui méritaient un effort. Ma mÚre a poli la surface, elle a habillé la violence de bonnes maniÚres, elle a civilisé la forme sans toucher au fond.
Alors quand j'entends des bruits de bouche, ce n'est pas un son qui me dĂ©range, c'est un souvenir : le souvenir d'un homme assis en bout de table, la bouche pleine, qui mĂąchait fort et parlait plus fort encore, qui prenait l'espace sonore comme il prenait tout le reste, sans demander, sans se soucier, sans mĂȘme rĂ©aliser que les autres existaient.
Les triggers sensoriels, c'est ça : des bombes Ă retardement plantĂ©es dans les cinq sens par des gens qui ne savent mĂȘme pas qu'ils les ont posĂ©es. Un bruit de bouche, et tu as sept ans Ă nouveau, figĂ© devant une assiette que tu n'oses pas repousser.
Et les matins aussi, le petit-dĂ©jeuner : les autres enfants de la maison avec leurs bols de cĂ©rĂ©ales, le lait qui glougloute quand on boit au bol, ce bruit de bouche et de liquide, glou glou glou, ça m'Ă©tait devenu insupportable. Le matin, j'Ă©tais dĂ©jĂ KO de la nuit, et ces bruits de bouche au-dessus des corn flakes, ça me ramenait Ă Julien, Ă sa maniĂšre de tout prendre, y compris l'espace sonore du petit-dĂ©jeuner. Je pense que c'est pour ça que j'ai arrĂȘtĂ© de prendre le petit-dĂ©jeuner, pas par rĂ©gime, pas par oubli, par dĂ©goĂ»t sensoriel. Le bruit des autres qui mangent Ă©tait devenu le bruit de quelqu'un qui m'avait fait manger de force.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
Dormir avec des écouteurs
En 2023, Jordan dort encore avec des écouteurs. Il a un appartement, un métier, une vie d'adulte, et la nuit, il met ses AirPods, lance un podcast ou du bruit blanc, et s'endort comme ça, un adulte qui dort encore comme l'enfant qui avait besoin de couvrir les bruits de la maison.
Je ne lui ai rien dit quand il me l'a raconté, je n'ai pas eu besoin : j'ai reconnu le geste. Les écouteurs sont des murs qu'on porte sur soi, des murs portables, discrets, invisibles. Personne ne sait que tu te protÚges, personne ne voit la forteresse.
Moi, c'Ă©tait dormir Ă cĂŽtĂ© du lit, pas dedans, par terre ou au bord, les pieds dĂ©jĂ posĂ©s sur le sol, prĂȘt Ă partir. Pas un choix conscient, un rĂ©flexe : le corps qui anticipe ce que la tĂȘte refuse de penser, il faut pouvoir fuir vite, il faut toujours une sortie.
On croit que les traumatismes d'enfance laissent des cicatrices visibles, des bras marquĂ©s, des dossiers mĂ©dicaux, des signalements. Mais la plupart du temps, ça ressemble à ça : un homme adulte qui dort avec des Ă©couteurs, un autre qui ne s'allonge jamais complĂštement, des dĂ©tails que personne ne remarque, sauf ceux qui ont la mĂȘme histoire.
La mémoire floue
La mémoire n'est pas un disque dur, c'est un animal timide, elle se montre quand elle se sent en sécurité.
Des bribes reviennent : une injonction, une gifle ; un préfet, une facture ; une société de sécurité qui veut coller son nom sur la mienne.
"Il était fou il a voulu imposer sa société de sécurité et j'ai dit trÚs calmement devant le préfet, il est hors de question que je travaille avec une société qui met son nom sur une entreprise qui ne lui appartient pas..."
Je garde ces phrases comme piÚces au dossier intérieur, pas pour juger, pour m'autoriser : écrire mon vécu sans prétendre au verdict, distinguer le sensoriel de l'interprétation, accepter les zones grises. L'important est de me ré-accorder la parole.
La confusion des rĂȘves
Je pense Ă Ariane Nakam, la mĂšre de mon ami Harold, et Ă Vicky Nakam, qui habitait dans notre rue et Ă©tait en cours avec ma sĆur et moi. Je me rappelle avoir parlĂ© d'un autre Ă©lĂ©ment qui aurait pu ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un symptĂŽme ou un signal d'alarme : je confondais les rĂȘves et la rĂ©alitĂ©.
Ă l'Ă©poque, je confondais parfois ce que j'avais rĂȘvĂ© et ce que j'avais vĂ©cu. Je ne sais pas quelle en Ă©tait la cause. Je sais seulement que cette frontiĂšre floue ajoutait de l'insĂ©curitĂ© Ă des journĂ©es qui en contenaient dĂ©jĂ beaucoup.
Je crois Ă©normĂ©ment Ă Jung et Ă l'interprĂ©tation des rĂȘves, je n'ai jamais assez creusĂ© lĂ -dessus, mais je pense que mes rĂȘves en diraient long sur mon sommeil, sur ce qui reste Ă faire, sur les portes que ma conscience refuse d'ouvrir le jour et que mon inconscient dĂ©fonce la nuit.
Je ne sais pas si c'Ă©tait un symptĂŽme. Je me souviens seulement de l'enfant qui se rĂ©veillait sans savoir si ce qu'il avait vĂ©cu la veille Ă©tait rĂ©el ou rĂȘvĂ©, et qui prĂ©fĂ©rait parfois que ce soit le rĂȘve.
La lumiÚre et l'obscurité
Je prĂ©fĂšre le noir. La lumiĂšre me gĂȘne, pas la lumiĂšre du soleil, la lumiĂšre des piĂšces, des nĂ©ons, des lampes trop blanches, et j'ai toujours prĂ©fĂ©rĂ© les espaces sombres, les Ă©crans la nuit, les rideaux tirĂ©s. On pourrait dire que c'est un goĂ»t, moi, je pense que c'est un vestige : l'enfant qui dormait Ă cĂŽtĂ© du lit, habillĂ©, prĂȘt Ă fuir, prĂ©fĂ©rait le noir parce que dans le noir, on ne te voit pas. L'obscuritĂ© Ă©tait un camouflage, la lumiĂšre, une mise Ă nu.
L'acupuncteur et le corps
J'avais une douleur au poignet depuis deux ans, deux ans de gĂȘne quotidienne, d'anti-inflammatoires, de kinĂ© qui ne comprenait pas. Un jour, un ami m'a envoyĂ© chez Mohamed, un acupuncteur : quelques aiguilles, une sĂ©ance, et la douleur a disparu. Comme ça. Deux ans de souffrance, effacĂ©s en quarante minutes.
Je ne sais pas ce qui a produit cet effet, ni si la séance explique à elle seule la disparition de la douleur. Je sais seulement que cette expérience m'a poussé à prendre au sérieux la façon dont je ressens mon corps.
L'EMDR m'a aussi été recommandée. L'acronyme signifie Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Je n'en tire pas ici de conclusion médicale : je note seulement que cette piste m'a été proposée pour travailler sur des souvenirs difficiles.
Les jambes, le corps marqué
J'ai eu des complexes physiques, mes jambes par exemple, que je trouvais trop minces. Je reliais cette minceur au fait que je mangeais peu et faisais beaucoup de sport. Je ne peux pas établir davantage qu'un lien dans mon propre souvenir.
Billie Eilish chante Skinny et le mot « cry » rĂ©sonne. On peut avoir un manque de pleurs quand ça ne va pas du tout, et au contraire pleurer abondamment Ă d'autres moments, la complexitĂ© humaine est fascinante : le corps et l'Ă©motion ne marchent jamais au mĂȘme rythme. J'ai pleurĂ© Ă trente ans devant mes amis ce que je n'ai pas pleurĂ© Ă dix ans devant ma mĂšre.
Ces trois annĂ©es en Afrique m'ont appris Ă me sentir plus Ă©panoui et plus proche de mon corps : le soleil, le mouvement, la chaleur, le corps qui transpire au lieu de se crisper, les muscles qui travaillent au lieu de se protĂ©ger. C'est un autre rapport Ă soi, plus animal, plus honnĂȘte, plus prĂ©sent.
Les anesthésies
Mes addictions ont d'abord été des solutions efficaces : elles m'ont gardé vivant, avant de demander un impÎt trop lourd. Le jeu truqué ne donne rien gratuitement.
Le rythme : remplir l'agenda pour couvrir le bruit intérieur. Le regard : chercher les preuves publiques d'existence. Le risque : sentir le bord pour croire que je choisis. L'écran : scroller jusqu'à oublier la maison. Quatre réflexes, quatre façons de ne pas se regarder en face.
En thérapie, j'ai fini par le dire clairement : le travail prend une place considérable, justement pour avoir moins à réfléchir. Ce n'est pas une phrase de feignant qui se plaint, c'est un survivant qui nomme son dernier refuge. Quand tu bosses quinze heures par jour, tu n'as pas le temps de sentir le fond. Et le fond, il revient chaque hiver.
Parce qu'il y a un pattern que j'ai mis vingt ans à voir : les dépressions reviennent toujours autour de l'hiver, proches de mon anniversaire, le 2 février, comme si le corps gardait en mémoire une saison entiÚre. L'hiver, c'est le froid, c'est plus de temps à la maison, c'est plus de Julien. J'ai longtemps cru qu'en partant au soleil, à l'étranger, ça suffirait, mais ça me rattrape. L'hiver est en moi, pas dehors.
GrĂące au couple et Ă l'Ă©volution personnelle, le cycle est passĂ© de chaque hiver Ă peut-ĂȘtre tous les cinq ans. Avant GaĂ«lle, il y a eu cinq ans de doute et de non-avance, cinq ans oĂč je tournais en rond, oĂč chaque hiver me ramenait au mĂȘme point. Le couple et les voyages ont aidĂ© Ă moins dramatiser : l'hiver n'est plus une condamnation, c'est une saison que je traverse avec plus d'outils qu'avant. Mais je redoute le prochain cycle, parce que mĂȘme espacĂ©, quand il revient, il revient avec la mĂȘme intensitĂ©, comme un vieil ennemi qui connaĂźt tous tes points faibles.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
Les formes de la fuite
On cherche tous des anesthésies à un moment. Un ami en thérapie m'a parlé de ses « cinq diamants », ces cinq choses qui l'aident à se sentir vivant : quand il les avait, il tenait ; quand il en perdait un, il compensait avec les autres ; et quand il n'en avait plus aucun, il buvait.
Moi, mes anesthĂ©sies ont changĂ© de forme avec le temps : Ă l'adolescence, c'Ă©tait World of Warcraft, un monde oĂč les rĂšgles ne changeaient pas, oĂč un ennemi restait un ennemi et un alliĂ© un alliĂ© ; Ă vingt ans, les soirĂ©es et les filles ; Ă trente, le travail, les deals, le surf, l'IA. Chaque pĂ©riode son produit, mais le mĂ©canisme reste le mĂȘme : trouver quelque chose qui couvre le bruit intĂ©rieur assez longtemps pour croire que le silence est normal.
Dans mon cas, retirer une habitude ne suffit pas. Il faut comprendre ce qu'elle couvrait et trouver une autre maniĂšre de rĂ©pondre au mĂȘme besoin.
L'écriture est devenue une autre réponse. Elle ne couvre pas le bruit : elle le rend audible et m'oblige à le regarder.
La sobriété, pour moi, consiste à repérer la montée, nommer l'envie et choisir une autre réponse.
Le mécanisme de sabotage
Mon thĂ©rapeute a posĂ© le mot un mardi aprĂšs-midi, entre deux silences : « mĂ©canisme de sabotage, moyen terme ». J'ai hochĂ© la tĂȘte comme si je comprenais, et j'ai compris trois mois plus tard, en ruinant un contrat qui aurait pu tout changer.
Ăa marche comme ça : le business avance, les clients signent, l'argent rentre, et quelque chose en moi commence Ă paniquer. Pas la peur de l'Ă©chec, la peur que ça marche. Alors je fais un truc impulsif, je claque une porte, j'envoie un message que je ne devrais pas, je prends une dĂ©cision Ă deux heures du matin qui dĂ©fait en une nuit ce que j'ai construit en six mois. Le couple avance, GaĂ«lle se rapproche, on parle d'avenir, et je me referme, comme une huĂźtre qu'on force et qui se bloque plus fort.
Je lis aujourd'hui ce sabotage comme une fidélité inconsciente à l'enfant qui ne croyait pas avoir le droit d'aller bien. Quand le bonheur devient crédible, quelque chose en moi cherche encore la sortie.
Les jauges, le manque et le vide
Mon thĂ©rapeute a dit : « De quoi remplir les jauges. Qui procure du plaisir. » Et j'ai vu le jeu vidĂ©o, littĂ©ralement : des barres de couleur en haut de l'Ă©cran, comme dans un RPG, sauf que l'Ă©cran c'est ma tĂȘte et que les barres ne montent jamais assez.
La jauge de validation : quelqu'un me regarde, me reconnaßt, me dit que j'existe. La jauge de sexualité : un corps contre le mien, la preuve physique que je suis désiré, donc réel. La jauge de performance : un contrat signé, un chiffre, un résultat, quelque chose de concret qui ne peut pas mentir. Trois barres, trois faims, trois urgences qui tournent en permanence.
Quand une baisse, je panique et je remplis n'importe comment, n'importe qui, n'importe quoi, pourvu que la barre remonte : un match Tinder à trois heures du matin pour la jauge de désir, un deal signé à la va-vite pour la jauge de performance, un message envoyé à un ami que je n'ai pas vu depuis deux ans pour la jauge de validation. Des gestes qui ne nourrissent rien mais qui font clignoter le compteur.
Le vrai problĂšme, c'est que toutes les jauges se vident en mĂȘme temps quand je suis seul avec moi-mĂȘme : le silence les draine, l'immobilitĂ© les aspire, et le petit garçon qui n'a jamais eu assez de rien regarde les barres descendre en se disant que cette fois, c'est la fin de la partie.
Le manque et l'abondance
Le manque et l'abondance sont les deux faces de la mĂȘme monnaie. J'ai toujours essayĂ© d'Ă©quilibrer, de compenser dans une tentative de justice, comme si cette valeur de justice Ă©tait la seule boussole fiable dans un monde oĂč tout le reste mentait.
Et l'abondance, quand elle arrive, fait peur, parce que si tu as grandi dans le manque, l'abondance ressemble Ă une erreur, un bug dans le systĂšme. Et le rĂ©flexe, c'est de la saboter avant qu'elle disparaisse d'elle-mĂȘme : mieux vaut perdre par choix que par surprise, au moins, comme ça, c'est toi qui dĂ©cides.
Et puis un matin, je me suis rendu compte que l'argent que je gagnais était le mien, pas celui d'un associé, de la famille ou d'un client dont je dépendais. Pendant des années, chaque centime avait été une bataille. Pour la premiÚre fois, je pouvais faire des choix sans calculer si je les méritais.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, avril 2026.
Le vide
Il y a plein de sujets auxquels je peux penser concernant le vide et la solitude. Le vide, c'est ce qui reste quand toutes les jauges sont à zéro et que tu n'as plus l'énergie de les remplir, c'est le silence sans le choix du silence, c'est l'immobilité quand tout en toi hurle de bouger.
Le vide permet d'affronter des dĂ©mons, c'est sa seule vertu. Mais la facilitĂ©, la difficultĂ© aussi, c'est de se retrouver face Ă lui et de ne pas savoir quoi en faire. Face au vide, on a tous nos bĂ©quilles : le sport, la famille, le travail, la religion, le couple, les amis, autant de maniĂšres de ne pas rester seul avec soi-mĂȘme. Pas forcĂ©ment de la fuite, parfois juste de la survie.
Je repensais à cette chanson. « N'ai jamais su me réparer, moi. » Et la phrase d'aprÚs vient compléter en disant que c'est grùce au couple que la réparation commence, que l'autre te laisse te réparer. Pas qu'il te répare, attention : qu'il te laisse le faire, en étant là . C'est une nuance qui a changé ma façon de voir Gaëlle. Elle n'est pas mon infirmiÚre, elle est la piÚce assez calme pour que je puisse enfin entendre ce qui casse en moi.
La machine Ă action
Je suis un peu TDA, c'est ce que je me dis : déficit d'attention, pensée qui saute, incapacité à rester sur un sujet plus de dix minutes. Mais ce n'est pas tout à fait ça.
La vĂ©ritĂ©, c'est que je suis une machine Ă action. Je remplis, tout le temps, parce que ma tĂȘte ne supporte pas le silence, alors je mets des choses dedans, n'importe quoi, pourvu que ça occupe l'espace : une partie d'Ă©checs, une to-do, un Ă©pisode, du porno, un deal Ă closer, un message Ă envoyer. La nature du remplissage change, la fonction reste la mĂȘme : ne pas penser.
Quand je me mets sur une partie d'Ă©checs, c'est facile : le cerveau se concentre, il calcule, il anticipe, c'est propre. Quand je me mets sur vingt filles ou du porno ou que je repense Ă mes anciennes histoires, c'est ça qui va me remplir la tĂȘte. Et quand je me mets sur ma to-do, c'est le travail qui prend toute la place.
En fonction de ce qui remplit, ça me construit ou ça me plombe, mais le mĂ©canisme est le mĂȘme : remplir pour ne pas tomber dans le vide. Le vide, c'est le moment oĂč les pensĂ©es reviennent seules, non filtrĂ©es, non choisies. Et ces pensĂ©es-lĂ , elles ne sont jamais lĂ©gĂšres.
La difficultĂ© rĂ©cente, c'est que dans ma to-do, il y a des choses du livre Ă Ă©crire, et Ă©crire le livre, c'est l'inverse du remplissage : c'est creuser, c'est rouvrir. Alors la machine Ă action se retrouve en conflit avec elle-mĂȘme : elle veut avancer pour ne pas penser, mais avancer sur ce projet-lĂ , c'est penser.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
ArrĂȘter les drogues (et ce qui reste)
J'ai dĂ©cidĂ© de faire une croix sur les drogues, pour un bon moment. Pas une promesse solennelle, pas un serment, juste une dĂ©cision, un matin, aprĂšs un week-end seul dans un village oĂč j'ai l'habitude d'aller, face Ă l'ocĂ©an.
Ce qui m'a poussĂ©, ce n'est pas une overdose ni un bad trip, c'est la fatigue, la fatigue de constater que chaque fuite laisse le mĂȘme vide derriĂšre elle. La drogue remplissait les jauges vite et les vidait encore plus vite, et Ă chaque cycle, le fond Ă©tait un peu plus bas.
Mais je sais que l'une de mes fuites restantes, c'est la masturbation. J'arrive pas forcĂ©ment Ă m'endormir sans, et ça me fatigue de voir que j'ai toujours des sĂ©quelles : vingt ans aprĂšs, le corps garde les mĂȘmes rĂ©flexes.
Je ne sais pas si le mot addiction convient. Je sais seulement que ce geste est devenu un automatisme : le plaisir comme somnifĂšre, l'orgasme comme moyen de faire taire la tĂȘte assez longtemps pour que le sommeil arrive.
Je ne sais pas combien de temps ça va durer. La sobriĂ©tĂ© de la drogue, peut-ĂȘtre longtemps, mais la sobriĂ©tĂ© du reste, c'est un autre chantier, plus intime, plus lent, plus silencieux que tous les autres.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
L'intégrité
Le besoin de reconnaissance
Je n'ai pas cherché l'attention par vanité, je cherchais une attache. Quand l'attache de base est instable, on reconstruit dehors, plus grand, plus lumineux.
Longtemps j'ai été "aimé" pour ce que je faisais : projets, deals, énergie. Quand je ne produisais pas, je me croyais disponible à l'abandon, alors j'ai mis en scÚne des preuves, événements, réseaux, performances.
Aujourd'hui, je cherche une attention qui tient quand je ne fais rien, et ça commence par moi : tenir pour moi-mĂȘme.
Ma plus grosse frustration, si je devais la nommer, ce serait celle-ci : ne pas avoir Ă©tĂ© compris. Pas ne pas avoir Ă©tĂ© aimĂ©, pas ne pas avoir Ă©tĂ© protĂ©gĂ©. Compris. Quelqu'un qui regarde au-delĂ du sourire et qui dit : je vois ce qu'il y a derriĂšre. Ce n'est pas un reproche que je fais aux gens autour de moi, c'est un constat sur la mĂ©canique du masque : le camĂ©lĂ©on est trop bon, il fait trop bien son travail, il empĂȘche les gens de voir ce qu'il cache. Et aprĂšs, il leur en veut de ne pas avoir vu.
Le paradoxe de ma vie tient en deux phrases : je me sens capable de tout, et en mĂȘme temps, je comprends les autres, mais moi-mĂȘme, je ne sais pas. Je peux lire une piĂšce en deux secondes, analyser un marchĂ©, dĂ©crypter une personnalitĂ©, mais quand il s'agit de me retourner vers moi et de demander : qu'est-ce que tu veux, toi ? Le silence est assourdissant. Toute l'Ă©nergie que j'ai passĂ©e Ă comprendre les autres, Ă anticiper leurs rĂ©actions, Ă m'adapter Ă leurs attentes, c'est de l'Ă©nergie que je n'ai pas investie en moi. L'hypervigilance te rend excellent avec les autres et catastrophique avec toi-mĂȘme.
L'intégrité bafouée
Marion m'a dit un mot qui a ouvert un gouffre. Intégrité.
« Votre intégrité a été grandement bafouée. Ce qui donne la possibilité aux individus de prendre des décisions liées à leurs désirs, c'est l'intégrité. Considérer que son existence est légitime, c'est le principe d'intégrité. »
Je ne sais pas identifier mes besoins, j'y renonce Ă l'avance, au bĂ©nĂ©fice de l'autre, donc Ă mon dĂ©triment. Pas par gĂ©nĂ©rositĂ©, par programmation : j'ai intĂ©grĂ© que je n'existais qu'Ă partir du moment oĂč ça rĂ©pondait aux besoins de l'autre. L'enfant utile, le garçon joyeux, le fils qui ne pose pas de problĂšmes, l'ami disponible, le fiancĂ© arrangeant.
DÚs qu'il est question de penser mon besoin, j'y renonce, pas parce que je ne le veux pas, mais parce que la machine s'enclenche toute seule : d'abord les conséquences, ensuite le besoin ; d'abord ce que l'autre va ressentir, ensuite ce que moi je ressens ; d'abord la peur de la réaction, ensuite le désir.
Mon pĂšre, par exemple. Mon besoin premier, c'est de lui parler, de ce que j'ai vĂ©cu, de ce que je deviens, de ce livre. Mais quand j'en parle, je commence par les consĂ©quences : « Et s'il rĂ©agit mal ? Et si ça le dĂ©truit ? Et si ça change notre relation ? » Les thĂ©rapeutes m'ont arrĂȘtĂ© : « Vous parlez d'abord des consĂ©quences, pas de votre besoin premier. »
L'exercice qu'elles m'ont donnĂ© est simple en apparence et vertigineux en pratique : identifier mes besoins par personne, mĂšre, pĂšre, frĂšre, sĆur, fiancĂ©e, amis, les nommer, ne pas y renoncer, ne pas penser aux consĂ©quences d'abord. Identifier, lĂ©gitimer, puis trouver des stratĂ©gies pour obtenir une rĂ©ponse adaptĂ©e.
Mon thérapeute individuel a nommé ça autrement : la blessure narcissique. Pas le narcissisme au sens commun, pas l'ego démesuré, la blessure originelle qui dit : je ne suis pas une bonne personne. Quand la maltraitance est multiple, physique et psychologique, elle finit par transformer la victime en coupable : l'enfant se dit que si on le frappe, c'est qu'il le mérite, que si on l'humilie, c'est qu'il est humiliable. Et cette conviction s'enracine si profondément qu'elle survit à l'enfance, à l'adolescence, à la vingtaine, et qu'elle continue de saboter chaque tentative de bonheur.
« La violence physique donne des bleus au corps. La violence psychologique donne des bleus à l'estime de soi. Regardez combien de bleus vous avez eu. »
Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026. Thérapie individuelle avec Sébastien.
C'est quoi, mon besoin ?
La question la plus simple est la plus difficile : c'est quoi, mon besoin ? Pas ce que je veux, pas ce que j'aimerais, pas ce dont j'ai l'habitude, mais mon besoin, celui qui reste quand tout le reste tombe.
Marion m'a dit : commencez par identifier vos besoins par personne, mĂšre, pĂšre, frĂšre, sĆur, fiancĂ©e, et ne renoncez pas Ă les formuler avant mĂȘme de les avoir nommĂ©s. C'est exactement ce que je faisais : renoncer au besoin pour Ă©viter la consĂ©quence, penser d'abord Ă l'impact sur l'autre, jamais Ă ce que moi je ressentais.
Comme j'ai du mal à ressentir ou sentir les choses, je me mets à tout calculer, les relations, les décisions, les risques. Le calcul remplace l'émotion, et le calcul donne des résultats, mais il ne donne pas de vie.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, avril 2026.
La boule noire
J'ai vu une vidĂ©o un jour, une expĂ©rience sociale : une personne reçoit un geste brutal, une remarque, une humiliation, quelque chose de noir entre en elle, et au lieu de l'absorber, elle la transmet Ă la personne suivante. La boule noire circule sans que personne ne sache d'oĂč elle vient ni oĂč elle va.
Cette image m'aide Ă penser ce qui s'est passĂ© dans ma famille. Mon pĂšre a portĂ© le silence de son propre pĂšre ; ma mĂšre, celui d'une Ă©ducation oĂč l'on ne nomme pas les choses. Je ne sais pas ce que Julien portait. Je sais seulement ce qu'il nous a transmis. Nous, les enfants, avons reçu ces histoires sans filtre ni mode d'emploi.
La question, c'est : est-ce qu'on la transmet ou est-ce qu'on l'arrĂȘte ? Mon thĂ©rapeute m'a rappelĂ© que, dans mon cas, la rĂ©paration demanderait du temps. Des annĂ©es de violence ne se dĂ©font pas en six sĂ©ances.
Je ne veux plus passer cette boule au suivant. Si elle s'arrĂȘte ici, ce livre aura servi Ă quelque chose.
Le pĂšre absent
On parle beaucoup de Julien dans ce livre, et presque pas de mon pĂšre biologique. Ce silence-lĂ aussi est une forme de violence, plus douce, plus diffuse, mais tout aussi structurante.
Mon pĂšre est juif tunisien, il a quittĂ© l'Ă©cole Ă douze ou treize ans, pas par choix mais par circonstance, et il n'a jamais rattrapĂ© ce manque : la sociabilitĂ© est devenue son diplĂŽme. Il connaĂźt tout le monde, parle Ă tout le monde, fait rire tout le monde, mais derriĂšre cette facilitĂ© sociale, il y a un homme profondĂ©ment seul. Le poker, les amis, les soirĂ©es, c'Ă©tait du remplissage, le mĂȘme mĂ©canisme que mes jauges Ă moi, sauf que lui n'a jamais eu les mots pour le nommer.
Difficile de capter l'amour du pĂšre. Le sien venait par Ă©clats, par chariade, par moments de sĂ©duction qui ressemblaient Ă de la tendresse mais s'Ă©vaporaient aussitĂŽt, comme un soleil qui apparaĂźt entre deux nuages et disparaĂźt avant que tu aies eu le temps de te rĂ©chauffer. L'amour de ma mĂšre, lui, il fallait le mĂ©riter, il Ă©tait conditionnel. Les deux figures parentales posaient la mĂȘme Ă©quation impossible : recevoir de l'amour facilement, ça n'existait pas.
Il me reprochait des choses d'enfant : ne pas manger, ne pas faire de bisous, avoir des boutons. Des reproches tellement décalés par rapport à ce que je vivais vraiment qu'ils en devenaient absurdes, comme si l'enjeu de mon existence se résumait à finir mon assiette et embrasser les gens. Pendant que Julien me frappait dans la cuisine, mon pÚre me reprochait de ne pas sourire assez à table.
J'ai vĂ©cu son dĂ©ni comme une stratĂ©gie : ne pas savoir, c'Ă©tait ne pas avoir Ă agir. Et quand il a fini par savoir, quand la vĂ©ritĂ© est devenue impossible Ă Ă©viter, sa rĂ©action m'a paru disproportionnĂ©e et vide. « Je vais le tuer. » La phrase est sortie, brute, violente, pleine de testostĂ©rone rĂ©trospective, mais il n'a rien fait : pas un appel, pas un geste, pas une plainte, et la menace s'est Ă©teinte comme un pĂ©tard mouillĂ©. Et nous, on est restĂ©s exactement lĂ oĂč on Ă©tait.
Mon pÚre voulait une « Barbie », c'est ce qu'il a dit un jour, à propos de pourquoi il avait épousé ma mÚre. Le mariage a été rapide, irréfléchi. Ma mÚre dit qu'elle s'est développée aprÚs, qu'elle est devenue quelqu'un d'autre que la femme qu'il avait choisie, et lui n'a jamais su quoi faire de cette évolution. Il voulait une vitrine, il a eu une femme qui pense.
En thérapie, Sébastien m'a montré que j'avais compensé le pÚre dans ma relation de couple : Gaëlle devenait à la fois la partenaire et le sol stable que je n'avais jamais eu, et je lui demandais sans le savoir de remplir deux rÎles, l'amoureuse et le parent. C'est injuste pour elle, c'est injuste pour moi, et c'est exactement le type de cùblage invisible que l'enfance abßmée installe en toi sans que tu le voies.
Il n'est pas expressif, il ne dit pas « je t'aime ». Je ne sais pas ce qu'il pense ; je sais seulement que personne ne lui a appris à le dire, et que son propre pÚre, le cordonnier de Tunis, ne le disait pas non plus. Encore la boule noire, encore le cycle. Un homme qui ne sait pas dire « je t'aime » fabrique un fils qui ne sait pas le recevoir.
Ce que j'ai hérité de lui : la sociabilité, la facilité avec les gens, un cÎté pas sérieux qui me sauve dans les moments trop lourds. De ma mÚre, l'organisation, la rigueur, la capacité à structurer le chaos, et de Julien, malgré moi, le réflexe de fuite, cette peur qui se déguise en mouvement.
Se dĂ©tacher de papa, c'est le processus que je n'ai pas encore terminĂ© : non pas le couper de ma vie, mais arrĂȘter d'espĂ©rer qu'il devienne ce qu'il n'a jamais Ă©tĂ©, et cesser de chercher chez les autres ce qu'il ne m'a pas donnĂ©.
En thérapie familiale, il a lùché quelque chose, d'un coup, comme une pulsion : des choses de son propre passé, de sa propre enfance, qu'il n'avait jamais dites. Et je me suis dit qu'il lui faudrait des décennies de thérapie pour rattraper des décennies de silence. On peut trÚs bien vivre sans se connaßtre et se réveiller tard à quelque chose qu'on a tellement normalisé que ça nous paraissait inexistant, mais cela crée des dommages collatéraux. Nous en avons fait partie.
Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.
Réapprendre le lien
Le corps inversé
En thĂ©rapie, SĂ©bastien m'a nommĂ© un pattern que je vis depuis toujours sans le comprendre : quand quelqu'un est tactile avec moi, je recule, quand quelqu'un ne l'est pas, j'en veux plus. Le schĂ©ma complĂ©mentaire inversĂ©, le corps qui dit le contraire de ce qu'il veut, parce qu'il a appris que le contact physique est une menace avant d'ĂȘtre une tendresse.
Avec Gaëlle, c'est ça tous les jours : elle se colle, je m'éloigne, elle prend de la distance, je la cherche. Un ballet épuisant dont la chorégraphie a été écrite par un homme qui frappait les enfants dans une cuisine à Paris.
SĂ©bastien parle de « codes multiples », le symbolique, le non-verbal symbolique, le sub-symbolique. Les gens coincĂ©s dans le sub-symbolique ne peuvent pas expliquer ce qu'ils ressentent, ils sentent sans comprendre, ils rĂ©agissent sans nommer, et mon corps vit dans le sub-symbolique depuis trente ans. Ce livre, c'est une tentative de le faire monter au symbolique, de mettre des mots lĂ oĂč il n'y avait que des rĂ©flexes.
Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.
Gaëlle, la religion, le compromis
Gaëlle n'est pas juive. On a parlé conversion, on a laissé tomber, la circoncision pour les enfants, oui, la bar-mitzvah, oui, et elle a résisté au début, puis elle a accepté, pas par soumission, par amour. Et moi, j'ai accepté de ne pas imposer ce qui ne me correspondait plus vraiment non plus, parce que la religion, dans ma famille, c'est un héritage culturel plus qu'une foi : on fait shabbat pour le repas, pas pour Dieu.
Ce compromis-lĂ , c'est peut-ĂȘtre le premier vrai compromis de ma vie d'adulte, un compromis qui n'est pas une capitulation, un truc que je n'avais jamais appris, parce qu'Ă la maison, il n'y avait pas de compromis : il y avait la volontĂ© de Julien et le silence des autres.
Le corps et la tendresse
Il y a quelque chose que je n'ai encore dit à personne avec cette clarté.
J'ai du mal à cùliner ma fiancée.
Pas parce que je ne l'aime pas, je l'aime profondĂ©ment, mais quelque chose se bloque dans mon corps quand il s'agit de tendresse physique spontanĂ©e : prendre dans les bras, caresser, se coller, ces gestes qui devraient ĂȘtre naturels me demandent un effort conscient.
Et j'ai compris pourquoi.
J'ai grandi en voyant un homme traiter ma mÚre avec mépris, avec froideur, avec violence. Je crois avoir intériorisé ce modÚle sans l'avoir choisi. Dans ma maison d'enfance, les mains servaient souvent à frapper plutÎt qu'à caresser.
Les bisous aussi. Dans cette maison, les bisous étaient sales, forcés, entourés de pudeur et de malaise, pas le genre qu'on dépose avec légÚreté, le genre qu'on subit comme un rituel social obligatoire, donné par des bouches qui venaient de crier.
Mon corps semble avoir appris Ă se mĂ©fier de la proximitĂ©. MĂȘme avec la personne la plus douce du monde, le rĂ©flexe de garder une distance peut revenir.
Avec Gaëlle, j'apprends à prendre dans les bras sans réfléchir, non en me forçant, mais en construisant de nouveaux souvenirs, doux, sûrs et choisis.
C'est lent. Mais c'est le travail le plus important que je fais.
Notre thérapeute de couple a formulé ça mieux que moi :
« Un couple peut servir Ă savoir si on est bien avec la personne, et si la personne on peut ĂȘtre avec elle pour aller creuser ce qui est en nous, c'est-Ă -dire le petit enfant. C'est rĂ©parer ses blessures infantiles et nourrir l'enfance. »
Gaëlle n'est pas ma béquille, elle est le sol assez stable pour que je puisse creuser sans m'effondrer. J'ai besoin de quelqu'un de familier pour y aller, quelqu'un qui ne s'enfuit pas quand la pelle touche quelque chose de dur.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
La tortue
Ma thérapeute de couple m'a donné une image : dans un couple, il y a souvent une tortue et un orage. L'orage avance, fait du bruit, occupe l'espace, tandis que la tortue se rétracte, disparaßt dans sa carapace et attend que ça passe.
Je suis cette tortue. Mais socialement, je n'ai jamais été introverti, plutÎt trÚs extraverti, trÚs productif, trÚs présent, alors que dans le fond, au fond du fond, je suis assez introverti. Et quand il y a des caractÚres plus forts que moi, je m'écrase, je rentre dans la carapace, je fais semblant que ça ne m'atteint pas.
Plusieurs masques, plusieurs visages. La tortue extravertie, c'est peut-ĂȘtre la version la plus aboutie du CamĂ©lĂ©on : pas un lĂ©zard qui change de couleur pour tromper, un animal blindĂ© qui fait croire qu'il est sorti de sa coquille alors qu'il n'en est jamais vraiment sorti.

La danse du couple
En thĂ©rapie de couple avec Florence, j'ai compris quelque chose que je n'avais pas les mots pour dire. Dans un couple, il y a une danse, pas une danse jolie, pas une chorĂ©graphie, une danse de survie : l'un avance, l'autre recule, l'un ouvre, l'autre ferme. Et la question, c'est : qui s'arrĂȘte en premier ?
Florence utilise l'analyse transactionnelle : enfant, adulte, parent, trois états qui cohabitent en chacun de nous. Quand l'enfant dominant prend le dessus, je ne sais plus quoi lui dire, quand c'est l'adulte, on se parle, quand c'est le parent, je m'écrase. Et dans un couple, on alterne sans cesse entre ces trois états, sans carte, sans mode d'emploi.
Il y a un concept qui m'a frappé. Crier famine. Des besoins qui ne sont pas nourris : on vit ensemble, on dort ensemble, on fait des projets ensemble, et pourtant quelque chose de fondamental reste affamé. Pas le corps, l'enfant à l'intérieur, celui qui n'a jamais reçu assez et qui ne sait pas demander, parce que demander, c'était s'exposer à la déception.
Et puis il y a le doute, l'éternel doute. On dit : « S'il y a un doute, il n'y a pas de doute. » La phrase est belle, tranchante, rassurante pour ceux qui n'ont pas grandi dans le doute permanent, mais moi, je doute de tout. C'est seulement quand ça ne va pas que je pense comme ça : quand je suis bien, je ne doute pas, et quand je suis en bas, le doute revient comme un hiver intérieur, cyclique, inévitable.
Ce ne sont pas les doutes qui me rendent fou. C'est leur absence d'accueil : quand j'exprime un doute et que personne ne dit « je vois ce que tu traverses », il se multiplie, se nourrit du silence, et je finis par douter de tout, y compris de ma capacité à aimer.
Notes de séance, thérapie de couple avec Florence Beauyen, mars 2026.
Ătre moi ou ĂȘtre en relation
C'est la question que la thĂ©rapie de couple a posĂ©e sur la table, nue, sans dĂ©coration : est-ce que tu peux ĂȘtre toi ET ĂȘtre en relation, ou est-ce que l'un annule l'autre ?
Longtemps, j'ai cru que faire couple, c'était se confondre, devenir un « nous » au prix du « je ». Mais ce n'est pas faire couple, c'est reproduire l'emprise. Se rencontrer sans se confondre, c'est la phrase de Florence, notre thérapeute de couple, et elle résume tout.
Je me dissociais, je pouvais ĂȘtre contre ce que je disais. Plusieurs rĂŽles nĂ©gatifs cohabitaient : le gentil qui dit oui pour Ă©viter le conflit, le distant qui fuit dans le travail, le critique qui reproche Ă l'autre ce qu'il se reproche Ă lui-mĂȘme. Je relie aujourd'hui ces rĂŽles Ă ce que j'ai observĂ© enfant : la soumission de ma mĂšre, l'autoritĂ© de Julien, la distance de mon pĂšre.
GaĂ«lle m'a appris qu'on pouvait ĂȘtre honnĂȘte sans ĂȘtre transparent, nuance cruciale que les thĂ©rapeutes familiales m'ont confirmĂ©e : on n'a pas besoin de tout dire pour ĂȘtre vrai, on a besoin de ne rien cacher d'essentiel. La diffĂ©rence entre authenticitĂ© et transparence, c'est la diffĂ©rence entre vivre ensemble et se dĂ©vorer ensemble.
Et dire « je t'aime », trois mots qui ne sortent pas, pas naturellement. Mon pÚre ne le disait pas, sa mÚre ne le disait pas, son pÚre ne le disait pas : on hérite du silence affectif comme on hérite de la couleur des yeux. Sauf que les yeux, on ne peut pas les changer, alors que le silence, on peut le briser, mais il faut d'abord le reconnaßtre.
La thérapie familiale
En thérapie individuelle, je peux raconter ma version, arrondir les angles et éviter les zones qui brûlent. Le thérapeute n'a que mon récit, avec ses angles morts.
En thérapie familiale, les autres récits résistent au mien. Quand je dis « il ne s'est rien passé de grave », quelqu'un dans la piÚce peut me regarder avec des yeux qui disent le contraire. La vérité n'est plus seulement racontée : elle est portée par plusieurs corps.
Marion et Sophie, nos thérapeutes familiales, ont compris ça dÚs la premiÚre séance. La responsabilité est partagée, pas la culpabilité, attention, la responsabilité de la reconstruction : chacun porte un morceau de l'histoire, et c'est seulement en mettant les morceaux ensemble qu'on voit le tableau complet.
Le problĂšme, c'est que quitter la France, c'Ă©tait aussi quitter la thĂ©rapie. En CĂŽte d'Ivoire, puis au Maroc, je me retrouve loin de cet espace, et les sĂ©ances en visio ne remplacent pas la prĂ©sence physique, cette tension palpable quand un sujet touche un nerf et que tout le monde le sent en mĂȘme temps. Partir, c'Ă©tait me protĂ©ger d'un cĂŽtĂ© et me priver de l'autre. Le prix de la distance, c'est la solitude face aux morceaux Ă©parpillĂ©s.
L'endroit sécurisé du petit enfant
En thĂ©rapie, on m'a demandĂ© de trouver l'endroit sĂ©curisĂ© de mon petit enfant, un lieu intĂ©rieur, un espace mental oĂč le gamin de sept ans, celui de la chambre au cerf et des pĂątes froides, pourrait enfin se poser. Pas un souvenir, un refuge qu'on construit aprĂšs coup, comme on bĂątit une maison sur un terrain qui n'a connu que des ruines.
L'exercice semble simple, il est vertigineux, parce que pour y accĂ©der, il faut construire un passage. Et construire un passage vers soi-mĂȘme, c'est admettre qu'on en Ă©tait coupĂ©, que la part adulte et la part enfant ne se parlaient plus, qu'entre les deux, il y avait vingt ans de cloisons, de performance, de camĂ©lĂ©onisme.
La connexion, c'est ça : entendre ces parties de soi et leur rĂ©pondre, pas les faire taire, pas les raisonner, mais les entendre, les accueillir, leur dire : tu es en sĂ©curitĂ© maintenant, ce n'est plus la mĂȘme maison.
C'est le travail le plus difficile que je fais, plus dur que n'importe quel deal, n'importe quel projet, parce que le petit enfant, lui, ne croit pas aux promesses. Il a appris que les adultes mentent.
Sortir des rapports de force
Choisir ses soleils
J'ai besoin de la lumiÚre des autres pour me nourrir, leurs sourires, leurs énergies, leurs paroles, mais tous les soleils ne réchauffent pas. Certains brûlent.
J'ai appris Ă reconnaĂźtre les faux soleils : les mentors trop charismatiques, les amis trop possessifs, les amours trop exigeants, tous ces liens qui promettent la chaleur et finissent en incendie.
Quand tu as grandi dans le froid affectif, tu peux prendre tout rayon pour un miracle, mĂȘme ceux qui brĂ»lent. J'apprends Ă choisir, Ă dire : non, ta lumiĂšre n'est pas bonne pour moi.
Progresser, c'est pas collectionner les gens, c'est quitter les relations oĂč tu payes en Ă©nergie ce que tu reçois en miettes. Tu retires, et ce qui reste, c'est ce qui compte vraiment.
Déconnecter sur le terrain
Le padel m'a beaucoup aidĂ©, la compĂ©tition, les tournois, les matchs. Le sport en gĂ©nĂ©ral, c'est un des rares endroits oĂč le corps et la tĂȘte sont obligĂ©s de bosser ensemble, oĂč tu ne peux pas tricher avec toi-mĂȘme, mais le padel m'a aussi montrĂ© quelque chose que je n'avais pas envie de voir.
En plein match, parfois, je dĂ©connecte, d'un coup, au milieu d'un point, je ne suis plus lĂ : mon corps joue encore mais ma tĂȘte est partie, je fais de la merde, je rate des balles faciles, je perds le fil. Et je sais exactement pourquoi : la pression, pas la pression du score, la pression des gens qui me regardent.
Le regard des spectateurs, des partenaires, des adversaires. Qu'est-ce qu'ils pensent, qu'est-ce qu'ils disent, comment ils interprÚtent mon point raté, comment, aprÚs une faute, je les déçois ?
La peur de dĂ©cevoir, c'est lĂ qu'il y a beaucoup Ă creuser. Comme je me construis par rapport aux autres, si les autres sont déçus, ça me déçoit, mais si je ne déçois que moi, je m'en fous. Mon adversaire n'est pas en face de moi, il est dans ma tĂȘte : c'est le regard, le jugement, la potentielle dĂ©ception de ceux qui comptent.
Et puis il y a la confrontation : des gens en face qui veulent gagner. Cette pression me pÚse au point que je déconnecte parfois pour ne plus la sentir.
L'écriture du livre accentue certains jours cette fragilité. Quand je travaille sur l'enfance, les souvenirs débordent parfois sur le sport et sur le reste de la journée.
Je relie cette réaction aux rapports de force appris avec Julien : subir, fuir, ou vouloir dominer. J'essaie maintenant d'apprendre une quatriÚme voie, rester présent sans m'écraser ni écraser l'autre.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
La domination au travail
Je suis incapable de travailler sous un boss agressif, pas incapable au sens « je n'aime pas », incapable au sens « je pars », rapidement, sans explication, sans négociation, sans deuxiÚme chance. La Namibie, le premier vrai piÚge professionnel, un entrepreneur qui ne payait pas, un contrat violent : je suis resté trop longtemps. Aujourd'hui, je ne resterais pas une semaine.
Ce n'est pas du caprice, c'est un cĂąblage. Quand quelqu'un se met hiĂ©rarchiquement au-dessus de moi et que cette personne attaque, mĂȘme Ă demi-mot, mĂȘme « professionnellement », mon corps reconnaĂźt le schĂ©ma : la domination, l'autoritĂ© arbitraire, le ton qui monte. Et le rĂ©flexe, c'est : je me casse, parce que la derniĂšre fois que quelqu'un Ă©tait au-dessus de moi et qu'il attaquait, j'avais sept ans et je ne pouvais pas partir.
Aujourd'hui, j'ai un client qui agit comme mon boss, il me paye bien, et je suis bien, parce qu'il n'est pas méchant : ses remarques ne sont pas des attaques, sa hiérarchie est fonctionnelle, pas émotionnelle. Et comme c'est une facture, pas un CDI, ça m'aide. Le mode agence, c'est ma protection : un contrat qu'on peut rompre, c'est une porte de sortie, alors qu'un CDI avec un patron toxique, c'est une prison dorée.
J'ai toujours eu ce deuxiÚme rÎle, bras droit, numéro deux, lieutenant, jamais le premier mais toujours essentiel, et ce n'est pas un hasard. Le premier, c'est celui qui prend les coups, le deuxiÚme, c'est celui qui observe, qui anticipe, qui soutient sans s'exposer. L'hypervigilance au service du professionnel.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
Les clients et le beau-pĂšre
Il y a des théories sur le fait de tuer le pÚre, sauf que dans mon cas, c'est le beau-pÚre qu'il faudrait tuer. Et il revient dans les endroits les plus inattendus.
Chez un gros client, je travaille avec des gens plus ĂągĂ©s, charismatiques, le regard sĂ»r, le genre de personnes devant lesquelles, normalement, je n'ai pas peur. Mais avec eux, je me retiens, je ne suis pas moi-mĂȘme, je joue un rĂŽle plus petit que ce que je suis, plus docile, plus accommodant. Je relie leur regard, leur caractĂšre et leur maniĂšre d'occuper l'espace Ă Julien, pas consciemment, pas en images, plutĂŽt dans le corps, dans cette rĂ©traction automatique qui dit : fais-toi discret, ne provoque pas, donne-leur ce qu'ils veulent.
C'est quand je suis moi-mĂȘme que je m'Ă©panouis le plus, quand je parle sans filtre, quand je propose au lieu de suivre, quand je nĂ©gocie au lieu de plier. Mais devant ces figures-lĂ , le petit garçon reprend les commandes, et le petit garçon, lui, ne nĂ©gocie pas. Il survit.
Je me force maintenant, je prends des clients qui me sortent de ma zone de confort : un qui me demande de former trois cents personnes, de quitter l'écran et d'aller sur le terrain, un autre, un ami d'enfance avec un caractÚre de feu, exigeant, direct, qui ne laisse rien passer. Ces gens-là me coûtent de l'énergie, mais ils me construisent aussi, parce que chaque fois que je tiens face à un caractÚre fort sans me rétracter, c'est un pas de plus loin de la cuisine.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, avril 2026.
L'entrepreneur et le piĂšge du travail
Je ne sais pas ce qui pousse les autres entrepreneurs. Dans mon cas, créer a longtemps été une façon d'organiser un refuge : choisir mes rÚgles, éviter une hiérarchie menaçante et rester en mouvement.
J'ai toujours essayé de distinguer trois forces : le libérateur, qui veut créer et avancer ; l'imposteur, qui dit que je ne mérite pas ce qui arrive ; et le poids, ce passé qui me ralentit sans prévenir.
L'équilibre entre ces trois-là est un travail permanent, et je ne sais pas toujours lequel parle.
L'ambition douce et la peur de rater
L'ambition, c'est un piÚge à mùchoires déguisé en tremplin.
J'ai couru pendant vingt ans, pas vers quelque chose, loin de quelque chose. Le business, les projets, les deals, le surf, l'IA : chaque sprint avait l'air d'une conquĂȘte, c'Ă©tait une fuite en accĂ©lĂ©rĂ©.
Aujourd'hui, j'essaie une autre ambition, moins spectaculaire, moins bruyante, le genre qui ne se mesure pas en deals signĂ©s ou en followers, le genre oĂč tu te rĂ©veilles le matin et tu n'as pas besoin de prouver quoi que ce soit Ă qui que ce soit pour te sentir lĂ©gitime.
C'est beaucoup plus dur que de courir.
Ces deux peurs se tiennent par la main : le FoMO, si je ne suis pas partout, je disparais, et l'Abandon, au premier faux pas, on m'oublie.
Résultat aprÚs les antidotes : je rate plus de choses, et je vis mieux celles que je choisis.
La nuance et la responsabilité
Je ne peux pas mettre tout sur le dos du trauma, ce serait trop simple, trop confortable, et surtout trop faux.
Il y a des choses que j'ai choisies, des erreurs qui m'appartiennent, des moments oĂč j'ai fait du mal sans que Julien y soit pour quoi que ce soit, des relations que j'ai sabotĂ©es non pas par rĂ©flexe post-traumatique, mais par Ă©goĂŻsme ordinaire. La nuance, c'est de reconnaĂźtre que la blessure d'enfance explique beaucoup mais n'excuse pas tout, que je suis Ă la fois le produit d'un systĂšme violent et un individu libre de ses actes.
C'est beau, le trauma, mais faut pas que ça devienne une excuse. Les lapsus, les mots qu'on comprend diffĂ©remment, les rĂ©actions disproportionnĂ©es, oui, ce sont des signes, et oui, on peut remonter la trace jusqu'Ă l'enfance, mais ça ne donne pas le droit de s'arrĂȘter lĂ : le signe, c'est un point de dĂ©part, pas une destination. Si je passe ma vie Ă expliquer chaque erreur par ce que Julien m'a fait, je lui donne encore le pouvoir. Et ça, c'est la derniĂšre chose que je veux.
Ma lecture de Spinoza m'a éloigné de l'idée d'un juge qui compterait les points. J'y ai trouvé une conception de Dieu liée à la nature, non un personnage qui punit ou récompense. Cette lecture m'a libéré d'un poids que je ne savais pas porter.
C'est pour ça que la nuance est si importante dans ce livre. Je refuse d'ĂȘtre uniquement victime, je refuse que mon histoire soit un catalogue de souffrances sans lumiĂšre, parce qu'il y a eu de la beautĂ©, de la chance, des rencontres qui m'ont sauvĂ© : des amis qui sont restĂ©s, une fiancĂ©e qui m'a vu au-delĂ du masque, un frĂšre qui Ă©crit mieux que moi et qui m'a dit de foncer quand mĂȘme, une sĆur qui m'a pris un couteau des mains et qui n'en a jamais reparlĂ©.
Le trauma est une lentille déformante, il grossit certaines choses et en efface d'autres. Mon travail, c'est de recalibrer cette lentille, pas pour minimiser, pas pour excuser, mais pour voir le monde tel qu'il est, avec ses violences et ses grùces, et me situer quelque part au milieu.
La posture de victime
« Posture de victime. Facilité de subir et d'attendre. » Les mots de Sébastien, notés dans mon carnet, soulignés deux fois. La premiÚre fois que j'ai lu ça, j'ai eu envie de fermer le carnet et de ne plus revenir.
Ătre victime, c'est confortable, pas confortable comme un canapĂ©, confortable comme un plĂątre : tu ne peux plus bouger, mais au moins personne ne te demande de courir. La position basse a ses avantages, on te plaint, on te protĂšge, on excuse tes erreurs, et surtout, on ne te demande rien. L'attente devient une posture, on subit comme on respire.
Le problÚme, c'est quand la victime devient une identité, plus une circonstance, plus un événement, mais un état permanent. Tu te présentes au monde avec ta blessure en badge, et le monde finit par ne plus voir que ça.
Le moment oĂč j'ai choisi d'en sortir, ce n'Ă©tait pas un dĂ©clic, c'Ă©tait un arrachement. Parce que sortir de la posture de victime, c'est trahir l'enfant qui l'Ă©tait vraiment, c'est lui dire : je ne suis plus toi. Et l'enfant ne comprend pas, il croit qu'on l'abandonne une deuxiĂšme fois, qu'on minimise, qu'on fait comme les autres, ceux qui disaient « c'Ă©tait il y a longtemps ».
Non, je ne minimise rien. Mais je refuse que la pire chose qui me soit arrivée soit aussi la seule chose qui me définisse.
J'ai toujours eu horreur de me culpabiliser, de me blĂąmer, de me victimiser. C'est toute la difficultĂ© avec ce genre d'histoire : soit on rentre dans un extrĂȘme, soit dans l'autre, soit on se noie dans la plainte, soit on fait comme si de rien n'Ă©tait. Le juste milieu, c'est le travail d'une vie, et ce livre essaye de tenir sur cette ligne-lĂ , sans tomber d'un cĂŽtĂ© ni de l'autre.
Ăcrire
Le livre qu'on écrit sans le savoir
J'ai pas décidé d'écrire un livre, le livre s'est écrit tout seul.
Des notes sur le tĂ©lĂ©phone Ă trois heures du matin, des messages envoyĂ©s Ă moi-mĂȘme, des vocaux en conduisant sur la route de Drewin, des thĂ©ories sur la famille, le sexe, le travail, griffonnĂ©es entre deux rendez-vous, des fragments qui s'empilaient sans que je comprenne ce que je construisais.
La vie est un jeu truqué n'est pas né d'un projet, c'est une accumulation de cris étouffés qui a fini par faire un livre.
Ăcrire, c'Ă©tait pas une vocation, c'Ă©tait une nĂ©cessitĂ© : me donner le droit de ne pas oublier, parce que l'oubli, c'est la vraie mort. Et chaque personne qui a souffert le sait : la douleur qui ne se transforme pas en mĂ©moire finit par te transformer, toi.
La double peine
Chaque fois que je partage l'audition, je suis touché. C'est comme si le mot « partager » contenait une promesse de légÚreté, comme si dire les choses les rendait plus petites, mais c'est faux : dire les choses les rend plus réelles, et plus elles sont réelles, plus elles pÚsent.
La premiÚre peine, c'est de revivre. Quand je raconte, mon estomac se noue, ma gorge se serre, mes yeux brûlent. Mon corps réagit au souvenir avec une intensité présente.
La deuxiĂšme peine, c'est la rĂ©action des autres. Les gens te disent : « J'aurais jamais imaginĂ© ça. » « Je suis choquĂ©. » « T'es tellement fort d'avoir survĂ©cu. » Et chaque rĂ©action, mĂȘme bienveillante, est un miroir qui te renvoie l'image de ce que tu as vĂ©cu ; elle donne aux gens une piste sur la maniĂšre de me voir. Je deviens soit la victime, soit le survivant, jamais juste Aaron.
C'est le retour du bĂąton, la double peine : tu parles pour te libĂ©rer, et la libĂ©ration elle-mĂȘme t'Ă©puise, tu reçois du soutien, et le soutien te rappelle pourquoi tu en as besoin.
Plus je le partage, plus j'ai l'impression que ça peut m'Ă©puiser, parce que moi qui fais attention Ă mon image, Ă ce que pensent les gens, lĂ , je leur donne une raison de penser, et je ne contrĂŽle plus le rĂ©cit. Le camĂ©lĂ©on perd le contrĂŽle de la narration. Et ça, c'est peut-ĂȘtre plus effrayant que tout le reste.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
à qui montrer le négatif
Toute ma vie, j'ai partagé le positif, le sourire, l'énergie, les projets, les victoires, c'est ce que les gens attendent du garçon joyeux. Et quand le garçon joyeux dit « je ne suis pas au top », il y a un bug dans le systÚme : les gens ne savent pas quoi en faire.
Avant, j'aurais menti, j'aurais dit « j'ai grave travaillé » ou « je suis KO » ou « j'ai complÚtement zappé », n'importe quelle excuse plutÎt que la vérité. Mais là , j'ai commencé à dire des choses négatives : à un client, j'ai dit que j'étais pas au top, et ça m'a fait bizarre, comme si les mots n'étaient pas faits pour sortir dans cette direction-là .
L'habitude de partager le positif, c'est un masque de plus, le dernier qu'il me reste peut-ĂȘtre, celui qui dit au monde : ne t'inquiĂšte pas pour moi, je vais bien. Alors que le travail, justement, c'est d'apprendre Ă dire : je ne vais pas bien, et c'est pas grave, tu peux rester quand mĂȘme.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, mars 2026.
La peur d'écrire
J'ai peur d'Ă©crire ce livre, pas peur du contenu, peur de ne pas ĂȘtre lĂ©gitime, peur de la plume, de la forme, de ne pas ĂȘtre Ă la hauteur de ce que j'ai Ă dire.
J'ai peur d'ĂȘtre retrouvĂ© par Julien depuis le fond du monde, depuis Abidjan, depuis Casablanca, depuis n'importe oĂč, comme si les mots Ă©crits pouvaient traverser les continents plus vite qu'un avion et atterrir sur son bureau.
Et en mĂȘme temps, c'est exactement pour ça que j'Ă©cris, parce que ma prĂ©sence en Afrique, si difficilement comprĂ©hensible par tant de locaux, est fonciĂšrement reliĂ©e Ă ces blessures subies. L'Afrique n'est pas un hasard. C'est une fuite devenue un refuge devenu une reconstruction.
Un ami m'a dit un jour, en citant le film The Reader : « Qu'est-ce que vous auriez fait, vous ? » C'est la question qui reste quand on ferme le livre, et c'est celle que je pose à quiconque lira celui-ci.
Interlude du Caméléon
Tu commences à comprendre. Je le sens. Tu tires sur les fils et le tissu se défait. La dysorthographie de Nina, ton P et ton B, l'estomac qui se noue en voiture, les bras qui hésitent devant Gaëlle. Tu relies les points.
Et chaque point relié, c'est un peu de moi qui disparaßt.
Continue. Je ne suis pas ton ennemi. Je suis l'armure dont tu n'as plus besoin.
Le manifeste truqué
Les faits rapportés dans cette partie reflÚtent mes souvenirs personnels, corroborés par les témoignages recueillis et le procÚs-verbal d'audition du 12 février 2026. Les noms n'ont pas été modifiés.
Cette corroboration n'est pas uniforme : certains faits sont étayés par le procÚs-verbal ou des attestations, d'autres relÚvent de mon souvenir et sont présentés comme tels.
Niveau 6 : Le Boss Final
Objectif : Parler. DĂ©poser plainte. Ăcrire le livre.
Ennemis : L'histoire officielle, la loi du salon, les intouchables, la prescription, la peur de briser la famille.
Ăquipement : Des attestations, un stylo, du courage, un tatouage qui dit WAIT.
Issue : 12 février 2026 : audition et dépÎt de plainte à la gendarmerie d'Avallon.
Glitch mĂ©moire : Des zones floues subsistent, mais elles n'empĂȘchent plus la parole.
Violence et loyautés familiales
Julien n'était pas mon pÚre biologique. Cette phrase soulÚve des plaques tectoniques, et elle explique des loyautés contradictoires : protéger la famille en me taisant, ou me protéger en parlant.
Dans le salon, la version officielle fait office de constitution, et on y négocie la paix contre la mémoire. Dire "je ne sais plus" fut longtemps une amnésie stratégique : vivre d'abord, comprendre plus tard.
Chez mon pÚre biologique, l'art du cadre et la séduction comme politesse du monde ; chez Julien, l'autorité sans manuel et la menace hors champ. Entre les deux, je deviens metteur en scÚne : je choisis mon entrée, ma lumiÚre, mon texte.
Parler n'est pas juger, c'est réattribuer ce qui est à moi, le récit, les larmes, la suite. J'écris pour déplacer la honte hors de mon corps.
Ce qui me rend fou, c'est l'hypocrisie fondamentale du systĂšme : la violence d'un cĂŽtĂ©, la preuve d'amour de l'autre. Le mĂȘme homme qui frappe est celui qui offre un cadeau le lendemain, la mĂȘme mĂšre qui ne protĂšge pas est celle qui prĂ©pare le meilleur dĂźner du monde le soir, et la violence et l'amour cohabitent dans la mĂȘme maison, dans la mĂȘme journĂ©e, parfois dans le mĂȘme geste. Et l'enfant, au milieu, ne sait plus ce qui est vrai.
J'ai retrouvé ce schéma dans d'autres cultures : le contrÎle culturel qui ressemble à de l'attention, les familles qui surveillent chaque mouvement de leurs enfants par « amour », les communautés qui isolent leurs membres par « protection ». La frontiÚre entre le soin et l'emprise est parfois si fine qu'il faut des années de recul pour la voir. L'amour n'est pas un droit de frapper, la tradition n'est pas un permis de silence, et le « c'est pour ton bien » est la phrase la plus dangereuse qu'un adulte puisse dire à un enfant, parce qu'elle transforme la violence en vertu.
Ma mĂšre, la rupture
Ma mÚre a toujours eu cette façon de poser ses mains sur la table avant de parler de choses graves, les paumes à plat, comme pour vérifier que le sol est encore là . C'est ce geste que j'ai vu en premier quand elle m'a annoncé le divorce, aprÚs vingt-sept ans.
Vingt-sept ans. Elle a essayé de divorcer trois ans avant le Covid, puis pendant le Covid, et finalement, elle a réussi. Vingt-sept ans avec un homme qui occupait tout l'espace, pas seulement la piÚce, pas seulement la conversation : l'air, le silence, les décisions.
Ce qu'elle faisait, pendant ces vingt-sept ans, c'était excuser. « Il est pas méchant, c'est juste qu'il a eu telle enfance. » « Tu l'as provoqué. » « Il faut pas l'énerver. » Elle excusait Julien en nous reprochant d'exister trop fort, le message paradoxal, toujours. Elle voyait la violence, elle la nommait à demi-mot, mais elle retournait la responsabilité vers nous : l'enfant devait gérer l'adulte, l'enfant devait comprendre pourquoi l'adulte tapait, et surtout, ne pas le provoquer.
Elle a essayĂ© de se rĂ©volter, je l'ai vue crier, pleurer, hurler, des scĂšnes de panique pure oĂč elle perdait le contrĂŽle, Ă©puisĂ©e par des annĂ©es de compression. Et puis elle se calmait, elle revenait, elle retournait vers lui, vidĂ©e, dissociĂ©e, « un peu folle » comme on disait dans la famille sans mesurer le poids de ces mots. Elle a Ă©tĂ© hospitalisĂ©e. Plus tard, il y a eu la tentative, le mot que personne ne prononce, les pompiers, le silence aprĂšs, la vie qui reprend comme si rien ne s'Ă©tait passĂ©.
Ma mÚre a porté pendant vingt-sept ans une grande partie de la maison et des entreprises. Dans la journée, elle dirigeait. Le soir, elle vivait sous l'emprise d'un homme qui occupait l'espace, les décisions et le silence. Elle décrit ainsi le moment de la rupture : ses ressources et ses accÚs professionnels ont été coupés, et ses amis ont dû l'aider à payer son loyer.
Ce contraste est difficile Ă comprendre de l'extĂ©rieur : on peut diriger des centaines de personnes au travail et perdre toute marge de manĆuvre chez soi. Au travail, les rĂšgles sont Ă©crites et les recours existent. Ă la maison, les rĂšgles Ă©taient celles de l'homme qui criait le plus fort.
Ma mÚre connaissait déjà ce paysage. Gilou, son propre pÚre, avait été violent à la maison. Quand Julien a commencé, elle n'a pas reconnu un monde nouveau. Elle a reconnu quelque chose de familier.
Elle a aussi entretenu le non-dit. Aujourd'hui encore, elle se protĂšge parfois derriĂšre des « je t'aime » prononcĂ©s par rĂ©flexe, des questions dont elle n'Ă©coute pas toujours la rĂ©ponse. Je ne l'Ă©cris pas pour la condamner. J'essaie de comprendre comment une femme aussi forte a pu s'oublier, et comment ses enfants ont appris Ă la protĂ©ger au lieu d'ĂȘtre protĂ©gĂ©s.
Notes de séance avec Sébastien et thérapie familiale, mars 2026.
Protéger ma mÚre, me protéger
Je protĂšge ma mĂšre, je la protĂšge de ce que j'ai Ă©crit, de ce que j'ai dit Ă la gendarmerie, de la rĂ©alitĂ© telle qu'elle est. Elle ne veut pas lire l'audition. « Ăa lui ferait trop de mal. » Et j'ai acceptĂ©, j'ai fait le deuil de sa prĂ©sence Ă©motionnelle dans ce processus.
Mais les thĂ©rapeutes m'ont dit quelque chose qui m'a retournĂ© : « Votre mĂšre, elle devient folle. Et vous allez devenir fous, tous. En ne lui donnant pas accĂšs Ă ce que vous avez vĂ©cu, vous l'empĂȘchez d'ĂȘtre une mĂšre. »
Le paradoxe est parfait : en la protégeant de la réalité, je la maintiens dans l'ignorance, et en la maintenant dans l'ignorance, je lui retire la possibilité de me protéger rétroactivement, de dire enfin les mots qu'elle n'a pas dits quand j'étais enfant, de reconnaßtre, vraiment, ce qui s'est passé sous son toit.
Et moi, en la protĂ©geant, je me protĂšge aussi du risque d'ĂȘtre de nouveau déçu par elle. Si elle lit et qu'elle minimise, si elle lit et qu'elle pleure pour elle plutĂŽt que pour nous, si elle lit et qu'elle n'entend pas, alors j'aurai perdu deux fois : l'enfance et l'espoir.
Il y a eu le malaise pour un joint : Jordan qui fume un joint, ma mÚre qui fait un malaise, les pompiers qui débarquent, Jordan qui culpabilise pendant des semaines. Elle s'est effondrée pour une partie de la réalité, qu'est-ce que ça donnerait avec la réalité entiÚre ?
Marion m'a dit : « C'est la réalité qui fait mal. Votre intention n'est pas de lui faire du mal. » Et c'est vrai, mon intention, c'est de respirer. Mais on m'a appris que respirer pouvait blesser quelqu'un.
En thĂ©rapie familiale, Marion et Sophie ont rapprochĂ© notre mĂ©canisme de silence de celui d'enfants qui dĂ©couvrent tardivement des faits graves dans leur propre famille. Elles ont conclu : « Les signaux sont les mĂȘmes. La comparaison n'est pas exagĂ©rĂ©e. » Ces mots m'ont surtout empĂȘchĂ© de continuer Ă minimiser ce que nous avions vĂ©cu.
Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.
La fratrie
Le restaurant Ă©tait un asiatique sans prĂ©tention, quelque part dans Paris, le genre d'endroit oĂč les nappes collent un peu et oĂč le thĂ© au jasmin arrive sans qu'on le demande. Jordan, Carla et moi, on s'est retrouvĂ©s lĂ , comme si le lieu devait ĂȘtre neutre pour que les mots puissent sortir.
C'est mon frĂšre qui a ouvert la porte, lui qui a cette capacitĂ© rare de poser les bonnes questions sans que ça ressemble Ă un interrogatoire. Il nous a proposĂ© de parler, pour de vrai, de ce que nous avions vĂ©cu. Et le silence qui a suivi n'Ă©tait pas gĂȘnĂ©, il Ă©tait plein, chacun cherchait par oĂč commencer.
à un moment, quelqu'un a dit : « Toi, Aaron, t'étais toujours le gamin joyeux. » La phrase est tombée comme un compliment, mais j'ai senti un coup sourd dans la poitrine, parce que cette joie n'était pas un choix, c'était un costume. Le garçon joyeux, c'est celui à qui on ne pose pas de questions, celui qui fait rire la tablée pour qu'on oublie de regarder ce qui se passe derriÚre ses yeux, et celui-là n'a pas le droit d'avoir mal. Il doit continuer à danser.
Et on a trouvé, ensemble, beaucoup de vertus dans la simplicité.
Qui a le plus souffert
AprĂšs les auditions, quelque chose a changĂ© dans la fratrie. Jordan et ma sĆur Carla ont aussi tĂ©moignĂ© Ă la gendarmerie, deux semaines aprĂšs moi, et nos Ă©changes ont fait remonter des scĂšnes qu'on avait chacun enfouies sĂ©parĂ©ment, des flashs qui reviennent quand quelqu'un d'autre les confirme. Ăa a rĂ©activĂ© beaucoup de choses.
Et avec cette réactivation est venu un combat silencieux, absurde, que personne ne nomme mais que tout le monde ressent : qui a le plus souffert ?
Jordan veut « rentrer dedans ». Il est plus exigeant envers la mÚre, plus impatient, plus direct, il veut confronter maintenant, pas dans trois ans. Moi, j'allais attendre trois à cinq ans, et ça le frustre, comme si ma patience était une forme de lùcheté, ou ma prudence un refus de justice.
Carla, elle, relie, c'est son rĂŽle depuis toujours. Elle est entre les deux frĂšres, elle traduit Jordan pour moi et moi pour Jordan, elle protĂšge, elle tempĂšre, elle aime plus fort que nous deux rĂ©unis. Mais mĂȘme elle porte des traces : Jordan qui, Ă seize ans, casse le nez d'un gars qui regardait Carla de travers, la violence retranscrite de ce qui se passait Ă la maison, exportĂ©e dans la rue, dirigĂ©e vers le premier qui menaçait celle qu'il protĂ©geait.
Il y a un enjeu de lĂ©gitimitĂ© dans la souffrance. On ne devrait pas avoir Ă comparer les blessures, et pourtant, quand on a grandi dans la mĂȘme maison, sous les mĂȘmes coups, on cherche sa place mĂȘme dans la douleur. Parce que la place, c'est tout ce qu'on nous a volĂ©.
Notes de séance, thérapie familiale avec Marion et Sophie, mars 2026.
La fratrie aujourd'hui
Jordan vient d'avoir sa premiÚre vraie relation amoureuse. Le temps qu'il lui a fallu dit quelque chose de ce que la maison lui a coûté. Il s'est construit dans le contrÎle et la rigueur : les écouteurs la nuit, la difficulté à s'ouvrir, la méfiance instinctive. Il avance, mais il avance lourd.
Ma sĆur Carla a rencontrĂ© Greg. Ils se sont mariĂ©s et ont deux enfants. Greg est entrĂ© dans une famille cabossĂ©e sans la casser davantage. Carla, elle, avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© notre bouclier : la fille qui enfonçait ses ongles dans le dos de Julien pour qu'il me lĂąche, la fille qui m'a pris le couteau des mains Ă onze ans. Elle dit de Julien que c'est « comme un frĂšre pour nous » : pas un pĂšre, un adulte restĂ© Ă notre hauteur Ă©motionnelle tout en gardant le pouvoir.
Nina et les enfants Cohen
Ma petite sĆur Nina a grandi avec une dysorthographie, une dyslexie et une dyscalculie. Je ne sais pas quelle part du climat familial a pu aggraver ses difficultĂ©s. Je sais seulement que les mots ont aussi servi Ă la diminuer : « Toi, t'es bonne Ă rien. Dyslexique. Tu peux arrĂȘter l'Ă©cole. »
Les autres enfants biologiques de Julien ont aussi Ă©tĂ© des victimes. J'ai vu Julien tirer les cheveux de Carla Cohen en la traitant de « petite conne » et de « salope ». Zacharie y Ă©chappait parce que ses cheveux Ă©taient trop courts pour ĂȘtre attrapĂ©s. Zacharie m'a dit un jour : « DĂ©solĂ© pour tout ce que tu as subi. Quand je serai plus grand, j'essaierai de rĂ©tablir la justice. »
La contre-version publique
La persona
Vous le connaissez peut-ĂȘtre. « Celui avec les lunettes bleues. » Ăa a commencĂ© avec Storage Wars sur 6ter en 2015, oĂč il jouait « l'expert », puis Affaire Conclue, sur France 2, depuis le 21 aoĂ»t 2017 : l'acheteur sympathique, le brocanteur au sourire de façade, celui qui nĂ©gocie avec charme et repart avec l'objet. Il a ensuite participĂ© Ă The Island, diffusĂ© en janvier 2025 sur M6, puis au Roi des colis perdus. Ămission aprĂšs Ă©mission, le personnage grossit, la persona prend toute la place, et la rĂ©alitĂ© se noie derriĂšre.
Julien portait des lunettes bleues, le genre de monture que personne n'oublie. C'est surtout quand il a commencé à avoir une image publique, à passer à la télévision, qu'elles sont devenues l'accessoire du personnage.
Sur les rĂ©seaux sociaux, il existe une version de Julien qui est aimable, drĂŽle, accessible : des posts souriants, des photos de famille reconstituĂ©e, des commentaires bienveillants. La persona publique et l'homme privĂ© n'ont rien Ă voir, c'est le mĂȘme visage avec deux regards diffĂ©rents, celui de la camĂ©ra et celui de la cuisine.
En privé, je l'ai connu froid et autoritaire, avec un humour qui mettait les adultes mal à l'aise et terrifiait les enfants. Je ne peux pas poser ici de diagnostic. Je peux décrire les comportements : la domination, le contrÎle de l'espace, du son et de l'attention.
Notes personnelles, mars 2026.
Notes de séance avec Sébastien, mars 2026.
Le livre de Julien
En 2019, Julien a publiĂ© un livre chez Robert Laffont, 240 pages, couverture soignĂ©e, sourire en quatriĂšme de couverture, le titre en lettres dorĂ©es : La vie est un jeu. Il y racontait sa version, la version oĂč il est le hĂ©ros : l'homme parti de rien, le brocanteur devenu star de tĂ©lĂ©vision, le patriarche bienveillant.
Quelle ironie d'appeler son livre « La vie est un jeu » quand on a triché sur toute la ligne. Son livre raconte la success story : millionnaire à dix-huit ans grùce au backgammon, Ferrari à trente-deux ans, deux entreprises en bourse, le brocanteur devenu star, la version dorée, celle qui se vend bien, celle qui rassure. Il y parlait de mon 20 en maths, il se félicitait de nous avoir élevés, de nous avoir donné une éducation, une structure, un cadre, avec des mots choisis, polis, calibrés pour émouvoir.
Mon livre est la version B : celle des scÚnes que j'ai vécues, des mots consignés dans mon audition, des attestations et du silence familial. Ce n'est pas une réponse totale à son livre. C'est ce que sa version laisse hors champ.
Et quelque part entre les lignes de son livre, derriĂšre les anecdotes chaleureuses et les photos de famille, il y avait le silence : le silence sur les coups, sur la spatule, sur la piscine, les cris, les nuits. Le silence sur tout ce qui comptait vraiment.
Sa version de nous
Dans son livre, voici comment il nous dĂ©crit : « Nos enfants ont Ă©tĂ© au dĂ©part trĂšs durs. » « Ils jetaient mes costumes par la fenĂȘtre. » « Ils ont tout fait pour dĂ©truire notre existence. » Et la phrase qui rĂ©sume tout : « Il y a des soirs oĂč c'Ă©tait super tendu, mais quand on s'aime, tout ça, ça se balaie. »
Tout ça, ça se balaie. Des annĂ©es de violence, de coups, de nuits dans la cuisine, d'une tĂȘte enfoncĂ©e dans une assiette, et ça se balaie, comme de la poussiĂšre sur un meuble de brocante.
Reprenons. « Ils ont tout fait pour dĂ©truire notre existence. » Qui est « ils » ? Des enfants de trois Ă huit ans, des gamins dont les parents venaient de divorcer, qui se retrouvaient avec un inconnu dans leur salon. Si on a vraiment jetĂ© ses costumes par la fenĂȘtre, ce geste disait quelque chose que nous ne savions pas encore formuler.
La monnaie du jeu
Dans chaque jeu, il y a une monnaie. Dans le sien, c'Ă©tait l'euro, et il avait compris avant tout le monde que l'argent n'a pas besoin d'acheter quoi que ce soit pour dominer : il lui suffit de circuler. Cinquante euros Ă celui qui rĂ©sisterait le plus longtemps Ă la spatule, cent euros pour me raser la tĂȘte, cent euros pour un Coca Ă seize ans, un soir de tempĂȘte de neige, que j'ai vĂ©cu comme s'il espĂ©rait que je disparaisse dedans, deux cents euros sur une partie d'Ă©checs, quand j'Ă©tais devenu trop grand pour ĂȘtre frappĂ© et qu'il fallait bien inventer un autre terrain. Cinquante euros Ă sa propre fille pour qu'elle mange un piment, pendant qu'il riait, et cette vidĂ©o existe, je l'ai remise aux gendarmes. Jusqu'aux billets qu'il posait sur son torse au jeu des coups, pour qu'on vienne chercher l'argent au plus prĂšs de ses mains.
L'argent Ă©tait sa deuxiĂšme main, une main qui ne laisse pas de marques, qui passe pour de la gĂ©nĂ©rositĂ© devant les invitĂ©s, et qui apprend Ă un enfant que tout se monnaye, Ă commencer par sa dignitĂ©. Il s'en servait aussi vers le haut : les dettes qu'il promettait de rembourser chaque annĂ©e depuis vingt ans, « faites-moi confiance, dans deux ou trois ans on sera riches », ma mĂšre, qui n'a jamais profitĂ© de ce qu'elle avait construit, maintenue dans la dĂ©pendance exactement comme il l'avait organisĂ©e avec sa premiĂšre femme. Et cette colĂšre froide, vers mes vingt-quatre ans, quand je suis enfin sorti de sa fiche d'imposition : je ne lui servais mĂȘme plus Ă rĂ©duire ses impĂŽts.
Longtemps, j'ai cru que je courais aprÚs l'argent pour me mettre à l'abri, mais c'est plus tordu que ça : je cours aprÚs la monnaie du jeu dans lequel on m'a appris à perdre. La gagner ne suffit pas, il faut se rappeler, chaque jour, qu'elle ne mesure rien d'autre que ce qu'on décide d'en faire.
PV d'audition, Brigade de Recherches d'Avallon, 12 février 2026.
Le miracle effondré
« Je pense que l'on est des miraculés », écrit-il dans son livre. Le miracle a duré le temps de l'impression : aprÚs vingt-sept ans, ma mÚre a divorcé, la parole a commencé à circuler, et le beau récit s'est effondré.
Julien n'a jamais Ă©tĂ© mon pĂšre, il n'y a pas de lien de parentĂ©, et c'est peut-ĂȘtre pour ça que je peux Ă©crire avec cette clartĂ©-lĂ : ce qu'il a fait ne se fait pas, lien de parentĂ© ou non. Le sang ne donne pas le droit de frapper, et son absence ne diminue pas la responsabilitĂ© de l'adulte qui entre dans la vie d'un enfant.
Est-ce que j'aurais prĂ©fĂ©rĂ© avoir zĂ©ro en maths plutĂŽt que vivre ce que j'ai vĂ©cu ? C'est mĂȘme pas une question, mĂȘme pas un doute, c'est une certitude si profonde qu'elle n'a pas besoin de mots pour exister.
Son livre est le boss final, le dernier niveau du jeu : l'histoire officielle, imprimée, reliée, vendue en librairie. Le mien dira ce que cette version a laissé hors champ. Et la vérité, dans ce jeu truqué, c'est le seul code de triche qui marche.
Le dossier familial
En famille, nous avons rassemblé 1 081 documents, des constats horodatés, des captures d'écran, des courriels, des relevés et trente décisions de jurisprudence. Ce corpus porte sur le divorce de ma mÚre, les sociétés et des déclarations que nous estimons contradictoires.
Selon notre analyse, les piĂšces font apparaĂźtre plus de vingt sociĂ©tĂ©s, un patrimoine Ă©valuĂ© Ă vingt-quatre millions d'euros et une entreprise principale dĂ©clarant 2,3 millions d'euros de chiffre d'affaires. Ces montants et leur portĂ©e devront ĂȘtre Ă©tablis dans la procĂ©dure.
Ces chiffres proviennent de notre dossier familial ; ils ne constituent ni des conclusions judiciaires ni des faits établis par un jugement.
Selon notre relevé, des séries de trente à cinquante appels par jour se sont répétées pendant quatre ans. Leur qualification juridique n'appartient ni à ce livre ni à moi : elle appartient aux autorités et au juge.
Dans ce mĂȘme dossier, une menace visant Jordan, formulĂ©e comme « une balle entre les deux yeux », a aussi Ă©tĂ© signalĂ©e. AprĂšs mon audition, j'ai dĂ©posĂ© une main courante parce que je craignais des reprĂ©sailles.
Ce dossier n'est pas une vengeance. Il rassemble ce que nous pouvons documenter et laisse la justice faire son travail.
L'audition (12 février 2026)
Extraits du procÚs-verbal d'audition, Brigade de Recherches d'Avallon, Gendarmerie Nationale. Aaron entendu en qualité de victime.
Le 12 février 2026, je me présente à la gendarmerie pour témoigner des violences subies pendant l'enfance de la part de M. Julien Cohen, compagnon de ma mÚre. C'est la premiÚre fois que ces faits sont formellement consignés par une autorité : vingt-cinq ans de silence, et un matin de février, j'ouvre la bouche.
Les témoins
L'audition mentionne des attestations de proches, Arthur Royer, Martin Iscovici, Sarah Sitbon, des personnes qui ont vu, qui savaient, et qui témoignent aujourd'hui.
Sarah me connaĂźt depuis vingt ans. Elle a rempli un Cerfa, un formulaire officiel, trois pages manuscrites qui transforment l'indicible en piĂšce Ă conviction, oĂč elle dĂ©crit ce qu'elle a vu de ses propres yeux : les insultes rĂ©pĂ©tĂ©es, le ton qui terrorise, le climat permanent de tension et d'insĂ©curitĂ© Ă©motionnelle.
« Tu es con ou quoi ? » « T'es débile ou quoi ? » « L'air que tu respires, c'est mon air. »
Ce ne sont pas des mots qu'on oublie quand on les entend enfant. Sarah les a retenus parce qu'elle était là , à cÎté, et que le ton employé, l'attitude corporelle, le contexte rendaient ces propos particuliÚrement violents et intimidants, surtout compte tenu de mon ùge à l'époque.
Sarah rapporte aussi, selon son souvenir, la campagne : les armes Ă feu au domicile familial de Crevant, les tirs sur des cibles alors qu'elle se trouvait Ă proximitĂ©, une scĂšne oĂč ma tĂȘte aurait Ă©tĂ© maintenue au-dessus d'un plat de pĂątes, l'usage des armes comme outil de domination psychologique.
Sarah décrit un enfant qui arrivait parfois désorienté, visiblement affecté, peu concentré, présentant des marques laissant supposer des violences physiques. Elle se souvient qu'aux alentours de mes dix ans, une thérapeute scolaire avait repéré ma détresse et mis en place un suivi psychologique, un suivi qui s'est prolongé, sous différentes formes, jusqu'à aujourd'hui.
Dans sa conclusion, elle Ă©crit avoir ressenti chez Julien Cohen, dĂšs leur premiĂšre rencontre, « une forme de mĂ©chancetĂ© profonde et un comportement intrinsĂšquement malsain ». Elle dit ĂȘtre soulagĂ©e de savoir que ma mĂšre s'est enfin sĂ©parĂ©e de lui, et que nous pouvons enfin nous exprimer librement.
Et puis il y a les tĂ©moins qui n'ont pas de nom. Pendant toutes ces annĂ©es, dans tous ces appartements, aucun voisin n'est jamais venu, n'a jamais frappĂ© Ă la porte, ne s'est jamais manifestĂ©, alors que les cris traversaient les murs. C'est peut-ĂȘtre la vraie dĂ©finition d'un immeuble parisien : des gens qui savent tout et qui ne demandent rien.
Les mots qu'on n'oublie pas
Sur le plan psychologique, les violences Ă©taient constantes, insidieuses, parfois dĂ©guisĂ©es en « vĂ©ritĂ©s » qu'il martelait comme des lois. Il rĂ©pĂ©tait souvent : « L'air que tu respires, c'est mon air. » « Si tu es en vie, c'est grĂące Ă moi. » « Tu me dois tout. » Et chaque jour, les humiliations ordinaires : « Vous ĂȘtes des cons. » « T'es con ou quoi ? » « Vous ĂȘtes des porcs. » « Deux bras gauches. » « Tu ne vas pas aller bien loin. » « Tu fais un travail d'arabe. » Et ce « Schnell ! » qu'il hurlait en allemand pour nous faire accĂ©lĂ©rer, sans jamais sembler entendre ce que ce mot-lĂ , criĂ© sur des enfants juifs, avait d'obscĂšne.
Il se vantait de son passage Ă l'armĂ©e, s'Ă©rigeait en modĂšle d'autoritĂ©, mais des annĂ©es plus tard, j'ai croisĂ© des gens qui avaient servi avec lui, et ils ne racontaient pas du tout la mĂȘme chose : ils Ă©taient contents d'avoir Ă©tĂ© dans un coin tranquille et d'avoir trĂšs peu fait, lui le premier.
Il se montrait mĂ©prisant avec tout le monde, y compris ses propres enfants. Il disait que Carla Cohen finirait coiffeuse, sur un ton mĂ©prisant, comme si c'Ă©tait le comble de l'Ă©chec, et Ă Nina, sa fille, il lançait : « Toi, t'es bonne Ă rien. Dyslexique. Tu peux arrĂȘter l'Ă©cole, tu auras l'argent de ton pĂšre. »
Le tatouage WAIT
Le procÚs-verbal note le tatouage "WAIT" sur le corps d'Aaron, décrit comme un symbole d'espoir préexistant. Wait, attendre, mais pas passivement : attendre le bon moment pour parler, pour écrire, pour déposer plainte. Ce tatouage est devenu l'un des symboles du livre.

La plainte est déposée à la fin de l'audition. Ce qui a été tu pendant 25 ans entre enfin dans un dossier officiel. L'écriture et la justice marchent désormais ensemble.
AprĂšs l'audition
Je me souviens d'avoir Ă©tĂ© seul aprĂšs l'audition, de pouvoir rĂ©flĂ©chir Ă ce qui s'Ă©tait rĂ©ellement passĂ© et de m'ĂȘtre retrouvĂ© face aux deux mots que la gendarme m'avait dits : barbarie et torture. Je rapporte ces paroles orales de mĂ©moire ; elles ne constituent pas une qualification judiciaire.
Ces mots ont changé ma maniÚre de regarder ce que j'avais vécu. Je comprends mieux pourquoi certaines personnes ont besoin de mots forts pour nommer une violence prolongée, sans confondre ce ressenti avec une qualification de droit.
Et puis j'ai pleurĂ© Ă mon anniversaire, devant mes amis, en plein milieu d'un dĂźner, sans prĂ©venir. Les larmes sont montĂ©es d'un coup, comme une crue, et des amis qui me connaissent depuis des annĂ©es m'ont regardĂ©, stupĂ©faits, certains ne m'avaient jamais vu pleurer. Le garçon joyeux, le garçon qui danse, le camĂ©lĂ©on qui fait rire la table, il pleurait. Et pour la premiĂšre fois, je n'ai pas eu honte, c'Ă©tait inimaginable avant la dĂ©position, comme si l'audition avait ouvert une vanne physique. Le corps avait enfin la permission de lĂącher ce que la tĂȘte portait depuis vingt-cinq ans.
7 mars 2026. Notes de séance, thérapie familiale mars 2026.
Le blond aux yeux bleus
Jusqu'à mes dix-neuf ans, j'étais le blond aux yeux bleus, le modÚle de la famille. Dans le groupe familial en Israël, sur les photos de vacances, dans les conversations du vendredi soir, j'étais celui qui allait bien, celui qui souriait, qui réussissait, qui ne posait pas de problÚmes. L'image parfaite du gamin solaire.
AprĂšs l'audition, j'ai voulu partager le texte sur le groupe familial, pas pour choquer, mais pour ĂȘtre un peu plus moi et un peu plus fragile que la personne souriante que tout le monde croyait connaĂźtre. Parce que cette image, aussi lumineuse soit-elle, c'Ă©tait encore un costume du camĂ©lĂ©on, et les costumes, mĂȘme les beaux, finissent par Ă©touffer.
Le regard des gens a toujours beaucoup comptĂ© pour moi : il me soignait d'un cĂŽtĂ© et m'effrayait de l'autre. Ătre vu comme le garçon parfait, c'Ă©tait une armure et une prison : tu ne peux pas demander de l'aide quand tout le monde est convaincu que tu n'en as pas besoin.
Le lapsus : audience ou audition
En thĂ©rapie, je disais « audience » au lieu d'« audition ». Chaque fois, le mauvais mot sortait et je me reprenais, gĂȘnĂ©, jusqu'Ă ce que Marion m'arrĂȘte : « Lire l'audition, c'est dĂ©jĂ faire audience. »
Elle avait raison. L'audition, c'est ĂȘtre entendu juridiquement, l'audience, c'est ĂȘtre entendu Ă©motionnellement, et ce que je cherchais depuis vingt-cinq ans, ce n'Ă©tait pas un procĂšs-verbal, c'Ă©tait quelqu'un qui Ă©coute, qui croit, qui dit : « Ce qui s'est passĂ© est rĂ©el, et c'est grave. »
La gendarme m'a donnĂ© les deux en mĂȘme temps, l'audition et l'audience, les mots et la reconnaissance. Barbarie et torture, ce sont les mots que, de mĂ©moire, je l'ai entendue employer, pas une qualification judiciaire. Les entendre m'a empĂȘchĂ© de continuer Ă me dire que j'exagĂ©rais.
Marion a ajoutĂ© : « Si vous n'ĂȘtes pas victime, lui il n'est pas auteur. » Cette phrase m'a retournĂ©, parce que refuser de se voir comme victime, c'est aussi refuser de voir l'autre comme bourreau, et ça, c'est encore le protĂ©ger. MĂȘme maintenant. MĂȘme aprĂšs tout.
L'animal et l'inhumain
Je me suis souvent dĂ©crit comme « assez animal », dans ma façon de lire les gens, de scanner une piĂšce, de sentir le danger avant qu'il se manifeste. Animal, comme si l'instinct avait remplacĂ© la raison, comme si le corps avait pris le relais quand la tĂȘte n'arrivait plus Ă suivre.
Marion m'a recadrĂ© avec une phrase que je n'oublierai pas : « MĂȘme Ă un animal, on ne fait pas ça. Ce qu'il a fait avec vous est ignoble, atroce et gravement interdit par la loi. »
MĂȘme Ă un animal. Quand tu te compares Ă un animal pour expliquer tes rĂ©flexes de survie, et que quelqu'un te rappelle que mĂȘme un animal mĂ©rite mieux que ce que tu as subi, le sol se dĂ©robe. Tu rĂ©alises que tu avais normalisĂ© l'innommable, que tu avais acceptĂ© de vivre en mode survie comme si c'Ă©tait une condition naturelle, alors que c'Ă©tait le rĂ©sultat d'une violence systĂ©matique.
On a été exposés à nu, dans tous les sens du terme.
Dernier interlude du Caméléon
Tu as parlé. Enfin.
Devant une gendarme, dans un bureau gris, avec ta voix qui tremblait mais qui ne s'est pas arrĂȘtĂ©e. Vingt-cinq ans de silence, et un matin de fĂ©vrier, tu as ouvert la bouche et tout est sorti.
Je n'ai rien dit, parce que pour la premiÚre fois tu n'avais pas besoin de moi. Tu étais toi, juste toi, et c'était suffisant.
à Ubud, un jour, tu as écrit ces mots dans un carnet. En anglais, parce que certaines vérités passent mieux dans une langue qui n'est pas celle de l'enfance :
Small Aaron, listen to hear and to love. It wasn't your fault. Deep connection feels scary cause it's all I was looking for. Construct the inner self so that the perception of others don't impact me, cause I know what I'm worth.
Tu vois ? Tu n'avais pas besoin de moi pour écrire ça, tu avais besoin de toi.
Ăpilogue, DĂ©faire et refaire le jeu
Ce livre n'est pas fini, et il ne le sera peut-ĂȘtre jamais : il y a des versions, des couches, des choses que je ne suis pas encore prĂȘt Ă Ă©crire. Mais ce que j'ai posĂ© ici, c'est dĂ©jĂ plus que tout ce que j'ai dit en vingt-cinq ans de silence, et chaque mot tapĂ© sur ce clavier a Ă©tĂ© arrachĂ© aux mĂȘmes mains qui ont allumĂ© le feu dans la cuisine, tenu un couteau contre moi, et qui aujourd'hui tiennent un stylo au lieu d'une arme.
Mes thĂ©rapeutes m'ont dit qu'il y avait trois besoins fondamentaux, trois mots qui rĂ©sument tout ce qu'un enfant cherche et tout ce qu'un adulte blessĂ© continue de chercher : ĂȘtre entendu, ĂȘtre accueilli, ĂȘtre soutenu.
Entendu : que quelqu'un écoute sans interrompre, sans minimiser, sans dire « mais c'était il y a longtemps ». Accueilli : que la réaction de l'autre ne soit pas la peur, le déni ou la fuite, mais la présence. Soutenu : que cette présence dure au-delà de la révélation, qu'elle ne s'évapore pas une fois le choc passé.
Ce livre, c'est ma façon de me donner ces trois choses Ă moi-mĂȘme : l'Ă©criture entend, la page accueille, et chaque lecteur qui reconnaĂźt sa propre histoire dans ces mots, sans le savoir, me soutient.
Casablanca
On quitte Abidjan, c'est plus le choix de GaĂ«lle que le mien, mais je ne rĂ©siste pas. AprĂšs l'audition, Abidjan est devenu l'endroit oĂč j'ai tout livrĂ© : chaque rue me ramĂšne Ă un vocal enregistrĂ© en pleurant, Ă un message envoyĂ© Ă trois heures du matin. La ville qui m'a protĂ©gĂ© est devenue la ville qui sait trop.
Casablanca, c'est un entre-deux : ni retour en France, pas encore, trop tÎt, trop de visages à éviter, ni rester en CÎte d'Ivoire, trop marqué, trop de souvenirs qui collent à la lagune. Le Maroc se tient au milieu comme un palier d'escalier, on ne monte ni ne descend. On respire.
Je ne sais pas si c'est un nouveau dĂ©part, peut-ĂȘtre que c'est juste un endroit oĂč le passĂ© ne me connaĂźt pas encore. Et c'est dĂ©jĂ beaucoup.
Au Maroc, je rencontre aussi les traces d'une présence juive que je n'avais pas autour de moi à Abidjan. Je ne sais pas si cela fera de Casablanca un refuge. Je sais seulement que j'y respire autrement.
Notes de séance, thérapie individuelle avec Sébastien, avril 2026.
#KidsToo
#KidsToo commence par une question : comment un enfant peut-il se protĂ©ger quand l'adulte qui lui fait peur appartient Ă sa famille ? J'ai attendu vingt-cinq ans avant de parler officiellement. Ce dĂ©lai ne dit pas que les faits Ă©taient petits. Il dit combien le silence peut ĂȘtre puissant.
Si tu te reconnais, commence par en parler à une personne sûre : un proche, un professionnel, une association ou les autorités. Les délais et les recours dépendent des faits ; il faut les vérifier avec une personne compétente. Tu n'as pas à porter seul ce qu'un adulte t'a fait subir. #KidsToo.
Le jeu est truqué. Mais les rÚgles changent quand on refuse de jouer seul.
Remerciements
à celles et ceux qui ont tenu la lampe quand la mémoire éteignait la piÚce.
à Jordan, Carla, Nina, à Gaëlle, à Sarah, Arthur et Martin.
Ă ma mĂšre, qui porte encore les traces et qui, elle aussi, se reconstruit.
Et Ă tous ceux qui liront ces lignes et qui reconnaĂźtront leur propre feu.
Lexique
- Récit autobiographique : raconter son vécu avec les outils de la littérature, sans modifier les faits.
- Jeu truqué : métaphore centrale. Comprendre les rÚgles implicites, en créer de nouvelles, ne plus jouer contre soi.
- Les « jeux » : la spatule, le plexus, le Coca Zéro, l'échiquier. Chaque « jeu » de Julien était un piÚge déguisé en amusement. Les rÚgles changeaient toujours en sa faveur.
- Caméléon : alter ego mental, mécanisme de survie. Il change de peau selon la piÚce, le danger, l'interlocuteur.
- Glitch : moment de conscience soudaine dans la matrice du quotidien. Anomalie de mémoire, distorsion.
- Intériorisation : dans ce livre, garder en soi ce qu'on ne peut pas dire. Puissance silencieuse, parfois dangereuse.
- HĂ©donisme dĂ©fensif : expression personnelle pour une quĂȘte de plaisir qui tente de colmater l'angoisse.
- Survie sexuelle : dans mon récit, le sexe comme territoire, camouflage ou tentative de contrÎle aprÚs le chaos.
- Propriété de soi : idée empruntée au jeu vidéo et à la blockchain. Reprendre la main sur son inventaire, ses choix, ses traces.
- Benjamins / Aßnés / Milieux : grille personnelle sur les rÎles familiaux. Le dernier peut hériter de chemins ouverts ; l'aßné protéger ou dominer ; le milieu s'effacer et observer.
- Intégrité : mot clé des thérapeutes. Considérer que son existence est légitime. Le principe bafoué chez l'enfant maltraité, qui apprend à n'exister qu'au service de l'autre.
- Hypervigilance : telle que ma thérapeute me l'a décrite, symptÎme possible de stress post-traumatique. Scanner les visages, anticiper les réactions, lire une piÚce en deux secondes.
- Message paradoxal : communication Ă double contrainte. La mĂšre reconnaĂźt la violence tout en demandant Ă l'enfant de contourner la bĂȘte.
- Tortue : métaphore de la thérapie de couple. L'introverti profond caché derriÚre une extraversion de surface. Variante du Caméléon.
- Triangle de Karpman : Sauveur, Persécuteur, Victime. Les trois rÎles qui tournent dans une famille dysfonctionnelle. On passe de l'un à l'autre sans s'en rendre compte.
- Blessure narcissique : terme de travail utilisé ici pour parler d'une faille dans le sentiment de légitimité.
- Double lien : message contradictoire de la mĂšre qui protĂšge et abandonne dans le mĂȘme geste. Je vois la violence, mais je te demande de l'Ă©viter.
- Safe space intérieur : l'endroit sécurisé du petit enfant. Un refuge mental qu'on construit en thérapie pour reconnecter la part adulte et la part blessée.
- EMDR : Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Approche thérapeutique utilisant notamment des mouvements oculaires, qui m'a été proposée pour travailler sur des souvenirs difficiles.
- Entendu, Accueilli, Soutenu : les trois besoins fondamentaux identifiés en thérapie. Ce que tout enfant cherche, et ce qu'un adulte blessé continue de chercher.
- AuthenticitĂ© vs transparence : ĂȘtre honnĂȘte, pas ĂȘtre transparent. On n'a pas besoin de tout dire pour ĂȘtre vrai. On a besoin de ne rien cacher d'essentiel.
- Mécanisme de sabotage : lecture proposée par mon thérapeute pour mes moments de rupture quand quelque chose commence à fonctionner.
- Les jauges : barres de vie intérieures (validation, sexualité, performance) qui se vident ensemble dans le silence. Remplir n'importe comment pour que le compteur clignote.
- Posture de victime : expression travaillée en thérapie. Le confort du plùtre, quand la blessure finit par figer l'identité.
- AnesthĂ©sies : les « cinq diamants » de chacun. Jeux vidĂ©o, soirĂ©es, travail, surf, chaque dĂ©cennie son produit, mais le mĂ©canisme reste le mĂȘme : couvrir le bruit intĂ©rieur.
- Le manque et l'abondance : deux faces de la mĂȘme monnaie. Le manque pousse Ă compenser, l'abondance fait peur. L'Ă©quilibre entre les deux est le travail d'une vie.
- Le vide : ce qui reste quand les jauges sont à zéro. Les béquilles (sport, couple, travail, amis) ne le remplissent pas, elles le rendent supportable.
- Confusion rĂȘves/rĂ©alitĂ© : expĂ©rience rapportĂ©e de mon enfance. Je n'en Ă©tablis pas ici la cause.
- Les matins : le moment oĂč la veille se rappelle Ă toi. Le choc brut entre le masque Ă la maison et la façade sociale Ă l'Ă©cole.
- La machine Ă action : remplir la tĂȘte pour ne pas penser. Ăchecs, porno, to-do, travail, n'importe quoi pourvu que le silence n'entre pas.
- Double peine du partage : expression personnelle pour le fait de revivre un souvenir en le racontant, puis d'absorber la réaction des autres.
- Le brutisme : la violence brute de Julien, habillée par les bonnes maniÚres que ma mÚre lui a enseignées. La civilité comme costume.
- Crier famine : en couple, des besoins fondamentaux qui ne sont pas nourris. On vit ensemble mais l'enfant intérieur reste affamé.
- Le thĂ©orĂšme : rĂȘve d'enfant de trouver une vĂ©ritĂ© pure et directe. Au final, le thĂ©orĂšme est devenu un livre.
- Le dernier enfant : hypothÚse personnelle sur le fait d'arriver quand le couple est déjà fissuré et de questionner sa place.
- Misophonie : dans mon vécu, l'intolérance aux bruits de bouche, que je relie au souvenir de Julien mangeant sans maniÚres.
- La boule noire : la violence qui se transmet de personne en personne, de génération en génération. Choisir de ne plus la passer au suivant.
- La monnaie du jeu : l'argent utilisé comme arme de domination. Cinquante euros la douleur, cent euros l'humiliation. Apprendre qu'on vaut plus que le billet qu'on nous tend.
- La nuance : refuser d'ĂȘtre uniquement victime. ReconnaĂźtre que le trauma explique beaucoup mais n'excuse pas tout. Spinoza : Dieu comme nature, pas comme juge.
- ThĂ©rapie familiale : dans mon expĂ©rience, espace oĂč plusieurs rĂ©cits se confrontent dans la mĂȘme piĂšce.
- Violence et preuve d'amour : l'hypocrisie fondamentale. Le mĂȘme geste qui frappe est celui qui offre. L'enfant ne sait plus ce qui est vrai.
- Mon besoin : la question la plus simple et la plus difficile. Identifier ce qu'on veut avant de penser aux conséquences sur l'autre.
Annexes
A. Objets symboliques
Les flammes et le dessin
Je me pose une question sur ce livre : est-ce que je devrais y mettre des illustrations, des dessins, des croquis, quelque chose de visuel qui accompagnerait les mots ?
La question n'est pas anodine, parce que les seules choses que j'ai jamais su dessiner, ce sont des flammes. Depuis toujours, quand je prends un stylo et que ma main va lĂ oĂč elle veut, elle dessine du feu, des flammes qui montent, qui se tordent, qui dĂ©vorent le bord de la feuille. C'est le seul motif qui sort naturellement, comme si la main savait quelque chose que la tĂȘte refuse encore de formuler.
Le feu revient partout dans mon histoire : le feu dans la cuisine Ă dix ans, quand j'ai voulu que la maison brĂ»le, le feu des rĂȘves rĂ©currents, oĂč la maison de Joinville flambe en partant de la chambre de Julien, le feu comme destruction souhaitĂ©e du dĂ©cor pour changer le scĂ©nario, et maintenant, le feu comme seul dessin que je sais faire.
Il y a quelque chose de créatif là -dedans, pas créatif au sens joli, au sens vital. Le feu, c'est à la fois la destruction et la lumiÚre, ce qui brûle et ce qui éclaire, et dessiner des flammes dans un livre qui parle de violence, de survie et de reconstruction, ça aurait du sens : ce serait une maniÚre de renouer avec le dessin, avec ce cÎté trÚs créatif que les blessures d'enfance ont détourné en mécanismes de survie au lieu de le laisser s'épanouir.
Car les conséquences de ce qui se passe jeune sont immenses. On parle des séquelles émotionnelles, professionnelles, relationnelles, mais pas assez des séquelles créatives : toute cette énergie qui aurait pu devenir de l'art, de la musique, du dessin, des histoires, a été absorbée par l'hypervigilance, le masque, la fuite. Imaginer ce que j'aurais pu créer si cette énergie n'avait pas été consommée par la survie, c'est vertigineux.
Alors peut-ĂȘtre que ce livre aura des flammes, dessinĂ©es Ă la main, imparfaites, brutes, comme tout ce que je suis.
Mes flammes. Les seules choses que je sais dessiner.

- Le tatouage WAIT : patience stratégique, pas passivité.
- Le Range Rover : la vitesse comme outil de terreur.
- La vitre brisée : premiÚre facture adressée à l'enfance.
- Le feu dans la cuisine : un cri devenu flamme.
- Le casque de musique : refuge et frontiĂšre.
- Les fiches plastifiées de l'orthophoniste : pa, ba, pa, ba.
- La cabine téléphonique : le premier geste de courage, à neuf ans, et la punition qui a suivi.
- La spatule : l'instrument d'un « jeu » qui n'en était pas un.
- La tĂȘte de cerf : au-dessus du lit, dans la chambre du dernier Ă©tage, gardien silencieux de l'enfermement.
- Les pùtes froides : le plat resservi le matin, la honte transformée en blague.
- L'Ă©chiquier : Ă vingt-deux ans, le mĂȘme piĂšge sous un autre dĂ©guisement.
- Le canapé contre la porte : barricade d'enfant, seule protection possible.
- Les lunettes bleues de Julien : le masque de l'homme qui cachait ses yeux derriĂšre du bleu.
- Le dessin sans Julien : à l'école des Bauches, l'enfant qui dessine sa famille en effaçant celui qu'il ne faut pas décrire.
- La planche de surf : dix minutes de silence intérieur, quand la vague exige toute ta présence.
- Les AirPods de Jordan : des murs portables. Un homme adulte dort avec des écouteurs pour couvrir les bruits d'une maison qui n'existe plus.
- La route ivoirienne : quatre heures de mouvement extérieur pour libérer le mouvement intérieur. La thérapie des kilomÚtres.
- Les Ćufs du matin : le geste de prĂ©parer le petit-dĂ©jeuner pour l'autre, hĂ©ritage du besoin d'ĂȘtre utile pour justifier sa prĂ©sence.
- La boule noire : la violence qui circule comme un objet qu'on se passe. Choisir de l'absorber plutĂŽt que de la transmettre.
- La raquette de padel : le terrain de sport comme miroir des rapports de force. Déconnecter en plein match quand la pression rappelle l'enfance.
- Le thĂ©orĂšme de Pythagore : le rĂȘve d'une vĂ©ritĂ© pure et directe, le refuge dans les maths quand les mots mentent.
- La facture d'agence : la protection du freelance. Un contrat résiliable, une porte de sortie, le contraire du piÚge.
B. Ăchos : films et livres
Ce livre ne vient pas de nulle part, il s'inscrit dans une lignĂ©e d'Ćuvres qui ont osĂ© dire l'indicible. Voici celles qui ont rĂ©sonnĂ© le plus fort en moi, celles oĂč je me suis reconnu, parfois dans un personnage, parfois dans un geste, parfois dans un simple plan.
Enfance et violence
- « En finir avec Eddy Bellegueule » (Ădouard Louis) : le mĂȘme geste d'Ă©crire pour dĂ©noncer, le mĂȘme refus de la honte, la mĂȘme violence qui passe par le langage avant de passer par les coups. Le parallĂšle le plus direct avec ce livre.
- « Festen » (Thomas Vinterberg, 1998) : le moment oĂč la vĂ©ritĂ© explose en plein repas de famille. Personne ne veut entendre, tout le monde sait. Ce livre est mon Festen.
- « VipĂšre au poing » (HervĂ© Bazin) : la mĂšre toxique, l'enfant qui dĂ©veloppe des stratĂ©gies de guĂ©rilla pour survivre sous le mĂȘme toit. Folcoche et Julien auraient pu s'entendre.
- « Signalements » (Ăric MĂ©tayer, France 2, 2024) : le systĂšme qui ne voit pas, le silence institutionnel, le combat pour faire entendre un enfant que personne ne protĂšge. Vingt-cinq ans aprĂšs, je dĂ©pose. Le systĂšme est le mĂȘme.
Reconstruction
- « Good Will Hunting » (Gus Van Sant, 1997) : « It's not your fault. » La scĂšne rĂ©sume toute la thĂ©rapie. Un surdouĂ© abĂźmĂ© qui refuse d'admettre la blessure. Ă Ubud, j'ai Ă©crit la mĂȘme phrase dans un carnet : Small Aaron, it wasn't your fault.
- « Moonlight » (Barry Jenkins, 2016) : trois Ăąges d'un mĂȘme homme, trois masques. La mĂšre toxicomane, la masculinitĂ© comme armure. La scĂšne oĂč Juan apprend Ă nager Ă Little dans l'ocĂ©an, c'est ce qu'Ubud a fait pour moi : quelqu'un qui te tient pendant que tu apprends Ă flotter.
- « Le Lambeau » (Philippe Lançon) : un autre registre de trauma, mais la mĂȘme reconstruction minutieuse, la mĂȘme Ă©criture-suture. Recoudre sa vie phrase aprĂšs phrase.
L'écriture comme arme
- « King Kong Théorie » (Virginie Despentes) : la rage transformée en manifeste. Pas de victimisation, de l'attaque. Le style le plus proche du ton que je cherche.
- « L'Ăcriture ou la vie » (Jorge Semprun) : le titre dit tout. Ăcrire pour ne pas mourir de ce qu'on a vĂ©cu. L'alternative est nette : les mots ou le gouffre.
- « L'Inceste » (Christine Angot) : l'Ă©criture comme dĂ©position, le traumatisme familial exposĂ© sans filtre. La mĂšre qu'on ne peut ni accuser ni absoudre. Ce livre m'a fait comprendre qu'on pouvait aimer quelqu'un et dĂ©noncer ce qu'il n'a pas empĂȘchĂ©.
Identité multiple, le Caméléon
- « Catch Me If You Can » (Steven Spielberg, 2002) : l'enfant qui apprend à devenir n'importe qui pour fuir une réalité familiale brisée. La fuite comme art de vivre, la performance comme survie. Sauf que Frank Abagnale avait le FBI aux trousses. Moi, j'avais Julien.
- « Mr. Robot » (Sam Esmail, 2015-2019) : les identités fragmentées, l'hypervigilance transformée en superpouvoir, la métaphore du systÚme truqué qu'il faut hacker. Elliot Alderson est un caméléon numérique. Moi, j'étais un caméléon social.
- « L'Ăcume des jours » (Boris Vian) : l'absurde poĂ©tique pour dire l'inacceptable. Le nĂ©nuphar qui pousse dans le poumon de ChloĂ©, c'est la violence qui grandit Ă l'intĂ©rieur du corps. Quand le rĂ©el est trop violent, le surrĂ©el prend le relais.
La fratrie face au pĂšre
- « Les FrÚres Karamazov » (Fiodor Dostoïevski) : trois frÚres face à un pÚre destructeur. Chacun développe sa stratégie, personne ne sort indemne. Dmitri explose, Ivan raisonne, Aliocha prie. Jordan confronte, Aaron attend, Carla relie. Les rÎles changent, la structure reste.
La fuite et le jeu truqué
- « The Truman Show » (Peter Weir, 1998) : la vie entiĂšre est un dĂ©cor construit par d'autres. Le moment oĂč Truman comprend que les rĂšgles Ă©taient fausses depuis le dĂ©but et qu'il marche vers la sortie, c'est le 12 fĂ©vrier 2026 Ă la gendarmerie d'Avallon.
Glitchs
Le dernier enfant
Il y a une théorie que je n'ai jamais formulée clairement mais que je porte depuis longtemps : le dernier enfant d'une famille qui divorce, celui qui arrive quand le couple est déjà fissuré, quand les murs tiennent encore mais que les fondations ont lùché.
Le dernier enfant, c'est celui qui naĂźt dans la zone grise, pas dans l'amour du dĂ©but, pas dans la rupture franche de la fin, mais dans cet entre-deux oĂč les parents sont encore ensemble mais plus vraiment, oĂč le corps est lĂ mais la tĂȘte est partie, oĂč on fait un enfant peut-ĂȘtre pour sauver quelque chose qui est dĂ©jĂ perdu.
Et cet enfant-là , qu'est-ce qu'il ressent ? Un sentiment de rejet, ou de ne pas avoir été désiré, pas consciemment, pas cruellement, mais structurellement, comme si sa place dans la famille n'avait jamais été tout à fait certaine, comme si les autres étaient arrivés quand la maison était encore debout et que lui, il a débarqué quand les murs tremblaient.
Je ne sais pas si c'est mon cas, mais cette thĂ©orie me parle. Elle rĂ©sonne avec cette impression que j'ai toujours eue de devoir justifier ma prĂ©sence, de devoir prouver que je mĂ©rite d'ĂȘtre lĂ . Les aĂźnĂ©s ont leur lĂ©gitimitĂ© d'anciennetĂ©, mais le dernier, il a quoi ? La chance d'ĂȘtre arrivĂ©, ou le malheur d'ĂȘtre arrivĂ© trop tard ?
Notes de séance, thérapie de couple avec Florence Beauyen, mars 2026.
Le rĂȘve revient toujours le mĂȘme : la maison de Joinville est en feu, le foyer part de la chambre du beau-pĂšre, comme si le feu savait oĂč commencer. Les flammes montent, elles atteignent la chambre de ma mĂšre, et c'est lĂ que le rĂȘve devient insoutenable. Pas les flammes. Le fait que je ne bouge pas.
Je me réveille avec une tristesse qui colle au corps pendant des heures, quelque chose d'irréversible, comme si j'avais vraiment perdu la maison. Et je me demande : est-ce que ma fascination pour le feu, enfant, n'était pas un désir inconscient d'effacer Julien du décor, de brûler la piÚce pour changer le scénario ?
Quand j'en parlais aux adultes, ils me regardaient avec ce visage dĂ©rangĂ©, comme si mes rĂȘves disaient des choses que les mots n'avaient pas le droit de dire.
Les cauchemars sur cette chambre sont revenus pendant des annĂ©es, parfois graves, la piĂšce remplie d'une prĂ©sence sans visage, parfois la chambre Ă©tait inhabitĂ©e, vide, mais le malaise restait le mĂȘme : les yeux du cerf en verre, le plancher qui grince, le froid, tout emmĂȘlĂ© entre rĂȘves et rĂ©alitĂ©. Je ne savais plus ce qui s'Ă©tait vraiment passĂ© lĂ -haut et ce que mon cerveau avait inventĂ© pour combler les trous. Certains souvenirs ont Ă©tĂ© validĂ©s par d'autres enfants de la maison, qui se rappelaient les mĂȘmes scĂšnes ; d'autres restent flous, coincĂ©s dans cette zone grise entre la mĂ©moire et l'imagination, oĂč la vĂ©ritĂ© et la peur se confondent.
La restauration a été mon premier théùtre : chaque client était une scÚne, chaque addition une distraction, chaque sourire un camouflage. J'ai appris à compter à la caisse avant d'apprendre à compter sur les autres.
Les chiffres m'ont sauvĂ© : j'ai aimĂ© les maths parce que 1 + 1 faisait toujours 2, pas de version officielle, pas de loi du salon, juste des rĂ©sultats. Quand on pleure et qu'on prend deux claques, on prĂ©fĂšre arrĂȘter de ressentir, on devient tout de suite plus pragmatique.
La table du salon, la montre qu'il portait, la porte de la salle de bain, qui garde encore la fissure de ses coups, la chaise oĂč il s'asseyait, toujours la mĂȘme, face Ă la porte, comme un gardien : ces objets sont restĂ©s longtemps des champs de mines dans ma mĂ©moire, et il suffisait d'en croiser un semblable pour que le corps se raidisse.
Et les phrases, entendues mille fois, jamais digérées, qui tournent encore, parfois, entre deux pensées, comme un disque rayé que personne n'a jamais éteint.